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10 décembre 2008.

La Justice des fontaines

EDITO DÉCEMBRE 2008 On a donc ici et là fêté les 60 ans de la (...)

EDITO DÉCEMBRE 2008

On a donc ici et là fêté les 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Avec le risque, soufflant un peu trop fort sur les bougies d’anniversaire, d’en éteindre les dernières flammèches. Une chose est sûre : 2008 s’achève sans que le droit à l’eau n’ait été explicitement reconnu.

Lors de sa session de printemps à Genève, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies aurait pu suivre l’appel de son Haut-Commissaire qui déclarait que le moment était venu de considérer l’accès à l’eau potable et à l’assainissement comme un droit humain à part entière. Il ne l’a pas fait. Certains États contestent toute ingérence dans ce qu’ils considèrent comme une affaire intérieure, d’autres ne pensent qu’à sauvegarder le droit des plus riches à faire commerce d’eau.

À Bruxelles, devant le Parlement européen, une coalition d’organisations engagées dans la défense du droit humain à l’eau a dénoncé cette façon qu’a la communauté internationale de manquer à ses devoirs et de déléguer ses responsabilités en la matière à un forum mondial de l’eau (1) qu’elle juge « dominé par les grands groupes industriels, technologiques, commerciaux et financiers de l’eau ».

Outre-Atlantique, d’autres militants du droit à l’eau, et non des moindres, font campagne par le biais d’une pétition circulant sur le web (2) pour l’inscription noir sur blanc dans la Déclaration universelle des droits de l’homme d’un nouvel article – le 31ème – stipulant que tout un chacun a le droit d’accéder à l’eau potable et que nul ne peut en être privé.

Cette forme de pétition, aussi louable et généreuse soit-elle, bute sur la ‘realpolitik’ des États. Les experts, même les plus ouverts à cette idée, vous expliqueront qu’on prendrait beaucoup de risques à rouvrir cette Déclaration dont la rédaction en 1948 résultait d’un subtile équilibre entre droits civils et politiques d’une part, et droits économiques, sociaux et culturels d’autre part. Mieux vaudrait donc, aujourd’hui plus que jamais, ne pas y toucher. D’ailleurs, ajoutent-ils, depuis quelques années, il est officiellement acquis (3) que le droit à l’eau est implicitement garanti par d’autres droits, à une nourriture suffisante et à la santé notamment.

Que changerait un article 31 si les États n’ont aucune volonté de l’appliquer ou n’en ont pas les moyens ? « Jamais, écrit Pierre Hazan qui en connaît un bout sur la question, jamais la rhétorique des droits de l’homme n’a été aussi présente et pourtant rarement la réalité internationale n’a été si sombre » (4). L’actualité, en de nombreux points de la planète, lui donne hélas raison.

Au Zimbabwe par exemple où, faute d’eau salubre et d’équipements sanitaires rudimentaires, l’épidémie de choléra a tourné à la catastrophe. L’eau potable y est devenue un luxe. Même dans les hôpitaux. Il faudrait, dit l’Unicef, nettoyer les réseaux de distribution d’eau, fabriquer des latrines, réparer les égouts. Un peu partout, les habitants se sont mis à creuser des puits, mais les nappes souterraines sont déjà contaminées par des montagnes de déchets et des mares d’eaux usées.

L’eau et le droit. J’y pensais l’autre jour face à l’une de ces fontaines ‘renaissance’ si nombreuses dans les vieilles villes de Suisse, avec leurs statues allégoriques riches en leçons de toutes sortes, un peu à la façon des vitraux des cathédrales. Les fontaines de la Justice que l’on peut admirer entre autres à Lausanne et Berne (5) y occupent cependant une place à part en raison de leur connotation politique. Leur message est aussi limpide que l’eau qu’elles déversent : quelle que soit sa nature, tout pouvoir est soumis à des règles d’équité qui le transcendent infiniment.

L’imagerie n’a rien perdu de sa pertinence ni de son actualité. Encore faudrait-il appliquer cette morale à ce qui est immédiatement tangible à la fontaine : l’eau. On peut avouer son impuissance face à la répartition terriblement inégale de cet élément sur la terre : c’est la loi de la nature (quoique de nos jours l’homme y va aussi de ses interventions de plus en plus néfastes). Mais comment peut-on se résigner à ce qu’à cette inégalité s’ajoute encore l’injustice qui, elle, dépend totalement de la responsabilité individuelle et collective des humains ? C’est pourtant ce qui se passe quand le droit à l’eau, ce bien absolument essentiel à toute vie, est refusé à des centaines de millions de gens. Qui, de surcroît, n’ont aucun moyen d’en appeler à la justice pour le faire reconnaître et appliquer.

Bernard Weissbrodt


Notes

(1) Le 5e Forum mondial de l’eau aura lieu en mars 2009 à Istanbul. Voir le site worldwaterforum5.org

(2) Voir le site article31.org hélas trop peu explicite sur ses initiateurs et dans une version française qui fait véritablement problème.

(3) Lire l’Observation générale n°15 sur le droit à l’eau émise en 2002 par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies.

(4) Pierre Hazan, « À quoi sert la Déclaration universelle des droits de l’homme ? », Le Temps, 27 novembre 2008

(5) Fontaines de la Justice : on n’en compte pas moins de onze en Suisse (dont huit en Romandie), datées des 16e et 17e siècles. Les sculptures qui ornent leurs colonnes ont à peu près toutes les mêmes traits. La justice y est représentée sous une figure féminine nantie des trois attributs de l’imagerie traditionnelle : un bandeau passé sur les yeux et les oreilles pour juger en toute impartialité, une balance pour peser la gravité des délits et une épée pour sanctionner le coupable. Certaines de ces statues mettent en scène aux pieds de la Justice quatre personnages de petite taille représentant l’empereur, le pape, le sultan et un bailli local, et résumant ainsi les différents pouvoirs en place au milieu du 16e siècle.




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  • La vie, plusieurs eaux

    “Il y a plusieurs durées dans votre vie. Il y a plusieurs eaux mélangées dans le temps. L’enfance fait comme un courant profond dans la rivière du jour. Vous y revenez souvent, comme on revient chez soi après beaucoup d’absence.” (Christian Bobin, "La part manquante", 1989)

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  • Robinet

    Le mot vient de Robin, un sobriquet que jadis, dans les récits moyenâgeux, on donnait au mouton. Chez Rabelais par exemple. On l’employa ensuite pour désigner la pièce - souvent décorée d’une tête stylisée de mouton ou de bélier - installée sur le tuyau d’écoulement d’une fontaine pour fermer, ouvrir ou régler son débit d’eau. L’expression "tenir le robinet" signifiait d’ailleurs : user d’une chose à sa volonté. On notera que pour parler du robinet la langue allemande utilise le mot ... "Hahn", le coq !


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