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septembre 2015.

Lendemains de canicule

L’été 2015, en Suisse, aura donc été l’un des plus chauds depuis que (...)

L’été 2015, en Suisse, aura donc été l’un des plus chauds depuis que l’on y mesure les variations de température. Hormis quelques notables exceptions, les pluviométries auront été généralement déficitaires. Mais au-delà de ce nouvel épisode caniculaire et des comparaisons avec celui de 2003, reste un vaste champ d’interrogations : qu’en sera-t-il demain ?

Les données fournies par le bulletin climatologique de MétéoSuisse (1) parlent d’elles-mêmes : depuis le début des mesures en 1864, seul l’été 2003 avait enregistré des niveaux de température plus élevés que celui de cette année. Un nouveau record de chaleur a même été mesuré dans le Nord des Alpes (39.7 degrés le 7 juillet à Genève) et en moyenne suisse l’excédent thermique s’est affiché à 2.4 degrés plus haut que la norme saisonnière des années 1981 à 2010.

Durant la même période, les précipitations se sont souvent révélées déficitaires, de l’ordre de 60 à 80 % seulement des volumes habituels. À l’exception toutefois du Valais et du Sud des Alpes qui ont connu une pluviométrie normale, voire ici et là nettement excédentaire (dépassant parfois d’une fois et demie le niveau moyen de référence).

Ces conditions climatiques ont eu évidemment des impacts divers sur les niveaux et les débits des cours d’eau : sur le Plateau, nombre d’entre eux se sont retrouvés dans des configurations d’étiage prononcé, voire partiellement ou presque totalement asséchés. Mais compte tenu des pluies parfois abondantes survenues au printemps, la sécheresse n’a pas engendré des situations hydrologiques aussi alarmantes qu’en 2003 même s’il a fallu prendre ici et là des mesures restrictives.

L’été néfaste des glaciers

Dans les Alpes, les cours d’eau alimentés par les glaciers ont souvent présenté durant cet été des débits saisonniers habituels. Mais là où la fonte des glaces a connu des pics importants du fait des hautes températures, comme dans le tronçon supérieur du Rhône, les débits ont été relativement élevés. Pour ne prendre qu’un exemple, on a certains jours, dans la Massa qui draine les eaux de fonte du Glacier d’Aletsch, des volumes proches des crues décennales (avec des moyennes journalières nettement supérieures à 100 mètres cubes par seconde (alors que son débit moyen annuel est de quelque 13 m3/s).


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Contrastes de l’été 2015 : au moment même où la Massa enregistre des pics de débit dus à la fonte du glacier d’Aletsch (photo E.Lehmann), le lit de l’Aire, en région genevoise, est complètement à sec (photo aqueduc.info).



Les glaciers ont traversé un été d’autant plus néfaste qu’ils ont été rapidement délestés de leur couche de neige et donc plus exposés au réchauffement. Il est encore trop tôt pour avancer des chiffres précis, mais on rappellera que pendant la canicule de 2003, les glaciers suisses avaient perdu 3 % à 5 % de leur masse. Si l’on se réfère à des mesures faites dans la première partie de l’été, les glaciers d’Aletsch et du Rhône auraient, durant la période la plus chaude, perdu chaque jour une dizaine de centimètres d’épaisseur.

Il ne faut toutefois pas s’attendre pour autant à un événement majeur dans les Alpes, commentait à ce propos, dans une interview du journal Le Temps (2), Reynald Delaloye, professeur de géomorphologie à l’Université de Fribourg. "Trente jours de canicule n’ont pas de conséquences significatives. La glace s’est réchauffée en surface, et les conséquences sont immédiates (…) Plus le réchauffement est profond, plus le phénomène retarde. C’est l’addition d’été chauds et d’hivers doux consécutifs qui réchauffe le permafrost en profondeur et qui provoque des éboulements conséquents."

Canicule et agriculture ne font pas bon ménage

Comme en été 2003 où l’agriculture suisse avait subi de lourdes pertes économiques, la sécheresse de cette année a mis de très nombreux producteurs en difficulté. Ceux-ci ont de bonnes raisons de s’inquiéter car de telles situations risquent de se répéter de plus en plus souvent sous l’influence du réchauffement climatique. L’Institut suisse de recherches agronomiques – Agroscope – leur conseille donc de s’y préparer sans plus attendre et suggère quelques pistes concrètes (3).

Tout d’abord : améliorer les infrastructures d’irrigation. En prévoyant notamment des réserves d’eau plus abondantes, en recourant à des méthodes d’irrigation plus efficaces et plus économes en eau (en remplaçant par exemple l’aspersion par des systèmes goutte-à-goutte) et en restreignant l’exploitation des petits cours d’eau.

Ensuite : réduire la dépendance de l’irrigation. Par un travail conservateur des sols pour favoriser une meilleure rétention d’eau sur les surfaces cultivées, par le choix de variétés moins gourmandes en eau et tolérant mieux de plus fortes chaleurs, par des ensemencements effectués plus tôt dans l’année lorsque les températures sont plus fraîches, ou par d’autres formes d’adaptations aux nouvelles conditions climatiques.



- Lire aussi dans aqueduc.info  :
Les vignobles vont-ils à l’avenir souffrir
de la sécheresse et du manque d’eau ?



Alerte dans les pâturages

Les éleveurs, bien conscients du stress subi par leurs troupeaux en période de canicule et des moindres performances de leurs animaux de rente, sont également concernés par diverses options possibles, de la mise du bétail en pâture nocturne à l’amélioration des systèmes d’abreuvage, en passant par les séjours dans des exploitations d’altitude.


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Chalet de La Neuve, près du Marchairuz (Jura vaudois)
(photo aqueduc.info)



Le ravitaillement des chalets d’alpage de la chaîne du Jura, dont les reliefs calcaires ne retiennent pas l’eau, a de tous temps posé problème. Les éleveurs ont traditionnellement opté pour la récupération de l’eau de pluie grâce à de très vastes toitures et de grandes citernes souterraines où ils s’approvisionnent au fur et à mesure des besoins. Mais en période de canicule, de forte sécheresse et d’absence quasi totale de précipitations, ces réserves sont vite épuisées et le ravitaillement par citernes mobiles peut se révéler lui aussi problématique. Et pour cause : pour un bovin, le niveau de consommation quotidienne d’eau en été se mesure en plusieurs dizaines de litres et peut largement dépasser l’hectolitre au gré de sa production laitière.

On a bien compris cet été que même ces alpages n’étaient pas à l’abri de possibles catastrophes. Pour répondre à l’urgence des besoins dans les pâturages du Jura vaudois et dans les Préalpes fribourgeoises, la seule solution efficace aura été de faire appel à l’armée pour installer des bassins de secours et les approvisionner en eau puisée dans les lacs les plus proches. Au total, cette opération menée durant plus de trois semaines s’est traduite par le transport de plus de 2200 mètres cubes d’eau nécessitant quelque 300 heures de vols d’hélicoptères (4).

Au vu de ce qui s’est passé cet été, le monde agricole suisse ne pourra donc pas faire l’économie de réflexions, d’études et de projets pour tenter de trouver une solution efficace et durable à ce genre de problèmes particuliers posés, en régions de montagne, par l’évolution des conditions climatiques. On ne s’est peut-être pas suffisamment rendu compte en plaine, même si ou parce que l’intervention héliportée de l’armée avait quelque chose de spectaculaire, qu’il s’agissait en fait d’une véritable opération de sauvetage. Alpages et troupeaux ont échappé de peu à la catastrophe. Il serait incompréhensible de ne pas anticiper dès aujourd’hui les probables effets négatifs de la prochaine canicule.

Bernard Weissbrodt


NOTES

- Bulletin climatologique été 2015,
MétéoSuisse, 08 septembre 2015. Voir >
- Xavier Lambiel, "L’été où les Alpes ont fondu",
Le Temps, 5 août 2015
- Canicule et agriculture ne font pas bon ménage,
Institut Agroscope, 23 juillet 2015. Voir >
- Rapport du Conseil fédéral à l’intention de l’Assemblée fédérale sur l’engagement de l’armée en service d’appui au profit des cantons de Vaud et de Fribourg. Voir >



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Glossaire

  • Débâcle

    Dislocation soudaine de la couverture de glace d’un cours d’eau dont les blocs sont alors emportés rapidement par le courant. Lorsqu’il s’agit de la rupture d’une barrière naturelle de glace formant une retenue d’eau, on parle alors de vidange brutale de lac glaciaire (connue sous l’acronyme anglais de GLOF, “Glacial lake outburst flood”). Dans les deux cas, ce phénomène peut entraîner de graves inondations, voire des catastrophes.

Mot d’eau

  • « Et tous ces gens
    dans l’eau ... »

    “Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive, à nous.” (Kazuo Ishiguro, "Auprès de moi toujours", 2005)


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