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9 décembre 2014.

L’eau dans la culture béninoise

Les usages de l’eau dans les foyers comme dans l’agriculture, (...)

Les usages de l’eau dans les foyers comme dans l’agriculture, l’artisanat et l’industrie, la placent au cœur de la vie quotidienne. Les diverses représentations qu’en donnent les civilisations, en toutes époques et toutes contrées, démontrent aussi qu’elle est bien ancrée dans la culture des peuples. Au Bénin, de la naissance aux funérailles, en passant par le baptême et autres célébrations familiales, un peu d’eau fraiche est versée sur le sol en prélude à toute cérémonie : c’est en quelque sorte une invite à rendre hommage et à témoigner notre respect envers ceux qui nous ont précédés sur le chemin de la vie, et qui sont vraiment présents quand bien même on ne les voit pas.

Selon les circonstances et les lieux, l’eau offerte comme boisson aux hôtes ou répandue sur le sol à la mémoire des aïeux est tour à tour synonyme de paix, de purification, de fertilité, d’amitié, de réconciliation, voire de "tapis rouge". Elle est loin d’être exhaustive, la liste qu’on peut dresser ici de ces symboles et représentations de ce bien essentiel à la vie. En voici quelques exemples, glanés dans le patrimoine oral de la langue fongbé parlée dans le sud du Bénin.

Lors d’une visite à domicile, l’échange d’un verre ou d’un bol d’eau fraîche entre le maître de maison et son visiteur se fait de façon presque réflexe, et prend le sens d’un souhait de bienvenue. Si ce n’était pas le cas, la personne de passage pourrait interpréter ce manque d’accueil comme une marque d’inimitié à son égard, ce qui ne resterait peut-être pas sans conséquences fâcheuses.

Si, à l’ouverture des cérémonies rendues en hommage aux mânes des ancêtres, la prêtresse omet le rituel de la libation, ceux-ci peuvent rejeter les offrandes et les prières ne seront pas exaucées. Les cérémonies seront donc à refaire.

En fongbé, le mot sin’ – qui désigne l’élément "eau" – fait partie de très nombreuses expressions et locutions et fait pour ainsi dire venir l’eau à la bouche de ceux qui les entendent. L’eau symbolise la vitalité, le bon état de santé, la fertilité, ou tout le contraire si elle fait défaut. On dira par exemple :

  • "Est-ce que le nouveau-né boit bien de l’eau ?" : le bébé se porte-t-il bien, est-il en bonne santé ?
  • "le malade ne boit plus d’eau" : son état de santé se dégrade.
  • "le malade a refusé de boire de l’eau" : le malade est à l’agonie, peut-même est-il déjà mort.
  • "L’eau de cet homme n’est pas bonne" : il est stérile, son sperme n’est pas fécond.

L’eau est omniprésente dans les adages, proverbes et autres devinettes :

  • "L’eau lave, mais l’argent lave plus propre" : on n’a d’yeux et de considérations que pour les riches.
  • "L’eau, une fois jetée, ne peut plus être recueillie" : il faut faire attention aux propos que l’on tient.
  • "L’eau lave toutes choses, mais c’est la sagesse et l’intelligence qui lavent l’eau"
  • "Tous ceux qui boivent de l’eau peuvent se tromper" : tout homme est faillible.
  • "L’oignon aime l’eau mais craint l’inondation" : l’excès en toute chose est nuisible.
  • "L’eau chaude n’oublie pas qu’au départ elle était froide" : il faut savoir faire preuve de modération.
  • "Ce n’est pas en mélangeant deux eaux chaudes que l’on fait de l’eau froide" : il ne faut pas mettre ensemble des personnes de tempérament bouillant.
  • "l’eau du lac qui veut ressembler à l’eau de la mer y perdra son originalité" : à imiter servilement, on perd son identité (adage de Guézin, village lacustre du Sud Bénin)
  • "Si l’eau qu’on t’offre pour te rafraîchir le visage ne suffit pas, il est inutile d’en demander pour te laver " : nul ne peut offrir plus qu’il ne possède (adage de Kétou, ville nago du Sud Bénin, connue pour ses pénuries d’eau
  • "L’aide au développement, c’est une goutte d’eau douce dans l’océan ou une goutte d’eau sur la pierre chaude" : une chose insignifiante et sans effets.

L’eau peut être synonyme de propos, de paroles ou de répliques bonnes ou mauvaises :

  • "ce n’est pas là, l’eau de mes propos que tu me donnes" : "ce n’est pas la réponse que j’attends de toi, ta réponse ne me plaît pas". L’eau sert parfois à dénoncer, de manière détournée, l’un ou l’autre problème de société, l’alcoolisme par exemple :
  • "Cet homme boit de l’eau sans modération" : il a un penchant immodéré pour l’alcool, c’est un ivrogne incorrigible.

L’eau a ses interdits et ses obligations qu’il faut impérativement observer pour se préserver de la colère redoutable des génies de l’eau. Les sources et les rivières sacrées peuvent se tarir si on les offense :

  • il est interdit de souiller l’eau d’une rivière, d’un étang, d’un puits, de quelque manière que ce soit ;
  • il est interdit d’aller puiser de l’eau au puits ou au marigot lorsque la nuit est tombée
  • il faut offrir de l’eau à boire à quiconque se trouve dans le besoin, sans distinction de son origine, de sa couleur et de son rang social.

L’eau est également représentée par plusieurs divinités dans le panthéon de Savalou, l’un des berceaux du culte vaudou : les génies de l’eau - les toxosu - symbolisent la virilité et la fécondité. Les tovoudous, eux, sont les divinités des océans, des eaux douces et du tonnerre. Les enfants des fidèles de ces divinités portent des prénoms bien caractéristiques – Tomé, Sosu,Xunsi, pour n’en citer que quelques-uns - qui rappellent les différentes étapes du cycle de l’eau.

L’eau, c’est presqu’une banalité que de le redire, se retrouve ainsi dans toutes les sphères de la culture. Il ne peut pas en être autrement quand on sait que toutes les grandes civilisations du monde sont nées et se sont développées au bord des cours d’eau, des lacs et des mers. L’esprit de convergence autour du caractère sacré de l’eau, matière première de l’univers, vient de là. Dans les anciennes traditions, tout un chacun était contraint de respecter et de préserver le caractère sacré de l’eau. L’eau et la culture cohabitaient en "bonne intelligence". Cela est encore et toujours valable : grâce aux symboles et aux traditions liées à l’eau, bref, grâce à la culture, il est possible de trouver le moyen d’en faire un usage durable.

Bernard Capo-Chichi,
Porto-Novo, Bénin


- Voir aussi "Dites-le avec de l’eau"
(aqueduc.info, novembre 2007)



Infos complémentaires

Petit inventaire
de récipients
domestiques
en milieu rural
béninois

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La gourde (calebasse) ou cago facilite le transport
et le stockage de l’eau de boisson. Elle est de moins
en moins utilisée.

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Amou ou Dado :
grande citerne de conception locale (dans le département des Collines) destinée à recueillir l’eau de pluie qui sera utilisée pendant la saison sèche. L’ouvrage est en béton et a une capacité d’environ 4 à 5 mètres cubes (4000 à 5000 litres).
Son entretien, par le biais d’une échelle, intervient chaque année en début de saison des pluies. Son coût de construction avoisine les 50 à 60’000 francs CFA
(75 à 90 euros).

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Amou ou Dado
(plan rapproché)

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Grande jarre de 100 litres servant de réserve d’eau de boisson.

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Petites jarres de terre cuite d’une capacité de 50 litres chacune contenant l’eau destinée à la cuisine.

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Seaux plastiques,
matériel d’usage et d’entretien faciles.

Photos
Bernard Capo-Chichi



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Glossaire

  • Éclusée

    Littéralement, c’est le volume d’eau qui s’écoule d’une écluse entre le moment où on l’ouvre et celui où on la referme. Appliqué à un barrage, le mot désigne l’opération qui consiste à relâcher une grande quantité d’eau dans une rivière en particulier lors des turbinages hydroélectriques. Ces opérations fréquentes se traduisent en aval par de soudaines et dangereuses crues artificielles et perturbent gravement les écosystèmes des cours d’eau d’aval. D’où l’importance des réglementations qui visent à en maîtriser les impacts.

Mot d’eau

  • Trop soif

    "Je suis un peu dans la situation d’un homme qui tire de l’eau goutte à goutte parce qu’il a trop soif pour attendre que le puits se remplisse" (F. Scott Fitzgerald, Lettre à H. Ober, 1936)


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