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13 janvier 2020.

Petit tour de Suisse
des eaux transfrontières

1/4. En remontant le Rhin

DOSSIER. On a coutume de dire que la Suisse est le château d’eau de l’Europe. En tout cas, chaque année, ce sont en moyenne quelque 52 milliards de mètres cubes d’eau qui sortent du périmètre national pour entrer dans un pays voisin. Mais il faut savoir aussi qu’un quart environ de ce volume provient de cours d’eau étrangers, tels l’Arve française ou les innombrables affluents allemands du bassin du Rhin avant sa sortie de Suisse.

À regarder de près la frontière helvétique [1], on voit qu’un bon cinquième de son tracé se superpose à celui d’un cours d’eau, celui du Rhin en particulier, ou avec la ligne transversale de grands réservoirs transfrontières comme le Lac de Constance et le Léman (à quoi il faudrait ajouter un grand nombre de glaciers alpins dont la crête correspond souvent aux limites sud du pays, principalement entre le Valais et l’Italie).

On trouvera ici un inventaire succinct des principaux cours d’eau suisses qui font partiellement office de frontière nationale, des points précis où certains d’entre eux pénètrent en Suisse et/ou en sortent, et de quelques-unes des particularités précisément liées au partage des eaux transfrontières. [2]

En remontant le Rhin

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(© Wladyslaw Sojka)

À tout seigneur tout honneur. Ce tour de Suisse commence par le Rhin, à Bâle, là où au rythme moyen de plus d’un million de litres par seconde sortent de Suisse les eaux provenant de plusieurs grands sous-bassins versants (Aar, Reuss, Limmat) qui recouvrent pas moins de 59 % du territoire national. Son exutoire helvétique se situe à la confluence des frontières de l’Allemagne, de la France et de la Suisse, au Dreiländereck, un tripoint symbolisé depuis 1957 sur la rive bâloise par un "Pylône" de 18 mètres évoquant à la fois la voile et l’hélice d’un navire.

C’est le tracé naturel de ce que les hydrologues appellent le Haut-Rhin (à ne pas confondre avec le département français du même nom) qui pour l’essentiel, de Bâle au Lac de Constance, constitue la limite nord de la Suisse. Le fleuve marque la frontière avec l’Allemagne et le Land de Bade-Wurtemberg sur une bonne centaine de kilomètres, dont 68 km environ en continu entre Bâle et Eglisau (ZH). Seuls quelques petits tronçons s’écoulent entièrement sur territoire suisse dans la région de Schaffhouse. La pratique généralement admise veut que les limites territoriales passent par le milieu des lacs et des cours d’eau et c’est le cas pour le Rhin dans les cantons de Zurich et de Thurgovie, mais la frontière suit une ligne arbitraire à Bâle-Ville et le fond du chenal à Bâle-Campagne et en Argovie.

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(Carte de base / données © swisstopo - OFEV)  

Du côté de Schaffhouse

Hormis Bâle-Ville qui chevauche le Rhin, le canton de Schaffhouse est le seul à être (presque) entièrement situé au nord du fleuve, sur sa rive droite. Son territoire est réparti sur trois enclaves : celle de Schaffhouse proprement dite, celle de Rüdlingen-Buchberg en aval et celle de Stein am Rhein en amont.

Deux des rivières qui longent ou traversent le canton de Schaffhouse appellent une mention particulière :
- Ayant sa source dans le sud de la Forêt-Noire et appelée Gutach (littéralement "bonne rivière") sur une partie de son écoulement, la Wutach ("rivière en colère") fait frontière entre le canton de Schaffhouse et l’Allemagne sur une poignée de kilomètres, avant de rejoindre le Rhin beaucoup plus loin, face à Koblenz.
- La Biber, née dans le Bade-Wurtemberg, longe la frontière germano-suisse sur plusieurs kilomètres, d’abord du côté allemand, puis du côté suisse, après quoi elle la franchit encore trois fois, traversant la commune de Thayngen puis l’enclave de Stein am Rhein avant de de se jeter dans le Rhin.

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Vu de la rive allemande : le pont de bois sur le Rhin
entre Rheinau (ZH) et Altenburg (Bade-Wurtemberg).
(© swiss-image.ch / BAFU / Renato Bagattini)
(cliquer sur les images pour les agrandir)

🔹 Neuf États ou régions ainsi que l’Union européenne coopèrent au sein de la Commission Internationale pour la Protection du Rhin (CIPR) "pour concilier les multiples intérêts en termes d’usage et de protection dans le bassin rhénan". Cet organisme avait été fondé en 1950 par l’Allemagne, la France, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Suisse pour lutter contre la pollution du fleuve, uniformiser les méthodes de mesure, échanger les données recueillies et recommander des mesures de protection des eaux.

Le Lac de Constance

Le Lac de Constance (Bodensee) se compose de deux bassins : l’Untersee (lac inférieur, 63 km2) dans la partie aval du fleuve, et l’Obersee (lac supérieur, 473 km2) dans la partie amont. Entre les deux : un segment du Rhin de 4 km, le Seerhein (Rhin du lac). Si, dans le petit bassin, la frontière suit la ligne médiane du chenal fluvial, il n’en va pas de même dans l’Obersee. Les trois États riverains que sont la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche n’y ont en effet jamais défini de frontière juridique. Seule une frontière technique, qui converge vers un tripoint virtuel dans la partie orientale du lac, a été convenue entre les trois pays. En fait, comme l’explique le Dictionnaire historique de la Suisse, "la Suisse tient pour la ligne médiane, l’Allemagne considère le lac comme territoire commun et l’Autriche comme no man’s land". [3]

🔹 Depuis 1975, six cantons suisses, deux länder allemands, un land autrichien et le Liechtenstein collaborent à des projets communs au sein de l’Internationale Bodensee Konferenz (IBK). Cet organisme transfrontière a pour but de "préserver et de promouvoir la région du lac de Constance en tant qu’espace vivant, naturel, culturel et économique attrayant et de renforcer la solidarité régionale".

À son arrivée dans le Lac de Constance, sur sa rive sud, le Rhin alpin venu des Grisons a jadis formé un petit delta dans lequel il se déployait en plusieurs bras. Deux presqu’îles s’y sont formées : à l’ouest le Rheinspitz (pointe du Rhin) et à l’est le Rohrspitz (pointe du Rohr). Partagé par le canton suisse de St-Gall et le Land autrichien du Vorarlberg, cet espace alluvionnaire a fait l’objet au milieu du 19e siècle d’une très importante correction et d’endiguements rendus nécessaires par la multiplication de crues catastrophiques. Il est également partagé par deux rivières autrichiennes, le Dornbirner Ach et le Bregenzer Ach.

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Le vieux Rhin près de Diepoldsau
(Photo Frtiedrich Böhringer CC BY-SA)

En amont du lac et dans la partie ouest du delta, la frontière austro-suisse suit d’abord un bras mort de l’Alter Rhein (le vieux Rhin) avant de s’aligner sur le nouveau lit du fleuve. Comme le tracé de la correction a également laissé un ancien bras sur sa rive droite, une seule commune saint-galloise, Diepoldsau, se trouve aujourd’hui à l’est du Rhin "officiel". Plus en amont, à une trentaine de kilomètres au sud du lac, la frontière se confond une dernière fois avec le parcours fluvial, entre la Suisse et le Liechtenstein, avant de partir vers les montagnes grisonnes, côté est, après un parcours aquatique de quelque 250 kilomètres.

Bernard Weissbrodt

- Suite du dossier >

Ce texte fait partie d’une série de 4 articles :
1. En remontant le Rhin
2. Sur le pourtour des Grisons et du Tessin
3. Du Valais à Genève en passant par le Léman
4. À l’ouest, de l’Orbe à la Birsig

L’ensemble de ces textes est regroupé dans un document PDF disponible ci-dessous, complété par 4 pages de références et de données hydrographiques correspondant à cet inventaire non exhaustif.

PDF - 1.6 Mo
Eaux transfrontières
de Suisse
aqueduc.info


Notes

[1Des données détaillées concernant la frontière nationale sont disponibles sur le site de l’Office fédéral de topographie swisstopo

[2Selon l’article 1 de la Convention sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontières et des lacs internationaux, conclue à Helsinki en 1992 et ratifiée par la Suisse en 1995 , "l’expression « eaux transfrontières » désigne toutes les eaux superficielles et souterraines qui marquent les frontières entre deux Etats ou plus, les traversent ou sont situées sur ces frontières". Le "tour de Suisse" qui est proposé ici ne prend en compte que les cours d’eau et les lacs. Il suit la frontière nationale dans le sens des aiguilles d’une montre à partir de Bâle (nord-ouest). (N.B. Le mot ’transfrontière’ est souvent employé aujourd’hui comme adjectif invariant en genre.)

[3Dictionnaire historique de la Suisse, article Frontières.

Infos complémentaires

Le Rhin mérite-t-il son nom en aval de Koblenz ?

À leur confluence dans le canton d’Argovie, l’Aar présente en effet un débit (557 m3/s en moyenne annuelle à la station d’Untersiggenthal) nettement supérieur à celui du Rhin (441 m3/s à Reckingen). La comparaison de leurs bassins versants est également à l’avantage de la rivière (17’555 km2 contre 13’767). Reste le fait que le Rhin présente à cet endroit un cours un peu plus long (311 km) que l’Aar (291 km). Mais, vu que ces données hydrologiques étaient jadis totalement inconnues, il faut chercher ailleurs les raisons qui ont fait que le Rhin impose son nom. Probablement dans la configuration même du lieu de confluence telle que le percevaient ses riverains. Les armoiries de Koblenz (l’étymologie du mot - Coblence en français - signifie confluence) semblent d’ailleurs donner davantage d’importance au fleuve qu’à son affluent.

Mots-clés

Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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