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mai 2008.

L’hommage d’Alain Gualina à l’eau

Méditations d’un photographe

« Mes images sont les ponctuations d’un voyage de l’eau », dit ALAIN GUALINA, qui a rassemblé dans son livre « Éloge de l’eau » des photographies prises au fil du temps entre Haute Provence où il vit, Méditerranée, Islande, Afrique sahélienne, Inde et autres latitudes où l’ont emmené ses nombreuses pérégrinations. Les premières années de son parcours professionnel, il les a consacrées à la recherche de ce qu’il appelle ‘un vocabulaire photographique’, expérimentant l’un ou l’autre procédé ‘spécial’, pour revenir ensuite à des techniques plus ‘conventionnelles’. Il jette principalement son regard sur la nature pour capter « l’esthétique des paysages en mutation ». Et, surtout, met l’eau à l’honneur, ce qui est sa manière à lui de traduire à la fois son émerveillement et sa préoccupation envers cette ressource essentielle et le sort catastrophique que parfois on lui réserve. Rencontre avec un photographe engagé, qui est aussi en quête de lui-même.

Alain Gualina : « Pourquoi ce livre ? En fait, c’est arrivé bizarrement, à un moment où je voulais faire le point sur mon parcours personnel. En regardant mes photos, je me suis aperçu que bon nombre d’entre elles avaient un rapport avec l’eau. Dans le regard que je portais sur la nature comme sur les hommes, en particulier les gens d’ailleurs, j’ai découvert que ma préoccupation était toujours de photographier l’eau. J’ignore pourquoi. C’est alors que je me suis lancé le défi d’en faire un recueil, ce qui serait une façon d’être cohérent avec moi-même. Je suis beaucoup dans le voyage intérieur. Pour moi cette démarche est primordiale : il importe de bien se connaître soi-même si l’on veut mieux connaître l’autre et l’apprécier, et pour être en osmose avec le monde.

Pourquoi ‘Éloge de l’eau’ ? Je tenais à ce titre. Pour rendre hommage à l’eau, pour en montrer la beauté et pour en faire sentir la problématique. Même s’il semble un peu présomptueux de ma part d’imaginer que ce livre pourrait provoquer une prise de conscience que la première qualité de l’eau, c’est sa fragilité. Ce qui fait d’elle aussi la plus belle des matières et des expressions de la vie. »

- Quand on tourne les pages de ’Éloge de l’eau’, on a l’impression que le photographe prend son temps…

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Cataracte de Gullfoss, Islande
© Alain Gualina

« C’est le temps de l’intériorisation, de la réflexion sur soi, le temps dont j’ai moi-même besoin. C’est le sentiment de pouvoir en quelque sorte arrêter le temps pour être dans le temps de la nature. Photographier l’eau, c’est quelque chose de quasiment impossible : elle épouse toutes les formes et n’a pas de forme en elle-même. On ne peut la photographier comme on le fait d’un visage, d’un bâtiment, ou d’un arbre. Pour restituer un volume, un fil, une forme, et surtout pour restituer le temps, le photographe ne dispose que d’un outil : c’est le temps de pose, très long. Ce temps-là me convient parce que c’est mon temps à moi, le temps de la contemplation. Je suis un lent. Et quand on dit que la photographie est l’image de l’instant, pour moi c’est un instant qui peut durer longtemps. J’ai besoin de cela. Quand je suis dans l’image, je suis comme dans une transe, complètement aspiré par le trajet de la lumière vers l’eau. Et quand la photo est faite, je vis comme une sorte de réveil. Avec parfois quelque maladresse et mauvaise surprise : il m’arrive de casser un appareil, de laisser tomber un sac dans l’eau … »

- ‘Éloge de l’eau’, c’est aussi un voyage de la source vers l’homme, une découverte d’autres cultures et d’autres relations à l’eau …

- « Le premier constat, au retour de mes voyages, c’est que nous autres Occidentaux avons perdu le rapport concret avec l’eau. C’est peut-être une banalité de dire qu’on n’a qu’à ouvrir le robinet et qu’on a aussitôt de l’eau pour se servir à boire, prendre sa douche… Mais c’est une réalité : l’eau, en ville en tout cas, on ne la touche plus !

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Sénégal, femme tirant l’eau d’un puits dans la région de Kérémé
© Alain Gualina

En Afrique, celle que je connais, l’Afrique sahélienne, la femme sait ce que ce c’est que d’aller la chercher. Elle a un rapport très concret, physique, avec l’eau. Elle met beaucoup d’énergie quand elle la remonte du puits. Mais quand elle sort le premier seau et qu’elle le pose sur la margelle, elle la goûte, se désaltère, se rafraîchit le visage. Un geste que nous autres ne faisons plus sauf peut-être quand on fait de la randonnée ou du camping. Dans la vie quotidienne, en ville, non. Reste qu’en Afrique, même si elle est très présente dans les contes et dans la musique, le rapport qu’on a avec elle ressemble un peu à une sorte de relation avec un être absent.

C’est très différent en Asie, et en Inde en particulier. L’eau est y sans cesse présente. Dans les traditions, dans la spiritualité, dans les rites des hommes et des femmes qui vont au Gange, il y a une omniprésence de l’eau. Le moindre point d’eau est une référence au fleuve sacré.

Il faudrait parler de Bali, aussi. Là, c’est quasiment l’exubérance de l’eau. Les gens, à la fin de leur journée de travail dans les champs ou dans les rizières, vont dans les rivières. Pour s’y baigner, s’y amuser, s’y éclater joyeusement. L’eau est un élément de convivialité, elle fait partie de la relation sociale, elle agit comme un lien entre les humains. »

Propos recueillis par Bernard Weissbrodt


Alain Gualina
« Éloge de l’eau »

Éditions Le Bec en l’air
Manosque, 2007, 160 pages.




Infos complémentaires

"Éloge de l’eau" :
photo de couverture

Cet endroit magique du Val Verzasca, en Suisse, c’est exactement l’image de ce que je voulais évoquer. Elle m’importe parce qu’elle englobe la totalité de mon hommage à l’eau : sa naissance, son ruissellement vers nous, sa fragilité, sa féminité, sa manière d’épouser toutes les formes. C’est tout ça, l’eau. »

Chunar, Uttar Pradesh, Inde
© Alain Gualina

L’axe principal de mon travail photographique est de mettre à l’honneur cette ressource rare, fragile et indispensable à la vie. Et donc, aussi, d’alerter sur le sort catastrophique qui lui est fait : près du quart de l’humanité n’a toujours pas accès à une eau saine, la moitié des cours d’eau sont pollués, la moitié des zones humides ont disparu. La pénurie atteint en premier les femmes et surtout les enfants. Il est grand temps d’agir. L’eau, sa préservation et sa distribution seront les enjeux majeurs du XXIe siècle.
Alain Gualina

Mots-clés

Glossaire

  • Éclusée

    Littéralement, c’est le volume d’eau qui s’écoule d’une écluse entre le moment où on l’ouvre et celui où on la referme. Appliqué à un barrage, le mot désigne l’opération qui consiste à relâcher une grande quantité d’eau dans une rivière en particulier lors des turbinages hydroélectriques. Ces opérations fréquentes se traduisent en aval par de soudaines et dangereuses crues artificielles et perturbent gravement les écosystèmes des cours d’eau d’aval. D’où l’importance des réglementations qui visent à en maîtriser les impacts.

Mot d’eau

  • Trop soif

    "Je suis un peu dans la situation d’un homme qui tire de l’eau goutte à goutte parce qu’il a trop soif pour attendre que le puits se remplisse" (F. Scott Fitzgerald, Lettre à H. Ober, 1936)


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