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9 juin 2008.

L’assainissement au Bénin : tâche ardue pour les collectivités locales

Au Bénin, l’assainissement est quelque chose de relativement récent (...)

Au Bénin, l’assainissement est quelque chose de relativement récent et le pays en est à faire ses premières expériences. Depuis la décentralisation décidée en 2003, cette tâche relève de la responsabilité des communes et non plus de l’État central. Les efforts d’assainissement s’observent dans les grandes villes. Ailleurs, en milieu rural, l’accent porte plutôt sur l’usage des latrines et l’observation des règles d’hygiène élémentaire, à la maison et à l’école. Enquête de Bernard Capo-Chichi.

Jusqu’en 2003, l’assainissement, balbutiant, pouvait se résumer à quelques mesures de salubrité et d’hygiène. Aujourd’hui, il présente des contours plus précis. Il vise principalement à garantir la qualité de vie des citoyens et préserver leur santé, à protéger la qualité de la ressource en eau et celle des milieux aquatiques, à limiter les risques d’inondation, et à préserver l’intégrité des ouvrages d’assainissement et en faciliter l’exploitation.

Après avoir recueilli les avis de personnes d’origines et de professions diverses, mais toutes bien averties de la thématique, et me forger ainsi une opinion personnelle, j’en déduis d’une part que l’assainissement est aujourd’hui une vraie réalité au Bénin et que l’on peut y constater d’appréciables efforts. Mais aussi, d’autre part, que des lacunes coupables persistent. Ce qui fait dire aux esprits les plus critiques que les efforts en matière d’assainissement s’évaporent comme « une goutte d’eau sur la pierre chaude ».

Ce ne sont pas les initiatives qui manquent

Dans plusieurs villes du Bénin, il existe des structures de pré-collecte et de collecte des déchets. A Porto-Novo, la capitale politique, il en existe plus d’une cinquantaine, m’a confié Henri, responsable de la collecte des déchets au sein de l’Association Ville Propre (AVP).

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Collecteur d’eaux usées
en ville de Cotonou

A Cotonou, la capitale économique, et à Djougou, cité commerciale du nord-ouest, j’ai pu visiter quelques points de regroupements puis la décharge finale. Les eaux pluviales sont drainées hors des villes par des collecteurs. À Djougou, sise sur un plateau, le drainage est chose relativement aisée. À Cotonou en revanche, vu que l’agglomération se trouve en dessous du niveau de la mer, cela nécessite beaucoup plus d’efforts et de moyens financiers. Les deux villes ont en commun de bénéficier d’un partenariat fructueux avec deux communes de France qui leur apportent appuis techniques et matériels.

Le Ministère de l’environnement et de la protection de la nature paraît avoir pris de bonnes décisions en faveur de l’assainissement : une police environnementale a été formée et déployée sur le terrain pour informer la population sur les bonnes pratiques et pour réprimer les contrevenants aux lois et règlements en vigueur. Une journée mensuelle pour un environnement sain a également été instituée : chaque dernier samedi du mois (en matinée) est mis à profit pour nettoyer les quartiers de ville et les lieux publics. Enfin une prime récompense le quartier le plus propre à la fin de l’année.

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Atelier de récupération, recyclage et vente de ferraille

Plusieurs ONG s’impliquent aussi en faveur de l’assainissement et dans la gestion des déchets solides (recyclage et réutilisation). C’est le cas, en plus de AVP, du « Centre Songhaï », de « Qui dit mieux ? » et de « DCAM-Bethesda » (développement communautaire et assainissement du milieu). Une autre, plus récente, parrainée par un ressortissant indo-pakistanais, récupère de la ferraille (épaves de véhicule, de matériel électroménager, etc.) en vue de son exportation vers l’Inde. Toutes méritent le détour pour quiconque veut en savoir davantage sur la problématique des déchets.

Le temps presse, les sous font défaut

Il ressort de tout cela qu’au Bénin, en matière d’assainissement, les efforts d’information, d’éducation, de communication et de mise en pratique sont concrets et palpables. Il faudrait les poursuivre, voire les étendre à tout le pays. Mais l’assainissement, c’est aussi une affaire de gros sous, de moyens matériels et humains. Le temps presse : répondre aux besoins des populations en constante et forte croissance, et qui génèrent beaucoup de déchets, est une véritable course contre la montre.

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Décharge ... spontanée
à portée de main

Si l’on en croit Henri, de AVP à Porto-Novo, « les déchets, c’est incroyable : plus on les enlève, plus il en arrive ; c’est comme si on voulait remplir d’eau un panier en raphia ». Dans cette bataille contre les déchets, et compte tenu des moyens dont disposent les communes, c’est quasiment l’impasse. « Même les pays occidentaux y perdent des plumes » me dit Issakou, directeur des infrastructures à la mairie de Djougou, faisant allusion à la crise des ordures à Naples, en Italie. En matière d’assainissement, les collectivités locales montrent leurs limites.

Une longue liste de lacunes

Envers les autorités en charge de l’assainissement, les citoyens ont la dent dure et multiplient les reproches :

- d’abord une absence de tri des déchets à la source et de traitement final sur les décharges, ce qui fait dire aux railleurs qu’au Bénin « on ne fait que déplacer les déchets »

- seul un pourcentage négligeable de la population est abonnée à la pré-collecte : la part des déchets enlevés est infime, des bacs à ordures, pleins à craquer, sont abandonnés à l’air libre pendant des jours, voire des mois, avant d’être évacués

- tout le monde assiste, impuissant et indifférent, à de multiples pratiques d’incivisme, dépôts sauvages et destruction d’infrastructures d’assainissement

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Dans les zones humides, sangsues et cafards ont remplacé crapauds et grenouilles

- aucune solution n’a été trouvée pour les eaux usées des ménages qui viennent gonfler les eaux pluviales, lesquelles, ainsi chargées de pollutions, se déversent sans traitement dans les milieux aquatiques

- les abords des cours d’eau et des lacs ne sont pas protégés contre l’intrusion des eaux pluviales ; on y rencontre souvent des automobilistes lavant leurs véhicules en toute quiétude

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Zounvi, un exutoire naturel devenu égout à ciel ouvert

- la lagune de Cotonou s’est transformée en égout à ciel ouvert et l’Océan Atlantique en réceptacle des eaux usées industrielles ; le Zounvi, exutoire naturel d’eaux pluviales, est en train d’être comblé par des déchets de toutes sortes

- pendant l’hivernage, dès le mois de mai, Cotonou et d’autres villes côtières connaissent des inondations catastrophiques qui ont pour corollaires des déplacements de populations, l’explosion des épidémies de paludisme, de choléra et de fièvre typhoïde.

- toutes les voies de communication ou presque deviennent impraticables à la circulation : Cotonou (dont le nom, en fongbé, signifie ville en bordure de l’océan) devient par dérision « Cototrou » (allusion aux nombreux nids de poule dans la chaussée) et dans le quartier d’Akpakpa, la grande place dédiée au révolutionnaire russe est rebaptisée « Lac Lénine ».

Le tableau n’est guère reluisant. Il donne raison à ceux qui comme Alphonse, archiviste de son état, pensent que les efforts d’assainissement reviennent à verser de l’eau sur les plumes du canard. Jusqu’ici, rien n’est encore fait. Ou si peu.

Textes et photos : Bernard Capo-Chichi




Infos complémentaires

:: À qui la faute ?
et que faire ?

Tout le monde s’accorde à montrer du doigt la mairie et ses autorités. Pour M.Nukpo, professeur de géographie et spécialiste en aménagement, les autorités à tous les niveaux font preuve de laxisme et manquent de professionnalisme dans la gestion des déchets urbains. Il suggère plus de fermeté à l’encontre des prestataires de service et des mesures incitatives impliquant beaucoup plus d’acteurs dans la filière de gestion des déchets. Il y a des emplois à prendre dans le secteur de l’environnement.

Rékia et Romaric, élèves ingénieurs en informatique à l’Institut de Mathématique et de Sciences Physiques, pensent que c’est au chef de quartier que revient le principal rôle en ce qui concerne l’observation stricte des règles et mesures d’assainissement, les campagnes d’information, d’éducation et de communication, ainsi que le maintien de l’ordre et de la propreté. Il faudrait pour cela le motiver davantage - par une prime spéciale ? En tout cas, la bataille pour l’assainissement vaut la peine d’être gagnée.

:: Ne pas rater l’occasion de l’Année internationale de l’assainissement

Au bilan, que dire de l’assainissement au Bénin ? Des efforts sont faits certes, qui restent encore insuffisants à l’échelle du pays. Il faudra les multiplier par vingt pour atteindre le pourcentage de 70% en assainissement.

Mais il faut reconnaître que la tâche, sans être impossible, est complexe et difficile pour les communes : elles ont à faire avec des populations analphabètes, aux ressources financières faibles, et ne faisant pas de lien direct entre assainissement et qualité de l’eau potable. Elles rechignent à s’abonner aux structures de pré-collecte de déchets, à trier les déchets à la source et à payer des taxes.

Or l’assainissement nécessite de gros investissements en moyens financiers, matériels et humains. Où trouver l’argent ? La mairie doit imaginer les moyens de sa politique d’assainissement. Elle doit pour cela revoir ses méthodes de communication, d’éducation, de persuasion et de dissuasion. La question de l’assainissement concerne tout le monde. La gestion de déchets doit devenir irréprochable. Les exutoires naturels, les lagunes, les marécages sont des joyaux à préserver.

L’année internationale de l’assainissement offre à toutes les communes l’occasion de faire de la sensibilisation par un battage médiatique afin de toucher le plus de monde possible. La radio, la télévision, les journaux et les crieurs publics doivent être mis à contribution. La sensibilisation doit être permanente et offensive afin de faire des citadins des gens responsables et respectueux de leur environnement.

Laissons à Rékia le mot de la fin : « si on résout la question des ordures, on va respirer de l’air sain, et on sera bien dans notre peau, comme un poisson dans l’eau ».

B.C-C.

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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