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7 novembre 2016.

Quand les sciences sociales auscultent les cours d’eau

Longtemps l’étude et la gestion des cours d’eau ont été l’apanage (...)

Longtemps l’étude et la gestion des cours d’eau ont été l’apanage des sciences naturelles et des savoirs techniques. Pour prendre leurs décisions dans le domaine de l’eau, les pouvoirs politiques se reposaient alors quasi exclusivement sur les compétences des hydrologues et des hydrauliciens aptes à fournir, chiffres et mesures à l’appui, les solutions les plus adéquates pour autant qu’elles s’inscrivaient dans la logique économique du moment.

Longtemps on a non seulement fermé les yeux sur les impacts que les projets hydrauliques peuvent avoir sur les écosystèmes naturels, mais on a aussi largement négligé de comprendre les relations étroites et parfois complexes que les populations entretiennent avec leurs ressources en eau et les dynamiques sociales, solidaires ou conflictuelles, que génèrent leurs différents usages.

Mais, avec le temps, on a un peu mieux perçu l’importance sinon la nécessité, dans tout projet touchant au domaine de l’eau, de prendre en compte les dimensions socio-culturelles de la ressource et de son utilisation. Cela implique qu’au-delà des considérations relevant des sciences naturelles et de la technologie on s’intéresse aussi de très près par exemple aux valeurs qu’attribuent riverains et usagers à leurs ressources hydriques, aux différentes manières d’organiser le territoire autour d’elles, aux jeux de rivalités et de pouvoir qu’elles peuvent susciter, etc. Tant il est vrai, pour reprendre une formule de l’anthropologue Olivia Aubriot, que "l’eau est le miroir de la société" : non seulement les modes de gestion de l’eau reflètent l’organisation de la société, mais la société elle aussi se construit autour de ses pratiques et de ses usages de l’eau.

Il n’est pas inutile ici de rappeler que l’approche des sciences sociales, qui s’intéressent à l’homme dans ses relations avec son milieu social et avec son environnement, incite à la pluridisciplinarité et se doit de faire appel entre autres à l’histoire et à la géographie humaine, à la psychologie sociale et à l’anthropologie culturelle, à l’écologie politique et au droit des institutions, etc. Et que contrairement aux sciences dites exactes qui mesurent et quantifient avec la plus grande précision possible les données qu’elles recueillent, les sciences humaines et sociales procèdent quant à elles par observations et enquêtes de terrain, entretiens et recherches documentaires pour ensuite construire des typologies et formuler des hypothèses sans pour autant tirer de conclusions ni de vérités définitives.

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Confluent des deux bras du Rhône au sud d’Avignon (aqueduc.info)

Échos d’un colloque rhodanien sur
l’observation sociale des territoires fluviaux

Depuis dix ans, la Zone Atelier Bassin du Rhône, basée dans la métropole lyonnaise et regroupant une vingtaine d’établissements de recherche, soutient des programmes pluridisciplinaires dédiés à la gouvernance des cours d’eau et à la gestion sociale des risques. Avec l’appui du Groupement de recherche Rhône-Alpes sur les infrastructures et l’eau (GRAIE), elle a organisé le 7 novembre 2016 en Avignon une journée d’échanges portant précisément sur l’observation sociale des territoires fluviaux, sur les enseignements à tirer de cette décennie de recherches en la matière et sur les perspectives que ces études ouvrent aux gestionnaires de ces espaces.

Brièvement dit et pour reprendre la synthèse qu’en ont faite Anne Honegger, directrice de recherches au CNRS (Centre national français de la recherche scientifique), et Carole Barthélémy, sociologue à Aix Marseille Université, les sciences humaines et sociales permettent
- de mieux comprendre comment les territoires de l’eau se sont construits au fil du temps et comment ils interagissent avec d’autres découpages territoriaux,
- d’étudier comment sont menées les politiques publiques (avec leurs impacts espérés ou inattendus) et ce qui pourrait améliorer le couplage entre gestion environnementale et développement territorial,
- d’analyser les blocages et les controverses pour mieux cadrer les espaces de débat entre scientifiques, gestionnaires et riverains et proposer de nouvelles modalités de gouvernance,
- et enfin de proposer des outils participatifs qui favorisent la confrontation des savoirs scientifiques et des savoirs locaux ainsi que la coopération des différents acteurs concernés à l’échelle des territoires.

Il convient de prendre ces hypothèses de travail pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire "des points de repères – des briques de connaissance - dont chaque acteur pourra se saisir pour contribuer à la mise en œuvre d’une politique intégrée de l’eau". On trouvera ci-dessous un bref aperçu de trois des douze présentations faites dans ce colloque autour de problématiques certes différentes mais illustrant assez bien le propos plus général des chercheurs. [1]

Habiter la rivière d’Ain

Comment un cours d’eau – en l’occurrence cet affluent du Rhône qui a donné son nom au département de d’Ain, proche voisin de la Suisse – est-il perçu par les populations de son bassin versant qui s’en font une image différente selon qu’elles le côtoient de près ou de loin, du côté de sa source jurassienne ou de sa confluence rhodanienne, ou à proximité des barrages qui freinent son écoulement, en particulier celui de Vouglans, qui forme la troisième plus grande retenue artificielle de France ?

La question n’a rien d’anodin dès lors que l’on cherche à promouvoir une gouvernance de l’eau basée sur un partenariat efficace entre les différents acteurs où qu’ils se trouvent le long des quelque 190 kilomètres de ce cours d’eau. Géographe à l’Ecole normale supérieure de Lyon, Yves-François Le Lay a pendant trois ans mené un programme de recherche pour tenter, entre autres, de cerner la pluralité de ses riverains, les représentations qu’ils se font de leur rivière et le système social qu’ils organisent autour d’elle.

Il a pu mettre en évidence tout d’abord une diversité de perceptions : les riverains d’amont ne semblent se préoccuper que de ce qui se passe en amont ; ceux qui sont situés près du lac ont une meilleure vision d’ensemble du bassin versant mais s’interrogent toutefois sur l’impact des barrages ; ceux de l’aval sont conscients des effets sur leur environnement aquatique des modes de gestion de l’entier de la rivière.

Les acteurs directement concernés par la qualité du cours d’eau l’observent de diverses manières : si les pêcheurs, ce qui se comprend aisément, sont surtout attentifs aux conditions de vie des poissons et donc à la présence d’algues et aux variations de température de l’eau, les gestionnaires se préoccupent davantage des phénomènes d’érosion alors que les riverains réagissent plus fortement à la couleur de l’eau, à la présence de détritus et donc aux risques de pollution.

Enfin l’image de la rivière d’Ain a beaucoup varié au fil du temps. Au 19e siècle, il y avait une vraie continuité du cours d’eau d’amont en aval, les poissons pouvaient migrer en toute liberté et il y avait place pour des pratiques comme le flottage du bois. Aujourd’hui, la rivière est manifestement fragmentée à tous points vue (barrages, limites administratives, structures de gestion) et les efforts qui sont désormais entrepris visent à intégrer le mieux possible ses différentes composantes sur toute sa longueur.

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La rivière d’Ain à Neuville-sur-Ain, non loin de la Dombes (aqueduc.info)

Regards sur le Plan Rhône

Après les crues catastrophiques de 2003 qui sur l’aval du Rhône avaient touché une dizaine de milliers de personnes et entraîné des pertes matérielles de plusieurs centaines de millions d’euros, les collectivités publiques du territoire rhodanien avaient mis en place un projet de développement durable à l’échelle interrégionale. Au départ, ce Plan Rhône avait pour principales ambitions d’une part de concilier prévention des risques d’inondations et développement économique dans les zones inondables, et d’autre part d’améliorer le cadre de vie des riverains, notamment sur le plan de la qualité des eaux, de la protection écologique et de la valorisation du patrimoine culturel.

Ce projet de gestion concertée de l’espace fluvial, que certains à l’époque n’avaient pas hésité à comparer au fameux Plan Marshall de l’après seconde guerre mondiale, peut‐il être considéré comme une rupture, c’est‐à‐dire comme le passage d’une politique principalement dédiée à l’aménagement du territoire vers une démarche qui englobe la totalité des relations entre le fleuve, son territoire et ses habitants et fédère toutes les énergies au-delà des discontinuités spatiales, politiques et sociales ?

C’est la question que s’est posée entre autres Carole Barthélémy, porteuse d’un projet de recherche dans le cadre des Observatoires Hommes-Milieux Vallée du Rhône. Résumant ses principales conclusions, elle souligne les limites de ces grandes ambitions de transversalité face aux lourdeurs administratives, des périmètres et des territoires de projets mouvants, un engagement des élus fluctuant au gré des calendriers politiques, ou encore la concurrence des régions qui tiennent à leur part d’un budget inégalement réparti et ne laissant par exemple que des miettes aux projets culturels.

Si les lieux de concertation et de participation ont en quelque sorte constitué le noyau dur des premières négociations dans la mise en place du Plan Rhône, constate la chercheuse, ils sont aujourd’hui globalement absents des discours et des agendas. Elle note également un décalage entre ce que disent les riverains dans les entretiens sur les divers aspects du Plan Rhône et l’emphase que les médias mettent sur les problématiques d’inondations au détriment des autres volets du développement durable de la vallée.

Les pratiques fluviales
face aux risques de pollution

En 2005, des analyses révélaient que les eaux du Rhône français étaient en plusieurs endroits fortement contaminées par des résidus de polychlorobiphényle (PCB), un polluant chimique persistant et particulièrement dangereux, aujourd’hui prohibé mais jadis utilisé dans les transformateurs électriques. L’information largement médiatisée suscita de nombreuses réactions dans l’opinion publique, parmi les élus et dans le monde associatif. Au point que dans les mois qui suivirent, principe de précaution oblige, les pouvoirs publics interdirent la consommation et la commercialisation des poissons pêchés dans le fleuve.

"Le Rhône n’est pas le plus pollué des fleuves", commente l’anthropologue Gilles Armani qui, avec la sociologue Christelle Gramaglia, s’est intéressé à cette crise environnementale particulière. "Mais c’est sans doute le fleuve où la perception de la pollution et la méfiance qui l’accompagne ont été les plus fortes". [2]

Les pêcheurs, par exemple, qui généralement se fient à leurs sens pour évaluer la qualité des milieux aquatiques et des poissons, ont été déconcertés du fait qu’il leur était impossible de détecter une pollution aux PCB tout à fait invisible. Dans leurs recherches d’explications, ils se sont sentis fort dépendants de ce que leur disaient d’une façon pas toujours satisfaisante ni cohérente médias et autorités, écologistes et scientifiques, ce qui se traduisit ici et là par toutes sortes d’inquiétudes et de sentiments d’abandon, d’incompréhensions et de suspicions, voire de transgressions et de stratégies individuelles pour gérer des risques qui aujourd’hui encore sont loin d’être écartés.

D’où quelques-uns des constats posés par les chercheurs quant aux différences de perception de la pollution (en termes de dangers ou de risques) selon qu’on est simple profane ou "savant", quant à la nécessité pour les gestionnaires de mieux communiquer avec le public et de disposer de relais parmi les acteurs locaux, quant à la difficulté de construire des actions collectives à partir d’usages plus individuels, ou quant à la vulgarisation des savoirs scientifiques laissée aux milieux associatifs.

Une chose est en tout cas certaine, comme l’ont laissé entendre l’un ou l’autre des participant(e)s de cette journée d’échanges : le chemin des chercheurs et celui des gestionnaires ne se croisent pas souvent, et le temps de la recherche n’est pas non plus forcément celui de la crise ni de la communication. Fort heureusement, il est des rendez-vous, comme celui-là, qui permettent d’en prendre davantage conscience.

Bernard Weissbrodt

- Sur ce colloque, et en plus détaillé, voir aussi le dossier spécial publié dans La Lettre de MEANDRE - n°56, Ledoux Consultants, décembre 2016.



Notes

[1Le programme de cette journée est disponible sur le site du GRAIE

[2Voir à ce propos l’étude de Christelle Gramaglia et Marc Babut, "L’expertise à l’épreuve d’une controverse environnementale et sanitaire : la production des savoirs et des ignorances à propos des PCB du Rhône (France)", dans VertigO - la revue électronique en sciences de l’environnement, vol.14 n°2 septembre 2014

Infos complémentaires

À propos d’outils participatifs

Les sciences et les milieux de la recherche peuvent être des vecteurs de citoyenneté, disait l’un des titres de communication inscrits au programme de ce colloque rhodanien. On notera donc ici tout particulièrement le rôle que jouent en France les CPIE, Centres permanents d’initiatives pour l’environnement, associations créées en 1972, munies du label de l’État et regroupées en réseau national.

Les CPIE se sont donné deux grandes missions : d’une part mener pour tous publics des actions de sensibilisation et d’éducation à l’environnement, d’autre part accompagner les différents acteurs de la société (individus, collectivités, associations, entreprises) pour l’élaboration et la réalisation de projets environnementaux.

Parmi les diverses publications du réseau des CPIE, les Cahiers de l’eau méritent une mention particulière. Cette collection - qui comprend déjà pas moins de 13 titres où il est notamment question d’hydromorphologie, d’indicateurs biologiques des milieux aquatiques et de gestion publique de l’eau - a en effet pour ambition d’informer et d’accompagner ses unités régionales et ses partenaires autour de la mise en œuvre des politiques publiques de l’eau.

Mots-clés

Glossaire

  • Éclusée

    Littéralement, c’est le volume d’eau qui s’écoule d’une écluse entre le moment où on l’ouvre et celui où on la referme. Appliqué à un barrage, le mot désigne l’opération qui consiste à relâcher une grande quantité d’eau dans une rivière en particulier lors des turbinages hydroélectriques. Ces opérations fréquentes se traduisent en aval par de soudaines et dangereuses crues artificielles et perturbent gravement les écosystèmes des cours d’eau d’aval. D’où l’importance des réglementations qui visent à en maîtriser les impacts.

Mot d’eau

  • Trop soif

    "Je suis un peu dans la situation d’un homme qui tire de l’eau goutte à goutte parce qu’il a trop soif pour attendre que le puits se remplisse" (F. Scott Fitzgerald, Lettre à H. Ober, 1936)


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