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31 mai 2021.

Le Rhône genevois délesté de 1’200’000 tonnes de sédiments

L’abaissement partiel du Rhône prévu en 2020 avait dû être reporté (...)

L’abaissement partiel du Rhône prévu en 2020 avait dû être reporté d’une année pour cause de pandémie. Légèrement retardé en raison de conditions météorologiques défavorables, il a finalement eu lieu du 19 au 30 mai 2021. Ce genre d’opération toujours très spectaculaire de vidange et de rinçage du lit du fleuve permet de le débarrasser d’un très gros volume de sédiments qui s’accumulent au fil des ans dans les trois retenues de Verbois, de Chancy-Pougny et de Génissiat (dans le département français de l’Ain) et qui réduisent considérablement la capacité de production des installations hydroélectriques. Mais cela permet également de prévenir tout risque d’inondation dans le quartier de la Jonction à Genève en cas de grande crue de l’Arve. Revers de la médaille : de telles opérations entraînent de graves dommages sur la faune et les écosystèmes du fleuve et de ses rives. Il importe donc d’organiser parallèlement des sauvetages de poissons et d’oiseaux aquatiques et de surveiller en permanence la qualité de l’eau et son taux de matières en suspension. [1].

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Le Rhône à son plus bas niveau d’abaissement vu du pont de Peney (aqueduc.info)
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Pour mesurer l’importance de ces opérations toujours très spectaculaires, il faut savoir que chaque année l’Arve charrie quelque 700’000 mètres cubes de sédiments, limons et petits graviers et que la moitié environ se dépose en amont du barrage de Verbois. Pendant longtemps, le seul moyen qu’on avait imaginé pour s’en débarrasser et les faire transiter à l’aval du fleuve était de vidanger totalement la retenue. On appelait cela « les chasses du Rhône ». Tous les trois ans, par ce procédé, on permettait au Rhône de retrouver brièvement son écoulement naturel, puis on augmentait rapidement le débit du fleuve à sa sortie du Léman (désormais au barrage du Seujet) comme on le fait avec une chasse d’eau pour rincer une cuvette.

En 2003, sous la pression des milieux de la pêche et de l’écologie qui ne pouvaient que déplorer les dégâts irréversibles que cette pratique faisait subir à la faune et à l’environnement, Genève décida d’un moratoire pour se donner le temps d’étudier d’éventuelles solutions alternatives à la gestion des sédiments du fleuve. Mais comme la retenue de Verbois perdait de plus en plus de volume, une 21e et ultime vidange fut menée en 2012.

En 2015, se basant sur les conclusions d’un groupe de travail technique et sur les résultats d’une concertation avec les principaux acteurs concernés de part et d’autre de la frontière (collectivités publiques, sociétés hydroélectriques, associations écologistes notamment) le Canton de Genève et l’État français ont d’un commun accord décidé de renoncer définitivement à ces vidanges chasses et opté pour un scénario combinant un abaissement partiel (tous les trois ou quatre ans) du niveau de l’eau des barrages de Verbois et de Chancy-Pougny, l’extraction localisée des dépôts résiduels et un accompagnement des crues de l’Arve de manière à favoriser le transit des sédiments. C’est dans ce contexte qu’un premier abaissement partiel a été réalisé en 2016.

Pour l’abaissement qui vient d’être organisé, les trois exploitants industriels des barrages et ouvrages hydroélectriques concernés – les Services Industriels de Genève (Verbois), la Société des Forces Motrices de Chancy-Pougny et la Compagnie nationale du Rhône (Génissiat) – se sont efforcés de tenir compte des bilans hydrauliques, sédimentaires et environnementaux qui avaient été dressés après le premier abaissement partiel de 2016 [2]. (bw)

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L’abaissement partiel du Rhône au barrage de Verbois (aqueduc.info)

Faits et chiffres de l’abaissement 2021


  • L’abaissement du Rhône a duré dix jours : il a commencé le 18 mai au barrage de Génissiat puis le lendemain à Chancy-Pougny et à Verbois. En parallèle, les vannes du barrage du Seujet (qui régule la sortie des eaux du Léman) ont été ouvertes pour faciliter l'évacuation des sédiments. Pendant les 12 premières heures, le niveau du fleuve a été baissé relativement lentement (environ 15 cm par heure) de manière à déconnecter le plus lentement possible les plans d’eau connectés au Rhône et à réduire les impacts négatifs de l’opération sur l’environnement. Au barrage de Verbois, le niveau le plus bas de cet abaissement partiel (- 12 mètres) a été atteint le 23 mai. Cette cote a été maintenue jusqu’au 28 mai, date à laquelle a été amorcé le remplissage des retenues de Verbois et de Chancy-Pougny qui, en un peu plus de 24 heures, ont alors retrouvé leur niveau d’exploitation. Les opérations se sont officiellement achevées le 29 mai à 18h et un bilan final sera publié l’automne prochain.

  • Quelque 1'200'000 tonnes de sédiments ont transité au pont de Pougny : ce déstockage (légèrement inférieur semble-t-il à celui de 2016) est à première vue jugé satisfaisant mais on en saura un peu plus lorsque seront publiés les résultats de la bathymétrie (mesure des reliefs du lit du fleuve) qui sera réalisée ces prochaines semaines. À titre de comparaison, la vidange-chasse de 2012 effectuée après neuf années de moratoire avait enregistré un déstockage de plus de 3 millions de tonnes de sédiments.

  • Le taux de matières en suspension a été contrôlé en continu : le protocole d’abaissement partiel du Rhône prévoit que le taux de matières en suspension (sables et limons), mesuré aux ponts de Pougny et de Seyssel, ne doit pas dépasser 15 grammes par litre pendant plus de 30 minutes, 10 g/l pendant 6 heures et 5 g/l en moyenne pendant toute l’opération (soit l’équivalent d’une cuillère à café de limon dans un litre d’eau). Pendant l’opération, la moyenne quotidienne des concentrations en matières en suspension a évolué entre 3.2 et 4,7 g/l. Suite à une manœuvre de vanne dans la nuit du 22 au 23 mai à Verbois, la concentration a toutefois dépassé 15 g/l pendant 43 minutes mais le problème a pu être maitrisé rapidement.

  • Le niveau d’eau du Léman a varié d’une dizaine de centimètres : les variations du débit du Rhône au barrage du Seujet impactent forcément le niveau du lac (fixé de manière précise par une convention intercantonale). Durant l’abaissement 2021, le niveau du Léman a dans un premier temps évolué à la hausse et dépassé sa limite réglementaire (avec un pic de 372.24 m le 24 mai) puis s’est rabaissé (372.14 m le 31 mai) lorsqu’il a fallu remplir les retenues et rincer les berges.

  • Malgré les mesures de protection, la faune piscicole n’a pas été épargnée : lors d’un abaissement du Rhône, les poissons doivent affronter plusieurs périls : celui d’être irrésistiblement emportés par le courant, celui d’être asphyxiés par la forte turbidité de l’eau, ou encore celui d’être pris au piège de l’assèchement des plans d’eau reliés au fleuve. Des zones de refuge d’eau claire ont été aménagées, des pêches de sauvetage, auxquelles participaient des pêcheurs volontaires, organisées avant et pendant l’opération, et toutes sortes de poissons ont été transférées provisoirement dans des bassins artificiels. Mais tout cela n’aura nullement empêché la mort de nombreux autres individus et d’une multitude d’alevins.

  • Des canoéistes surpris malgré eux : durant toute l’opération, la navigation, la baignade, les sports aquatiques, la pêche et toute autre activité ont été interdites au public dans le Rhône, dans son lit, sur ses berges et dans les zones exondées. Au deuxième jour de l’abaissement, les services de secours ont toutefois dû intervenir, hélicoptère à l’appui, pour sauver deux canoéistes qui, descendant l’Arve en canot, ignoraient tout de la vidange du fleuve et ont été surpris par cette situation inattendue et fort dangereuse.

  • Un strict protocole sanitaire: le contexte de pandémie de Covid-19 a contraint les trois entreprises concessionnaires des installations hydroélectriques à prendre des dispositions particulières pour les quelque 300 membres de leur personnel qui participaient à l’opération sur tout le linéaire du Haut-Rhône. Ces circonstances spéciales les ont également incitées à mettre en oeuvre de nouveaux outils de mesures, à automatiser certaines procédures et à réduire ainsi les risques liés aux manipulations.

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L’abaissement du Rhône impacte fortement les embouchures de ses affluents,
tout particulièrement celle du Nant d’Avril à Peney (aqueduc.info)



Notes

[1La presque totalité des informations relatives à cet abaissement partiel de 2021 est extraite des bulletins d’informations quotidiens diffusés sur les pages spéciales très documentées du site web des Services Industriels de Genève (SIG). Pour en savoir plus, voir : www.sig-ge.ch/abaissement2021

[2Voir à ce sujet les documents disponibles sur le site du Canton de Genève :
- Abaissement 2016 - TOME 1 Bilan Hydraulique et sédimentaire - SIG/SFMCP
- Abaissement 2016 - TOME 2 Bilan environnemental - SIG/SFMCP .

Infos complémentaires

À propos du même thème sur aqueduc.info

Au fil des années, aqueduc.info a consacré plusieurs articles à la question de la gestion sédimentaire du Rhône genevois. Voir, en particulier :
-  Questions vitales autour du Rhône genevois : comment concilier respect de la nature et production d’électricité ? (16 juin 2006)
-  L’avenir de la gestion du Rhône genevois se précise (20 novembre 2008)
-  Vidange chasse au barrage de Verbois (18 juin 2012)
-  Vidange du Rhône 2012 : bilan technique positif, impact environnemental contesté (12 avril 2013)
-  Adieu les vidanges aux barrages du Rhône franco-genevois ! (20 mai 2015)

Mots-clés

Glossaire

  • Ablution

    Dans le vocabulaire des religions, l’ablution est un rite de purification du corps, par immersion totale ou par aspersion, pratiqué individuellement ou collectivement dans des situations particulières, notamment après un contact avec des choses jugées impures ou avant un acte religieux comme la prière. Fréquente dans le judaïsme et l’Islam, mais aussi dans le bouddhisme, l’hindouisme et le shintoïsme, l’ablution rituelle a pratiquement disparu de la liturgie chrétienne.

Mot d’eau

  • Longer les fleuves

    « J’aimais les chemins en bordure des fleuves. Aller avec le courant de leur eau et sentir leur respiration au gré de la marche. Les fleuves vivaient. Ils avaient fait les villes. Au cours des dizaines de milliers d’années, ils avaient usé les montagnes, transporté les terres, comblé les mers, puis fait pousser les arbres. Depuis le début des temps, les villes leur appartenaient, et sans doute ne cesseront-elles jamais de leur appartenir. » (Haruki Murakami, "La course au mouton sauvage", 1982)


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