AccueilInfosDossiersLa débâcle du Giétro 1818-2018

13 juillet 2018.

Solidarités, reconstruction, prévention

Giétro 1818-2018 - Dossier [3/8]


Trois questions à Jean-Henry Papilloud, historien

La catastrophe du Giétro survient à un moment où le Valais sort d’une période très tourmentée de son histoire. Balloté entre la Suisse (à laquelle il adhère finalement en 1815), la France et la voie de l’indépendance, il est très éprouvé par l’occupation de troupes étrangères mais aussi par la disette et les difficultés de survie lors de la fameuse année 1816 "sans été". Mais, côté positif, il peut désormais tirer avantage de la construction par Napoléon de la route du col du Simplon. La débâcle du Giétro n’est pas seulement une catastrophe locale. Pendant plusieurs semaines, le drame qui menace le Val de Bagnes et Martigny tient en haleine toute une région. Il a de profondes répercussions économiques et politiques comme en témoigne Jean-Henry Papilloud, président de la Société d’histoire du Valais romand et membre du comité d’organisation du colloque "Giétro 1818 – Sous la loupe des sciences".

- aqueduc.info : Aujourd’hui l’échange d’informations pour la prévention des dangers ou pour l’organisation des secours en cas de catastrophe est un vrai défi pour les autorités politiques. Comment communique-t-on à l’époque de la débâcle du Giétro en 1818 ?

- Jean-Henry Papilloud : "Dans un monde sans journaux, les communications se font par lettres et par le bouche à oreille. La transmission des courriers est lente, mais les décisions néanmoins rapides. Aux premières alarmes venues du Val de Bagnes, il suffit de quelques heures pour que l’information remonte au gouvernement valaisan à Sion et que celui-ci décide aussitôt l’envoi sur place de son ingénieur cantonal Ignaz Venetz. Mais le danger qui menace est également amplifié par les rumeurs. L’ingénieur, passant le 9 mai à Martigny, note par exemple que : “Le peuple est terriblement déconcerté… J’ai déjà vu démeubler les maisons”. La crainte de la catastrophe franchit vite les frontières cantonales et se répand même à l’étranger. Des affichettes et des communiqués sont publiés et diffusés dans les rares gazettes paraissant à Genève et à Lausanne. Et le 28 mai, on dépêche à Milan un aubergiste de Sion pour assurer les voyageurs que la traversée du Valais ne présente pas de danger.

À propos des informations destinées aux populations en danger, les autorités mettent en place dès le 12 mai un système d’alarme constitué d’une série de bûchers qui va du Mauvoisin jusque dans la vallée du Rhône. Les signaux visuels et sonores sont doublés de l’interdiction de sonner les cloches, de faire des feux ou de tirer des coups de fusil. Hélas, plusieurs fausses alertes se produisent et la dernière, celle du 14 juin, a des conséquences fâcheuses puisque les bûchers de Bagnes ne sont pas remis en place tout de suite et ne donnent donc pas l’alarme au moment fatidique. Cela explique, en grande partie, le nombre important de victimes à Martigny."

- Que se passe-t-il immédiatement après la catastrophe ? Que font les autorités ? Voit-on des gestes spontanés d’entraide et de solidarité ?

- "A l’époque, il n’y a aucune ressource prévue pour compenser les pertes subies. Le gouvernement cantonal lance donc tout de suite des appels à la solidarité. Les secours s’organisent tant bien que mal. Les régions avoisinantes envoient d’abord des hommes ; les autorités locales les mobilisent pour déblayer routes et terrains, reconstruire ponts et chemins ; des chariots de victuailles constituées de pains, céréales, pommes de terre, maïs, viande séchée et fromage sont acheminés à Martigny.

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Extrait d’un cahier listant l’ensemble des missives
envoyées et reçues par le gouvernement valaisan
lors de la débâcle du Giétro en 1818.
(Archives Etat du Valais, 3 DTP 28.8 ; Bureau Clio, Martigny).

Les gouvernements cantonaux, alertés par les autorités vaudoises puis par les députés valaisans à la Diète fédérale, appellent les Suisses à venir au secours de leurs nouveaux concitoyens valaisans. Vaud, Berne, Genève, Zurich et Bâle se montrent les plus généreux et rassemblent à eux cinq plus de la moitié des 182’579 francs récoltés en faveur des “pauvres inondés du Valais”. De leur côté, des citoyens anglais, stimulés par leur ambassadeur Stratford Canning, en récoltent 20’000 et des citoyens français 8’000 autres. Ces montants ne suffisent évidemment pas à couvrir les pertes évaluées à environ 1,2 million de francs.

Le gouvernement valaisan, de son côté, confie la charge de répartir les secours en argent à un “Comité de bienfaisance” présidé par le Prévôt du Grand-Saint-Bernard résidant à Martigny. S’il fait ce choix d’un homme d’Église, c’est sans doute parce que ce genre de personne a la confiance des donateurs mais aussi parce que les prêtres sont proches de la population. Seules les classes les plus pauvres touchent cependant un maigre pourcentage des pertes subies.

L’État valaisan, à travers son budget, n’intervient que pour la réhabilitation du pont et de la route cantonale, dite route du Simplon. A Martigny, la remise en état après la débâcle aboutit à la réorganisation du plan de ville, à la construction de la Place Centrale et à l’endiguement de la rivière. Cela a également permis aux Valaisans et aux Martignerains de prendre conscience de l’importance des voies de communication, en particulier de l’axe Genève-Milan."

- On voit aussi que les autorités cantonales sont résolues à tout entreprendre pour que ce genre de catastrophe ne se répète pas. Elles vont même jusqu’à souhaiter qu’une partie des dons récoltés soit affectée à des travaux de prévention …

- "En effet, le gouvernement valaisan, en accord avec les principaux donateurs, décide à ce moment-là de consacrer un quart des dons reçus à des travaux dits ’préservatifs’. Différentes solutions sont proposées et certaines testées, mais le succès n’est pas au rendez-vous.

En 1820, des experts suisses sont alors invités à venir sur place pour poser leur diagnostic. Hans Conrad Escher de la Linth, membre du gouvernement zurichois connu pour son savoir-faire en matière d’aménagement de cours d’eau, Friedrich Trechsel, professeur à l’Académie de Berne, et Jean de Charpentier, directeur des Salines de Bex, explorent pendant deux jours les abords du Mauvoisin en compagnie d’Ignaz Venetz et de Philippe Morand, président du dizain (district) de Martigny. Bon connaisseur des lieux, Jean-Pierre Perraudin a d’ailleurs préparé le terrain en répondant à une vingtaine de questions préalables.

Finalement, c’est la solution originale préconisée par Venetz qui est retenue. Il fait amener de l’eau par des canaux suspendus, à l’exemple des bisses, d’un alpage qui surplombe le barrage, de telle manière que l’eau découpe la glace et la fasse tomber dans la rivière. Le système fonctionne à la satisfaction de tous, excepté des Bagnards qui se plaignent que l’installation est trop gourmande en bois de la commune et que des blocs de glace obstruent temporairement la rivière et provoquent de mini-débâcles qui leur emportent ponts et terres.

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Les "Observations" du Chanoine Blanc
et l’"Apologie des travaux" par l’ingénieur Venetz
(extraits de la communication de J.H.Papilloud)

Le chapelain de Bagnes, Jean-Joseph Blanc, soutient les mécontents. En 1825, il conteste vigoureusement les travaux entrepris et demande la distribution aux pauvres de l’argent qui reste. Une violente polémique s’ensuit par voie de brochures. Le gouvernement cantonal demande alors l’avis d’une nouvelle commission, présidée par Philippe Morand, qui démonte les arguments des adversaires du projet et persuade les autorités valaisannes de poursuivre les travaux. Ceux-ci ne sont arrêtés que dans les années 1880, lorsque, sous l’effet du réchauffement climatique, le Giétro cesse d’être une menace pour les habitants de la vallée et pour Martigny."

Dossier rédigé par
Bernard Weissbrodt




Infos complémentaires

Quand des “inondés de Bagnes” s’en vont au Brésil

La crise climatique, et avec elle la famine et l’appauvrissement de la population dans les années 1816 et 1817, va inciter nombre de Suisses à migrer vers des horizons qu’ils croient meilleurs, vers l’Amérique latine par exemple. En mai 1818, peu avant la débâcle du Giétro, Fribourg signe un traité de colonisation avec le Brésil, alors sous administration portugaise, pour favoriser une émigration de peuplement vers les montagnes de Rio de Janeiro et pour fonder la ville de "Nova Friburgo". Le premier départ, qui regroupe quelque 2000 Suisses, a lieu en automne 1819. Parmi eux 26 natifs du Val de Bagnes. Est-ce la débâcle qui les pousse à s’exiler ou leur vie quotidienne déjà précarisée par la crise économique ? Alain Dubois, archiviste cantonal du Valais, pense qu’il s’est agi d’un mouvement très limité, vu que la majorité des sinistrés a préféré rester dans la vallée pour bénéficier des actions de solidarité confédérale. Pour les migrants, ce fut par contre le désenchantement : la traversée de l’Atlantique tourna à la tragédie et les 16 Bagnards qui rejoindront Nova Friburgo n’y trouveront pas le Pays de Cocagne dont ils rêvaient.

- Pour en savoir plus, voir "La saga de l’histoire des suisses au Brésil"
sur le site de l’Association Fribourg - Nova Friburgo.


Les autres articles du dossier

- Quatre jours pour se souvenir et comprendre
- L’avàlo, la débâcle
- La pérennité des souvenirs
- La convergence de trois pionniers
- Glaciologie, climat et risques naturels
- Autres débâcles, ailleurs
- 1818, le film.

- Les textes de ce dossier sont intégralement repris
dans un Cahier spécial aqueduc.info téléchargeable ici (19 pages).

Mots-clés

À paraître

Glossaire

  • Débâcle

    Dislocation soudaine de la couverture de glace d’un cours d’eau dont les blocs sont alors emportés rapidement par le courant. Lorsqu’il s’agit de la rupture d’une barrière naturelle de glace formant une retenue d’eau, on parle alors de vidange brutale de lac glaciaire (connue sous l’acronyme anglais de GLOF, “Glacial lake outburst flood”). Dans les deux cas, ce phénomène peut entraîner de graves inondations, voire des catastrophes.

Mot d’eau

  • « Et tous ces gens
    dans l’eau ... »

    “Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive, à nous.” (Kazuo Ishiguro, "Auprès de moi toujours", 2005)


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