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17 février 2018.

Faut-il se regrouper pour distribuer l’eau potable ?

Échos du salon aqua pro gaz 2018 (2)

La 9e édition du salon aqua pro gaz – le rendez-vous bisannuel des professionnels suisses de l’eau potable, de l’assainissement et du gaz - a connu cette année un nouveau succès. Quelque 4000 visiteurs directement concernés par ces secteurs d’activités ont pu parcourir pendant trois jours, du 7 au 9 février, 115 stands d’exposition occupant la totalité de la surface disponible au Centre Espace Gruyère, à Bulle. En plus d’offrir une plateforme conviviale propice aux rencontres entre prestataires de services publics et fournisseurs privés ainsi qu’à la découverte d’innovations techniques, cet événement offre aussi aux diverses associations faîtières l’occasion d’organiser conférences et débats autour de questions qui peut-être appellent aujourd’hui de nouvelles approches.

Ce fut le cas par exemple de la journée technique organisée par l’association des Distributeurs d’eau romands et dédiée à la gestion et à la distribution de l’eau potable. Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, le système politique suisse laisse une large autonomie aux cantons et aux communes. Non sans de nombreux avantages. Mais l’accroissement de population, la pression sur les ressources, la concurrence entre les différents usages de l’eau, le changement climatique sont aujourd’hui autant de défis que les responsables de l’approvisionnement en eau doivent relever. D’où leurs interrogations : en suivant quels modèles et pour quels objectifs ? Éléments de réponse avec Philippe Collet, animateur de cette journée, et par ailleurs homme de grande expérience en la matière.

-  aqueduc.info  : Si l’on reprend les questions que vous avez vous-même formulées à l’enseigne de cette journée, la première porte sur l’échelle pertinente de la réflexion : locale ? régionale ? par bassin versant ?

Philippe Collet  : "Tout dépend du contexte local, des ressources à disposition, de la compétence et de la volonté politique locale. Il n’y a pas de solution toute faite applicable partout. Si vous prenez le cas d’un centre urbain disposant de personnel qualifié, c’est souvent lui qui aura tendance à reprendre l’ensemble des activités d’approvisionnement en eau des collectivités environnantes. Mais dans un environnement rural où les distributeurs sont de tailles ou de forces plus ou moins équivalentes, on choisira plutôt une formule de type associatif et intercommunal. Quoi qu’il en soit, les petites collectivités ont toujours peur de se "faire manger" par les grandes et de perdre leur autonomie et leur marge de manœuvre.

Quant au bassin versant, c’est un modèle dont on ne parle guère en Suisse. Il y a bien eu ici et là quelques tentatives, mais cela a posé beaucoup de problèmes, compte tenu des découpages politiques et administratifs du pays. Il arrive aussi que les regroupements pour l’eau potable ne coïncident pas avec les réseaux mis en place pour l’assainissement."

- Comment les différents distributeurs peuvent-ils
mettre leurs forces en commun ?

- "Ce qu’il faut d’abord mettre en commun, ce sont les ressources, les infrastructures et le personnel. Pour les petites communes en particulier, se regrouper permet de professionnaliser l’exploitation. Souvent elles ont recours à des "mercenaires", c’est-à-dire des personnes qui ont une autre activité et qui accessoirement s’occupent, ou ne s’occupent pas, du réseau d’eau.

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Usine de traitement d’eau potable de Lutry :
le Service de l’eau de la ville de Lausanne
alimente également 17 communes environnantes
(photo aqueduc.info)

L’autre avantage des regroupements, en plus de pouvoir engager un professionnel, c’est d’avoir moins besoin de sous-traiter auprès d’entreprises prestataires de service. Garder son ancrage local, c’est quelque chose de très précieux pour la municipalité. Si elle doit déléguer des tâches à un bureau d’ingénieur ou à une entité voisine, elle risque de perdre définitivement tout ou partie de la connaissance de ses installations."

- Faut-il comprendre par là que les communes rurales
manquent de personnes compétentes ?

- "Elles manquent de qualifications. Pendant longtemps, la politique a consisté à dire que tant que l’eau coulait au robinet il n’y avait pas besoin de s’en occuper. Mais à présent, avec les contraintes légales et techniques de plus en plus exigeantes, il faut aussi élever le niveau des intervenants. C’est également important d’avoir du personnel bien formé qui peut discuter d’égal à égal avec des prestataires de services ou des fournisseurs d’équipements. De même que ceux-ci apprécient d’avoir des partenaires qui comprennent les problèmes et ne s’inquiètent pas seulement du montant final de la facture."

- Comment intégrer les différents acteurs dans la réflexion ? Qu’en est-il par exemple des agriculteurs pour qui l’eau est une ressource essentielle et qui ces temps-ci sont particulièrement visés par les défenseurs de l’environnement ?

- "Vus sous l’angle global du cycle de l’eau, les agriculteurs sont effectivement sous pression, accusés de souiller la ressource, tout comme les industriels d’ailleurs. Ils voudraient avoir l’eau la moins chère possible pour irriguer leurs cultures et utiliser des engrais pour leur production, alors que les distributeurs d’eau veulent une ressource qui soit de la meilleure qualité possible sans avoir besoin de la traiter. Il faut donc trouver un compromis acceptable pour chacun.

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Une gestion commune de l’eau potable postule aussi
des pratiques agricoles moins polluantes (fotolia)

La loi sur la protection des eaux permet aux distributeurs qui le souhaitent de soutenir financièrement des agriculteurs pour qu’ils pratiquent une agriculture plus raisonnable en matière de pesticides. La baisse de rendement et le manque à gagner qui résultent alors d’une agriculture moins polluante pour les nappes souterraines peuvent être compensés financièrement par les distributeurs d’eau qui n’ont plus besoin de la traiter avant de la servir dans leurs réseaux.

On a un bel exemple de ce type de gestion à Morges, dans le canton de Vaud : la municipalité subventionne des agriculteurs qui ont des terres dans la zone de captage. C’est une agriculture respectueuse de l’environnement. Et pour le distributeur, il est moins coûteux de payer un paysan pour qu’il ne souille pas l’eau plutôt que d’investir dans une usine de traitement. C’est bon aussi pour l’image de marque du service de l’eau qui distribue la ressource telle qu’il l’a captée."

Propos recueillis
par Bernard Weissbrodt

- Site officiel du salon : www.aquaprogaz.ch
- Sur le salon aqua pro gaz 2018, voir aussi l’article aqueduc.info :
Calculer le prix de l’eau, c’est plus qu’un problème de robinets
- Voir aussi les Clins d’eau : Objets d’eau de salon




Infos complémentaires

Regroupements communaux :
l’exemple vaudois

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Dans le canton de Vaud, comme dans la majorité des cantons suisses, ce sont les communes qui ont la responsabilité des fournitures d’eau. Mais la législation vaudoise notamment leur donne aussi la possibilité, pour cela, de collaborer avec d’autres communes par le biais d’associations intercommunales ou de concéder la distribution de l’eau sur leur territoire "à une personne morale à but non lucratif, de droit privé ou de droit public et offrant des garanties suffisantes" (à une société anonyme par exemple).

Actuellement, dans le canton de Vaud :
- 43 communes (sur les 309 du canton) ont déjà octroyé des concessions, principalement à d’autres communes,
- 10 associations intercommunales ont été créées, réunissant 55 communes et desservant plus de 120’000 habitants,
- 3 sociétés anonymes, toutes en mains publiques uniquement, sont actives dans le domaine de l’eau potable mais aucune d’entre elles ne la distribue jusqu’à l’usager : elles exécutent des tâches de grossistes pour leurs membres, c’est-à-dire des communes ou des associations intercommunales qui elles-mêmes facturent ce service à leurs abonnés. (Source : Administration cantonale vaudoise)


Gestion par bassins versants :
l’exemple fribourgeois

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Depuis 2011, la loi sur les eaux du canton de Fribourg impose une gestion coordonnée des eaux "par bassins versants", c’est-à-dire par le biais de territoires hydrographiques bien délimités (15 au total) à l’intérieur desquels les communes concernées sont appelées à coopérer pour les tâches relatives à l’évacuation et l’épuration des eaux, à la protection des ressources en eaux superficielles et souterraines, aux prélèvements d’eaux publiques et à l’aménagement comme à l’entretien des cours d’eau et des lacs.

Lors d’une conférence organisée pendant le salon aqua pro gaz par SINEF SA, une société de services de la Ville de Fribourg, il a été expliqué que ce nouveau mode de gestion a entre autres pour objectifs d’optimiser les investissements et la gestion des coûts, de mieux définir les infrastructures nécessaires et d’utiliser de la meilleure manière possible les capacités disponibles, ainsi que de "soigner les aspects sociaux, la volonté politique et la perception du projet par le public". Un projet finalement jugé "plus simple qu’il n’y paraît".

Ancien professeur d’économie politique à l’Université de Fribourg, Bernard Dafflon y voit toutefois certains problèmes structurels dès lors que les bassins versants entrent parfois en concurrence avec d’autres périmètres fonctionnels qui se superposent ou s’entrecoupent. Il serait bienvenu, selon lui, que la gestion des bassins versants en matière d’épuration des eaux notamment soit confiée dans leurs espaces respectifs aux associations intercommunales (il en existe actuellement une vingtaine dans le canton de Fribourg, regroupant 129 communes). L’autre problème touche au financement de ces tâches particulières : comme elles ne peuvent pas faire l’objet d’une redevance individuelle, elles devraient être imputées au budget général des communes selon une clé de répartition adéquate. (bw)

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Glossaire

  • Eau de Javel

    Appellation populaire, du nom d’un quartier parisien, d’une solution aqueuse d’hypochlorite de sodium, de couleur jaunâtre et à forte odeur de chlore, souvent employée, diluée dans l’eau, comme désinfectant, détachant ou décolorant. De nombreux produits ménagers de nettoyage, de lessive et de vaisselle en contiennent à des concentrations variables. Elle est également utilisée pour la potabilisation de l’eau, dans les piscines, dans les stations d’épuration et dans l’industrie, notamment dans les papeteries.

Mot d’eau

  • La communauté, nappe souterraine

    “La communauté est une nappe affective souterraine et chacun boit la même eau à cette source et à ce puits qu’il est lui-même – mais sans le savoir, sans se distinguer de lui-même, de l’autre ni du Fond.” (Michel Henry, "Phénoménologie matérielle", 1990)


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