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2005.

Les gestes de la bouteille d’eau

La bouteille d’eau est porteuse de nouveaux gestes, de nouvelles (...)

La bouteille d’eau est porteuse de nouveaux gestes, de nouvelles manières de boire, clairement repérables par exemple dans les rituels accompagnant les régimes minceurs. Avec l’apparition de la bouteille personnelle, celle que l’on emmène avec soi en plus du téléphone portable, on assiste au développement de nouveaux usages qui rompent avec les manières de boire traditionnelles. Au travers des gestes qui lui sont associés, ces gestes nous renseignent sur une caractéristique majeure de nos sociétés contemporaines : l’individualisme.

« (…) Deux figures principales caractérisent les pratiques de la bouteille d’eau. La première, le boire convivial, s’inscrit dans la continuité des manières de tables habituelles. La bouteille est sur la table, offerte à l’usage des convives. Le contenu en est transféré dans des verres avant d’être bu. Sa consommation respecte des normes précises. Elle est répartie collectivement dans des verres qui, eux, sont individuels. Il y a une unité de temps (le repas, l’apéritif ou la soirée) et de lieu (la table, le buffet ou le bar). Du fait de son contenant (la bouteille) et de la recherche d’une sensation partagée, on peut comparer cet usage à celui du vin ou de l’alcool.

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© Alimentarium

Cela est d’autant plus vrai que […] l’eau en bouteille acquiert un statut gastronomique comparable et rencontre un succès inversement proportionnel à la diminution de la consommation de vin dans les restaurants. La Châteldon, eau de prestige servie dans les bons restaurants, est ainsi surnommée « champagne des eaux » et se sert dans des verres à pied (ci contre, une bouteille d’Aigle les Bains, du 19ème siècle, source aujourd’hui oubliée, collection de l’Alimentarium).

A cette première figure s’oppose la bouteille personnelle. Celle qui vous suit partout et tout au long de la journée. Ici la consommation n’est plus liée à un moment et à un espace précis comme dans le cadre du boire convivial. Boire devient bien plutôt une façon de satisfaire un légitime besoin, comparable à celui de se moucher. Or cela introduit un changement de norme notoire dans les manières de boire habituelles. Pour les générations les plus âgées (les soixante à quatre-vingt-dix ans), il est incongru, voire grossier, de boire dans les transports en commun ou dans un lieu public qui n’est pas approprié, d’autant plus si cela se pratique au goulot, directement à la bouteille. Pourtant ce type d’usage se généralise, soulignant l’individualisme croissant qui caractérise nos sociétés ainsi que la légitimité de plus en plus importante des arguments sanitaires (je suis responsable de mon corps et je prends soin de ma santé) qui priment désormais sur celui des convenances.

Qu’est-ce qui caractérise en définitive cet usage individuel de la bouteille d’eau ? Tout d’abord son caractère nomade. Le design est spécialement conçu pour qu’elle suive le consommateur tout au long de la journée : volume plus faible, ergonomie spéciale et bouchon adapté. Bien sûr ce n’est pas une nouveauté puisqu’il existe déjà la gourde, employée par les travailleurs en plein air ou les excursionnistes, mais justement celle-ci était associée à des catégories ou des fonctions bien précises, ce qui n’est pas le cas de la bouteille personnelle.

Il faut souligner ensuite la particularité du bouchon biberon, qui n’est pas présent sur tous les types de bouteilles mais qui est emblématique d’un certain usage. Celui-ci renvoie à deux dimensions. D’une part l’usage sportif, originellement l’apanage des cyclistes, renvoie à l’image d’un boire en action, ce qui n’est pas possible dans un verre. D’autre part, le biberon renvoie à une forme de régression, à un retour à l’enfance où l’eau n’est plus bue ou avalée mais sucée ou tétée. Ce type de bouchon combine à la fois les valeurs de dynamisme et de mobilité avec celles du refuge et du retour à l’enfance. Enfin, une telle bouteille ne se partage pas ou du moins plus difficilement. A partir du moment où vous buvez directement au goulot, et encore plus dans le cas du bouchon biberon, la bouteille devient individuelle au même titre qu’un verre ou des couverts qui entrent en contact direct avec votre bouche. De ce point de vue, boire à la même bouteille est significatif d’un degré d’intimité et de confiance que partagent les protagonistes. (…) »

Mathieu Duboys de Labarre,
doctorant en sociologie à l’Université de sociologie Victor Segalen Bordeaux 2

Extrait de « La bouteille d’eau, compagne et complice de notre quotidien », dans « l’eau à la bouche »,
Fondation Alimentarium, Vevey, 2005, pp.134-142




Infos complémentaires

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© Alimentarium & Musée du Léman

« j’ai bu l’eau du lac, est-ce grave ? »

Qui ose avouer qu’il boit l’eau du lac, qui s’en vanterait ? se demande Carinne Bertola, conservatrice au Musée du Léman à Nyon, constatant que « la plupart des riverains préfèrent ne pas y penser », quand bien même le lac, qu’ils le veuillent ou non, constitue plus que jamais « la seule réserve d’eau accessible pour satisfaire leurs besoins énormes ». Mais, dit-elle, ne généralisons pas… : « Dans les réserves du Musée du Léman, nous trouvons quelques indices d’une consommation par les gens du lac. Il y a d’abord cette astucieuse bouteille (photo ci-dessus) que des navigateurs ont utilisée autrefois pour garder de l’eau fraîche à bord dans la chaleur de l’été. Lestée de plomb et attachée à un petit cordage, elle descendait rapidement à plus de 50 mètres de profondeur. Là, le demi bouchon qui fermait son goulot s’enfonçait en raison de la pression et de l’eau bien froide la remplissait. Il suffisait de remonter le tout à bord pour pouvoir se rafraîchir. Et puis, sur les fameuses barques du Léman, il y avait ce petit détail de construction, tout à fait exceptionnel. Un robinet placé en dessous de la ligne de flottaison permettait d’avoir de l’eau dans la cambuse sans avoir à courir sur le pont avec un seau. »

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Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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