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4 avril 2008.

De l’eau, du sel, du riz

EDITO AVRIL 2008 Quelques jours de randonnée en Camargue, là où (...)

EDITO AVRIL 2008

Quelques jours de randonnée en Camargue, là où sous le ciel de Provence le Rhône vous prend une dernière fois dans ses bras avant de faire ses adieux définitifs à la terre et de se perdre en Méditerranée, et votre palette de paysages nature s’en trouve foncièrement rafraîchie. Le noir des taureaux raço di bióu qui font la fierté du pays arlésien ; le blanc des légendaires chevaux du delta et celui des fausses collines de sel cristallin ; le rose des tamaris en fleurs et celui des colonies de flamants labourant les plans d’eaux saumâtres ; le jaune des dunes du front de mer et celui des roseaux qui ponctuent un panorama sans aspérités ; le vert (quand c’est la saison) des rizières et des champs de blé en pleine croissance ; et bien sûr toutes les nuances de bleu et de gris de la mer et des étangs, du fleuve et des roubines qui quadrillent l’espace irrigué.

Espaces ambigus

À force de courir la Camargue en tous sens, même sous un violent mistral, on sent remonter en soi l’image mythique de la création du monde juste au moment de la séparation de la terre et des eaux. On comprend mieux ces « espaces ambigus » que Gabriele Zanetto décrit comme des endroits « qui ne sont ni terre ni eau, ni chair ni poisson, bien qu’ils contiennent, d’un point de vue écologique, la productivité la plus importante et la biodiversité la plus riche, de véritables laboratoires expérimentaux de l’évolution, peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle ils font l’objet d’une exploitation démesurée » (1).

Peu à peu l’image d’un paysage qui devrait tout à l’action de la nature s’estompe et fait place à un sentiment dubitatif. Et si tout cela n’était qu’illusion ? On se met alors en quête de repères sur la mémoire de ce jeune delta (il ne serait vieux, dit-on, que de 5 à 6’000 ans) qui ressemble à un mille-feuille, où les couches d’alluvions rhodaniennes alternent avec les sédiments méditerranéens, tout cela dans un territoire qui s’est vu envahi à tour de rôle par les eaux douces du fleuve et les eaux salées de la Grande Bleue. Jusqu’au jour où l’homme a décidé d’intervenir pour y vivre et survivre.

« Le paysage actuel de la Camargue n’est donc pas absolument naturel. Il est le résultat d’une véritable cohabitation entre la vie sauvage et la passion des hommes pour le milieu », écrit Michel Huet dans son guide de randonnée (2). La colonisation de ces 85’000 hectares hybrides aura tout de même pris quelques siècles. Les grands travaux ne seront entrepris qu’après les crues dévastatrices de 1855 : le triangle camarguais va se retrouver en quelque sorte corseté entre les bras canalisés du Petit et du Grand Rhône et la longue Digue à la mer. Une nouvelle étape décisive surviendra un siècle plus tard avec le développement d’un vaste et dense réseau de canaux d’irrigation et de drainage. La riziculture locale pouvait prendre son essor, elle qui fournit aujourd’hui un tiers du riz consommé en France.

D’eau douce et d’eau salée

Cela ne se fait pas sans de très gros efforts. Car la culture du riz a besoin de beaucoup d’eau, et d’eau douce, qu’il faut aller chercher dans le Rhône. Chaque année 350 millions de mètres cubes d’eau sont en moyenne retirés du fleuve par une multitude de stations de pompage et répartis dans les rizières à travers le maillage hydraulique de la plaine. « Grâce à nous, explique sans fausse modestie un riziculteur du cru, la nature camarguaise ne se transformera pas en désert ». Il est vrai que cette irrigation à grande échelle permet aussi de lutter efficacement contre la salinisation latente des terrains et d’utiliser les excédents d’eau, récupérés dans des canaux d’assainissement, pour réalimenter étangs et marais.

L’eau, en Camargue, c’est aussi celle des tables salantes de Giraud : chaque année, 80 millions de mètres cubes d’eau sont pompés dans la Méditerranée et acheminés lentement de parcelles en parcelles jusqu’à ce que le soleil et le vent aient ensemble raison de l’élément liquide et provoquent la cristallisation de 800’000 tonnes de sel, provisoirement stocké sous forme de longues et hautes camelles.

Questions de survie

On l’aura compris : l’eau, en Camargue, est au cœur de pratiquement toutes les activités et préoccupations humaines. Avec une question qui a violemment ressurgi à plusieurs reprises depuis une douzaine d’années avec la multiplication d’inondations parfois catastrophiques : comment gérer au mieux cette ressource absolument vitale ? Et comment le faire de manière harmonieuse en prenant en compte à la fois les besoins de ses différents utilisateurs et les impératifs de la protection des espaces naturels ? « Il est clair, constate Alain Dervieux, chercheur en sciences de l’environnement, que pour les Camarguais, la gestion de l’eau est perçue finalement comme une dynamique indispensable aux survies : survie des métiers et usages, survie des traditions, survie des espèces, survie des milieux et des paysages » (3).

La randonnée trop vite terminée, on s’en repart avec au moins, dans son sac, cette paradoxale conviction que l’eau, malgré ses fausses apparences d’élément simple, est peut-être la chose la plus compliquée dont les hommes ont eu, ont et auront encore et toujours à s’occuper de par le monde. Ce qu’ils savent faire parfois de manière absolument prodigieuse. Et ce que trop souvent encore ils ratent lamentablement.

Bernard Weissbrodt


(1) Gabriele Zanetto et Guido Alberto Rossi, « L’eau, Photographies aériennes de la planète bleue », Ed. Chasse-Marée, 2007
(2) « Les randonnées nature de Michel Huet, La Camargue », Ed. Glénat, 2000.
(3) Alain Dervieux, « La difficile gestion globale de l’eau en Camargue (France) : le contrat de delta », VertigO - revue électronique en sciences de l’environnement, Vol6, no3, décembre 2005.




Infos complémentaires

Le Petit Rhône

Le Grand Rhône

Tamaris

Vers Méjanes et le Vacarès

Vers Pont de Gau

Étang de Ginès

Marais de Ginès

Flamants roses

Lagune saumâtre

Dans la sansouïre

Table salante

Camelles de sel

© Photos aqueduc.info 2008

Voir aussi "Eaux de Camargue" dans l’album photos

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Glossaire

  • Eau de Javel

    Appellation populaire, du nom d’un quartier parisien, d’une solution aqueuse d’hypochlorite de sodium, de couleur jaunâtre et à forte odeur de chlore, souvent employée, diluée dans l’eau, comme désinfectant, détachant ou décolorant. De nombreux produits ménagers de nettoyage, de lessive et de vaisselle en contiennent à des concentrations variables. Elle est également utilisée pour la potabilisation de l’eau, dans les piscines, dans les stations d’épuration et dans l’industrie, notamment dans les papeteries.

Mot d’eau

  • La communauté, nappe souterraine

    “La communauté est une nappe affective souterraine et chacun boit la même eau à cette source et à ce puits qu’il est lui-même – mais sans le savoir, sans se distinguer de lui-même, de l’autre ni du Fond.” (Michel Henry, "Phénoménologie matérielle", 1990)


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