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20 novembre 2017.

Eau et tourisme :
incertitudes climatiques

Échos d’un colloque international et interdisciplinaire - DOSSIER (4)

Présents dans le Colloque "Eau et tourisme" [1] comme une inévitable et omniprésente toile de fond, les changements climatiques étaient explicitement à l’ordre du jour lors d’une troisième session organisée à l’Institut Tourisme de la Haute École Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO) Valais-Wallis, à Sierre. Avec un premier constat : le tourisme, l’eau et les changements climatiques s’influencent de façon mutuelle et complexe, et leur interaction peut entraîner d’importantes modifications de leurs dynamiques respectives.

Les pratiques touristiques ont un impact sur la disponibilité de l’eau et sur sa qualité, elles contribuent au changement climatique, à travers notamment les modes de voyage et de transport. L’eau peut constituer un obstacle vers certaines destinations touristiques, certaines formes d’approvisionnement en eau potable (comme le dessalement) peuvent accroître les émissions de gaz à effet de serre. Quant aux changements climatiques, ils peuvent avoir à leur tour de puissants effets sur les sites touristiques et sur la disponibilité de l’eau.

"Maladaptations", dessalement et canons à neige

Pour David Sauri, du Département de géographie de l’Université autonome de Barcelone, il importe de bien comprendre ces différentes corrélations si l’on veut que les politiques d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques soient couronnées de succès. Que faire alors quand la sécheresse estivale menace l’approvisionnement en eau sur le littoral ou quand le manque de neige empêche la pratique des sports d’hiver ?

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Le canon à neige, "assurance-vie" pour les stations,
mais un exemple d’adaptation non durable (fotolia)

L’expert catalan met le doigt sur certaines "maladaptations" présumées, c’est-à-dire des réponses jugées satisfaisantes et acceptables dans un secteur donné mais qui en même temps ont des impacts négatifs dans d’autres secteurs et les rendent encore plus vulnérables aux changements climatiques. Ainsi en va-t-il du dessalement de l’eau de mer qui résout incontestablement les problèmes de disponibilité d’eau douce mais dont les coûts économiques et environnementaux sont importants. Ou de la production de neige artificielle : si elle ne fait sans doute que prélever de l’eau qui retourne ensuite dans la nature, elle modifie incontestablement sa qualité et crée des pentes très érosives, sans parler de son coût énergétique généralement fort élevé.

À l’avenir, estime David Sauri, "nombre de destinations touristiques auront probablement besoin de combiner les ’bonnes’ et les ’mauvaises’ adaptations si elles veulent survivre aux incertitudes engendrées par l’évolution du climat".

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La Grande Motte, dans l’Hérault (fotolia)

Quel futur
pour le littoral ?

Au début des années 1960, la France décidait d’aménager le littoral du Golfe du Lion qui va de la Provence à la Catalogne. Il s’agissait à l’époque, par le biais d’un nouveau modèle (pharaonique ?) de tourisme populaire, de dynamiser l’économie régionale et de concurrencer la Costa Brava espagnole. C’est ainsi que sont nées entre autres les célèbres stations balnéaires de la Grande Motte et de Port-Camargue.

Cinquante ans plus tard, constate Alexandre Brun, géographe à l’université Montpellier 3, ces stations qui en été voient leur nombre d’habitants multiplié par dix ont mal vieilli : elles ne sont plus conformes aux standards actuels du tourisme, de l’habitat et de l’environnement. Plus encore : il faut lutter contre l’érosion des côtes (ce qui coûte très cher), adapter le littoral à la montée annoncée du niveau de la mer et surtout relocaliser les hommes et les activités pour réduire leur vulnérabilité. "La question est géographique : reculer, pour aller où ?"

Un tourisme de la dernière chance ?

Doctorant à l’Université de Lausanne, Alexandre Savioz s’intéresse plus particulièrement à la manière qu’ont les populations des stations touristiques des Alpes de réagir aux conséquences d’ores et déjà visibles et tangibles des changements climatiques et aux incertitudes qu’ils génèrent entre fatalisme, scepticisme, optimisme et déni. L’évolution du climat peut être aussi, selon lui, abordé comme un facteur de changement social qui affecte des collectifs et des cultures dans leur rapport au monde et à l’environnement.

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La Mer de Glace, en automne 2017 (A.Savioz)

Prenons l’exemple de Chamonix-Mont-Blanc, haut-lieu touristique mythique s’il en est : pour cause de réchauffement, les glaciers qui ont fait sa renommée légendaire, à commencer par la Mer de Glace, ne cessent de reculer et n’offrent plus désormais qu’un "sinistre panorama eschatologique" : "ils représentent aujourd’hui la plus grande incarnation de la vulnérabilité climatique des zones de montagne et peuvent être révélateurs des liens cosmologiques entre humains et environnement dans ce contexte de bouleversement environnemental généralisé".

Quel va être à l’avenir le comportement de la population chamoniarde face à ces bouleversements d’un environnement naturel qui jusqu’ici était au cœur de ses stratégies de développement économique ? Alexandre Savioz voit deux tendances se dessiner : d’une part, l’évolution rapide du paysage glaciaire offre l’opportunité de sensibiliser les populations locales et les touristes de passage aux réalités concrètes du changement climatique ; d’autre part, le changement climatique pourrait offrir à Chamonix un nouvel argument de promotion touristique du genre "hâtez-vous de venir voir la Mer de Glace avant qu’elle ne disparaisse définitivement !" De la grande barrière de corail aux Everglades, des tortues des îles Galapagos aux ours polaires de Churchill au Canada, le tourisme de la dernière chance a déjà ses adeptes. (bw)




Notes

[1Le Colloque "Eau et Tourisme", qui s’est tenu les 9 et 10 novembre 2017 à Sion, Sierre et Montana, était organisé par l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de l’Université de Lausanne et l’Institut Tourisme de la HES-SO Valais-Wallis.
* Le livret comprenant le programme et les résumés des communications du colloque peut être téléchargé ici.
* La Lettre aqueduc.info n°127 de novembre 2017 s’est également fait l’écho des principaux thèmes abordés par le colloque et d’un choix de quelques-unes des études présentées.

Infos complémentaires

Voir les autres articles aqueduc.info du dossier "Eau et tourisme" :

  1. Du bon usage de l’eau pour un tourisme durable (interview E.Reynard)
  2. Une quête de bien-être
  3. Menaces sur la ressource
  4. Patrimoines valaisans

- Voir aussi la Lettre aqueduc.info n°127 de novembre 2017.

  1. Petit glossaire

Mots-clés

Agenda

Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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