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12 février 2016.

Les pénuries d’eau touchent davantage de gens qu’on ne le pense

Deux chercheurs de l’Université de Twente, aux Pays-Bas, revoient à (...)

Deux chercheurs de l’Université de Twente, aux Pays-Bas, revoient à la hausse les chiffres généralement avancés par les institutions internationales en matière d’accès à l’eau : se basant sur une nouvelle méthode d’évaluation des disponibilités hydriques, ils concluent que quatre milliards de personnes dans le monde doivent faire face à de sévères pénuries d’eau pendant au moins un mois par année et qu’elles sont environ 500 millions à se confronter en permanence à des problèmes de rareté de cette ressource.

Arjen Hoekstra et Mesfin Mekonnen, respectivement professeur et chercheur au département d’ingénierie et de gestion de l’Eau de l’Université de Twente, ne sont pas des inconnus. On leur doit en particulier l’essentiel des recherches et des méthodes de calcul de l’empreinte eau, c’est-à-dire l’indicateur mesurant les quantités d’eau utilisées directement ou indirectement pour la production et la consommation d’un produit ou d’un service.

Décidés à y voir un peu plus clair sur la réalité de l’accès à l’eau de par le monde, ils sont d’abord arrivés à ce constat qu’on sous-estime généralement l’ampleur des pénuries d’eau. Et cela pour plusieurs raisons : la plupart d’entre elles ne prennent pas suffisamment en compte le fait que la disponibilité de l’eau bleue (eaux de surface et des nappes souterraines) et sa consommation peuvent énormément varier à la fois dans le temps (à l’intérieur de la même année) et dans un même territoire.

Pour obtenir des estimations plus précises, on ne peut donc pas se contenter de travailler sur des statistiques hydrologiques annuelles ni sur des échelles souvent trop grandes, telles celles des bassins hydrographiques. Arjen Hoekstra et Mesfin Mekonnen ont donc choisi comme bases de calculs des relevés mensuels (plutôt qu’annuels) et une échelle cartographique de 30 x 30 minutes d’arc (soit des cellules de quadrillage de quelque 50 km de côté variant en fonction des latitudes).

C’est en comparant l’empreinte eau (quantité d’eau consommée) dans une surface donnée et à des rythmes mensuels avec les ressources disponibles en amont que les chercheurs peuvent ensuite tirer des conclusions sur l’éventuelle pénurie d’eau et sur son importance (faible, modérée, significative, voire sévère lorsque les usages locaux réclament deux fois plus d’eau que le volume disponible).

Au final, leur diagnostic a de quoi faire réfléchir : si d’une manière globale, au niveau mondial et sur une base annuelle, il y a suffisamment d’eau douce pour répondre aux besoins des populations, ce n’est plus le cas dès le moment où l’on tient compte des variations liées à des situations géographiques particulières et à des moments précis du calendrier. Autrement dit : il y a inadéquation géographique et temporelle entre la demande d’eau douce et sa disponibilité.

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Cette carte affiche le nombre de mois par année, durant la période 1996-2005, où les consommations d’eau ont dépassé les quantités disponibles, de 0 mois (en vert) à 12 mois (en brun).
(Graphisme extrait de l’étude mentionnée)

Concrètement, et selon les résultats des analyses menées par Arjen Hoekstra et Mesfin Mekonnen, cela signifie que deux tiers de la population mondiale (soit quelque quatre milliards de personnes) vivent dans une sévère pénurie d’eau au moins un mois par an. Deux pays, l’Inde et la Chine, se partagent la moitié des populations concernées. Sont également touchés : le Bangladesh et le Pakistan, le Nigeria et le Mexique, ainsi que les États américains de Californie, de Floride et du Texas.

Mais, et c’est plus inquiétant encore, un demi-milliard de personnes souffre de graves pénuries d’eau durant toute l’année. Non seulement dans les pays asiatiques déjà mentionnés, mais aussi dans la partie nord de l’Afrique et au Proche et Moyen-Orient. L’Arabie saoudite et le Yémen sont considérés comme les pays les plus vulnérables car la pénurie d’eau concerne la totalité de leurs populations.

En conclusion de leur étude publiée dans la revue Science Advances, les deux chercheurs de l’Université de Twente insistent sur le fait que l’un des défis les plus importants de ce siècle, et sans doute aussi l’un des plus difficiles à résoudre, sera de maintenir les usages de l’eau dans les limites de durabilité de la ressource. Une part de la solution est à rechercher dans le secteur agricole notamment par une meilleure productivité (plus de rendements avec moins d’eau), une réduction des pertes d’eau par évaporation et une augmentation de la productivité de l’agriculture pluviale. Gouvernements, entreprises et investisseurs auraient également tout intérêt à mieux surveiller l’évolution de l’empreinte eau tout au long des chaînes de production et de consommation. (bw)


- Mesfin M. Mekonnen and Arjen Y. Hoekstra, "Four billion people facing severe water scarcity", Science Advances, 12 Feb 2016. Voir l’étude (en anglais) >

- On lira aussi avec intérêt l’article (en anglais) de John Hawthorne : "The Water Scarcity Problem That’s Destroying Countries" publié en novembre 2017 sur le site Business Connect. L’auteur insiste en particulier sur le concept de "pénurie économique" de l’eau, c’est-à-dire le défaut de capacité, à la fois technologique et humaine, d’un pays à satisfaire la demande en eau potable de ses habitants. Ce qui, hélas, semble manifestement être le cas dans de nombreux pays en développement, notamment en Afrique subsaharienne : l’eau n’y manque pas, mais l’exploitation des aquifères y réclame souvent beaucoup plus de moyens techniques, professionnels et financiers que ceux dont ils disposent aujourd’hui.




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Mot d’eau

  • L’eau de Lao-Tseu

    Parmi toutes les choses du monde, il n’en est point de plus molle et de plus faible que l’eau, et cependant, pour briser ce qui est dur et fort, rien ne peut l’emporter sur elle. Pour cela rien ne peut remplacer l’eau. Ce qui est faible triomphe de ce qui est fort ; ce qui est mou triomphe de ce qui est dur. Dans le monde il n’y a personne qui ne connaisse [cette vérité], mais personne ne peut la mettre en pratique. (Lao-Tseu, "Tao Te King", LXXVIII.)

Glossaire

  • Source « améliorée »

    Cette notion est utilisée par l’OMS pour désigner une installation d’approvisionnement en eau qui, de par la nature de sa construction, protège l’eau de façon satisfaisante de toute contamination extérieure, en particulier des matières fécales. Les sources améliorées incluent : l’eau courante sous canalisation alimentant le domicile, les forages ou puits tubulaires, les puits creusés protégés, les sources protégées et les citernes d’eau de pluie. L’eau en bouteille ne figure pas dans cette liste car la quantité d’eau ainsi fournie est limitée.


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