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10 juin 2008.

Les lacs alpins, miroirs de vie

Les lacs font aussi partie du patrimoine naturel des Alpes, au (...)

Les lacs font aussi partie du patrimoine naturel des Alpes, au même titre que les montagnes et que les glaciers, que leur flore et leur faune typiques. À Chambéry (Savoie, France), l’association Montanea leur a consacré un colloque, coïncidant avec la parution du numéro estival de la revue « L’Alpe » dédié au même thème.

Les colloques organisés par l’association Montanea ont ceci de particulier qu’ils juxtaposent en quelques heures des points de vue si divers et des disciplines scientifiques si (apparemment) éloignées l’une de l’autre que leur rapprochement éveille un fécond intérêt. Réunir autour d’un même thème – en l’occurrence celui des lacs alpins - historiens, archéologues, naturalistes, anthropologues et autres chercheurs suscite en tout cas la curiosité, si ce n’est la surprise. Dans l’impossibilité de rendre compte d’une telle variété de sujets sans tomber dans l’énumération sommaire, j’en retiens trois, aussi brièvement qu’arbitrairement.

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Photo St-Etienne de Tinée

Régate à la montagne

À l’époque, l’idée ne paraissait pas si farfelue. La preuve : à la mi-août 1911, le Club alpin français et le Club nautique de Nice organisèrent de concert une régate d’aviron sur le petit lac de Rabuons, à 2’500 mètres d’altitude, aux confins du Parc national du Mercantour. Les deux associations pensaient ainsi faire la promotion touristique d’un sport alpestre inédit, dans une région niçoise plutôt désertée aux périodes les plus chaudes de l’année. Une poignée de rameurs relevèrent le défi, encouragés par les quelque 200 personnes qui avaient marché pendant cinq bonnes heures pour profiter du spectacle. Ce fut un « bide intégral », raconte Jean-Loup Fontana, conservateur du patrimoine dans les Alpes-Maritimes. L’événement, qui avait mobilisé bien des énergies locales, resta unique dans les annales mondaines niçoises : on ne transpose pas si facilement un sport maritime en milieu montagnard. Quoique… puisque rafting et canyoning ont aujourd’hui la cote.

La « barque du Léman », entre technique et politique

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Photo Luscher
/ Musée du Léman

Avec Alain Mélo, historien et archéologue, on passe d’un extrême à l’autre tout en restant sur l’eau, puisqu’il s’intéresse à la généalogie d’une embarcation sur la plus vaste des surfaces lacustres d’Europe occidentale, le Léman, considéré lui aussi comme faisant partie des lacs alpins. C’est vrai qu’aujourd’hui, on n’y voit plus guère que de vénérables bateaux à vapeur et d’innombrables voilures modernes. Et on oublie que la navigation lémanique a connu un véritable âge d’or du 13e au 15e siècle.

De nombreuses marchandises transitaient par les cols alpins pour être acheminées vers Genève dont les foires étaient parmi les plus fréquentées du continent. Jusqu’au jour où le roi Louis XI, en 1462, décida de promouvoir les foires de Lyon et interdit à ses sujets de faire commerce à Genève, qui perdit presque aussitôt sa notoriété de grande place marchande internationale. Mais un nouvel axe commercial s’établit avec les autres cantons suisses, Fribourg et Berne notamment, et avec l’Allemagne, justifiant le développement d’une ligne lacustre régulière entre Genève et Morges.

L’histoire « politique » de la navigation lémanique va de pair avec une histoire « technique », puisque l’on assista parallèlement au développement d’un nouveau type de bateaux construits par des architectes navals venus du littoral méditerranéen. C’est ainsi qu’après les galères apparurent les célèbres « barques du Léman », portant fièrement leurs deux immenses voiles latines, et qui pendant plus d’un siècle servirent au transport, à même le pont, de pierres de taille et de graviers de carrière, mais aussi de tonneaux de vin et de … fromage, voire de fret précieux comme les étoffes. « La Neptune » (1904) et « La Vaudoise » (1932) furent parmi les derniers bateaux de ce type à naviguer sur le Léman. En 1997, une association basée à Évian décida de reconstruire une barque sur le même modèle, baptisée « La Savoie ».

Le bon goût de la truite de montagne

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Lac Bleu, à Kandersteg (Oberland bernois), célèbre pour ses truites

Chercheur en anthropologie historique, Frédéric Duhart travaille quant à lui sur les cultures alimentaires. D’où son intérêt, entre autres, pour la truite des lacs alpins. C’est qu’un paysage, quel qu’il soit, se visite aussi « à la fourchette » ! Et, le guide à la main, le touriste ne veut rien rater des spécialités des régions qu’il parcourt car elles font partie de la carte postale : ainsi, explique l’expert, « c’est toute la saveur des hauteurs que l’on déguste en mangeant une truite fraîche de montagne … peu importe qu’elle provienne d’une pisciculture de la vallée, pourvu qu’on ait le goût de l’alpe ! »

Le succès passe par les faiseurs de bon goût, et surtout par les cuisiniers parisiens qui font pour ainsi dire la loi en la matière. Pendant longtemps les truites du Lac Léman y auront la cote, ainsi que le rapporte un célèbre gastronome : « Ces belles truites, cuites dans un savant court-bouillon, et mangées avec une sauce à la genevoise, qui rappelle leur origine et qui leur convient plus que toute autre, honorent les tables les plus recherchées. On prie plus de quinze jours à l’avance, et n’est pas invité qui veut » (Grimod de la Reynière, dans Almanach des Gourmands, 1803).

Frédéric Duhart conclut de ses recherches que « quelle que soit son origine, la truite a conservé jusqu’à nos jours son aura et sa puissance évocatrice ». Déguster de la truite dans une restaurant montagnard est une façon, parmi d’autres, de s’approprier l’environnement alpin et en particulier ses paysages lacustres : « on croque l’alpe en croquant la bête ».

Bernard Weissbrodt

Liens

Site de l’association Montanea
Site de la revue « L’Alpe »




Infos complémentaires

Ô lacs !

L’ALPE, n° 41, été 2008
(Éditée à Grenoble)

« Qui ne s’est jamais senti une âme de poète devant un lac alpin ? Qui n’a jamais été envahi par un sentiment d’harmonie face à un tel paysage ?... Comme le chante un ouvrage de l’écrivain suisse Maurice Chappaz, Bienheureux les lacs ! Solitaires en haute montagne ou vastes plans d’eau au creux d’une vallée, ils attirent les hommes, implantés sur leurs berges depuis la nuit des temps, et inspirent les artistes de tout poil. (…) »
Extrait de l’éditorial de Dominique Vulliamy

EXTRAITS DU SOMMAIRE

D’une rive à l’autre
Face au panorama lémanique qui sépare et unit Suisse et France, méditation sur l’essence et les sens des paysages culturels (Étienne Barilier).

La (bonne) fée des eaux alpines
Avec le tourisme, la truite des lacs et des rivières se pare de toutes les vertus alpestres (Frédéric Duhart)

Rameurs des cimes
Un mirage qui fit rêver le Club alpin français et le Club nautique de Nice en 1911 (Jean-Loup Fontana)

Les feux du lac
Inventaire photographique des phares publics et vieux fanaux privés qui signalent les jetées, havres et dangers du Léman (Gilles Favez / Laurent Charpentier)

Trafics aquatiques
La contrebande lacustre entre le canton suisse du Tessin et l’Italie est un aspect original d’une pratique locale séculaire (Adriano Bazzocco)

Rions un peu
Le Musée du Léman à Nyon a ouvert ses portes à Plonk et Replonk et à leurs photomontages mêlant l’absurde à la dérision (Carinne Bertola et Alain Croubalian)

Ondes en résonance
Olivier Messiaen a composé l’essentiel de son œuvre au bord du lac de Laffrey, en Isère (Nigel Simeone)

Marins (alpins) d’eau douce
N’en déplaise aux moqueurs, la Suisse possède une véritable force navale... (Hansjakob Burkhardt)

O lago mio !
Sur les lacs italiens, les pêcheurs professionnels mènent une vie à part, perpétuant un savoir-faire ancestral et une véritable culture lacustre (Massimo Pirovano).

Site de la revue « L’Alpe »

Mots-clés

Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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