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26 octobre 2016.

L’eau, les défis d’aujourd’hui et de demain

Échos d’un colloque interdisciplinaire à l’Université de Lausanne

Comment garantir aux populations un approvisionnement suffisant en eau potable ? Comment réduire les atteintes à la qualité́ des eaux dans un monde de plus en plus urbanisé ? Comment prévoir et réduire les risques d’inondations et autres catastrophes hydrologiques ? Comment la dynamique des écoulements influence-t-elle la morphologie des cours d’eau et la production énergétique ? Une gestion intégrée et concertée peut-elle prévenir une "crise de l’eau" ?

Toutes ces questions, d’une grande actualité, mettent en évidence non seulement les multiples facettes des ressources en eau mais aussi la diversité́ des recherches menées dans ce domaine, notamment au sein de la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL). Le colloque organisé le 5 octobre 2016 dans le cadre de la plateforme Société-Nature par le groupe de recherche ’Eau et géopatrimoine’ de l’Institut de géographie et durabilité sur le thème "L’eau, les défis d’aujourd’hui et de demain" avait précisément pour objectif de confronter ces diverses approches scientifiques et de renforcer les échanges entre les différents Instituts de la Faculté lausannoise.

"Nous savons tous que les problèmes environnementaux de nos jours sont très complexes. Ils sont à la fois matériels, physiques, sociaux et politiques. Ils ne peuvent donc pas être abordés correctement par une seule discipline. Mais la collaboration entre disciplines, notamment celle entre sciences naturelles et sciences sociales, n’est pas évidente ; les différentes disciplines scientifiques ne se diffèrent pas seulement, et peut-être même pas prioritairement, par leur champ thématique."
René Véron, doyen de la Faculté des géosciences et de l’environnement, Université de Lausanne

De l’utilité des modèles hydrologiques
pour faire face aux défis climatiques

Lors de cette journée, il aura souvent été question de "modélisation intégrée" pour appréhender les défis climatiques. Entendez par là des méthodes d’analyse élaborées par des scientifiques de différentes disciplines pour évaluer l’état des ressources en eau et les impacts que le changement climatique aura sur elles à moyen terme, avec pour objectif concret d’en proposer une synthèse aux décideurs. Dans un même projet de recherche, on trouvera donc côte à côte des spécialistes des sciences de la Terre et de l’environnement, des sciences humaines et sociales, des sciences politiques et économiques, des techniques de l’ingénieur, etc.

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La Durance en amont d’Embrun dans les Hautes-Alpes (aqueduc.info)

Prenons l’exemple du projet R²D² 2050 - Risque, Ressource en eau et gestion Durable de la Durance en 2050 – présenté à Lausanne par celui qui en a été le coordinateur, l’hydrologue français Eric Sauquet. L’ambition de ce projet mené sur trois ans était d’analyser l’impact hydrologique et socio-économique du changement climatique et des stratégies d’adaptation dans le bassin versant de cet important affluent du Rhône du Midi de la France. Ses conclusions laissent en tout cas penser que les évolutions de la disponibilité des ressources en eau dépendront peut-être davantage de facteurs socio-économiques que du changement climatique.

Une chose est de passer sous la loupe les pressions qui s’exercent aujourd’hui sur cet hydro-système, compte tenu des prélèvements, des transferts d’eau et des usages (irrigation, hydroélectricité, tourisme, etc.), une autre de se projeter vers le milieu du siècle pour tenter d’appréhender ce qu’il adviendra jusque-là de l’évolution du climat (hausse de la température, baisse des stocks de neige, modification des régimes des cours d’eau, etc.), une autre encore d’intégrer des paramètres comme de la qualité de l’eau et de la biodiversité, une autre enfin d’élaborer des scénarios socio-économiques qui prennent en compte les possibles rivalités locales ou régionales entre les différents usagers.

De toute évidence, l’approche intégrée multidisciplinaire, dont tout le monde ou presque s’accorde à dire qu’elle est aujourd’hui un outil de gestion absolument indispensable, reste un exercice très difficile. Comment en effet prendre en compte la totalité et la complexité des différentes composantes d’un hydro-système, surtout lorsque de nombreuses données font encore défaut ? Quelle est l’échelle la plus pertinente pour synthétiser les connaissances scientifiques ? Et comment traduire les conclusions des recherches en messages clairs dont les décideurs politiques et économiques pourront ensuite s’inspirer ?

De la difficulté de délimiter les biens communs

Les ressources en eau ont également été abordées sous l’angle de leur propriété, de leur usage et de leur gestion par des communautés. Les études menées depuis quelques décennies déjà autour de ce mode particulier de gouvernance et de ce qui contribue ici et là à leurs réussites comme à leurs échecs ont ouvert la voie à de multiples réflexions sur les possibilités d’auto-organisation comme une voie médiane entre la planification centralisée et la coordination décentralisée obéissant aux règles du marché.

Dans ses recherches, Arnaud Buchs, maître de conférences en économie à l’Université Toulouse Jean Jaurès, s’appuie plus particulièrement sur le cas des communautés d’irrigants d’Andalousie (Espagne) pour parler de la gestion des biens communs comme d’un compromis entre des aspirations privées (notamment liées aux enjeux professionnels des agriculteurs) et des incitations publiques (par exemple les éventuelles subventions dont ils peuvent bénéficier). Comprendre ce qui pousse divers acteurs à s’engager dans une forme de gestion communautaire implique donc d’avoir une idée claire de l’enchevêtrement de ses composantes privées, publiques et communes.

Une vaste palette de problématiques hydriques

Cette journée d’études aura aussi fourni à une quinzaine de chercheurs de l’Université de Lausanne l’occasion de faire le point sur leurs travaux en cours. Certes on n’en mentionnera ici que l’un ou l’autre, mais ils permettent de se faire une idée de la diversité des situations et des problématiques touchant de près à la gestion quantitative et qualitative des ressources en eau, en Suisse et bien au-delà de ses frontières.

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(Photo Gabriel Cotte)

- Comment les eaux du Rhône se mélangent-elles à celles du Léman ? La question n’a rien d’abstrait car il n’est pas sans intérêt par exemple de savoir comment les polluants solubles se dispersent dans le lac. Pour ce faire, Gabriel Cotte recourt à un traçage des molécules d’eau en analysant leur composition en isotopes : celles du Rhône, alimenté par les glaciers, sont chimiquement plus légères que celles du Léman. Mais ces molécules se comportent également de manière différente selon les conditions climatiques : en été et en automne, lorsque les eaux du lac sont bien stratifiées thermiquement, celles du Rhône s’écoulent jusqu’au Petit Lac à plus de 55 km de leur embouchure, mais en hiver elles tendent à se mélanger rapidement aux eaux homogènes et froides du Léman.

- Martin Calianno s’intéresse, lui, à l’évaluation de la demande en eau en régions de montagne et plus précisément dans la station française de Megève. La gestion de l’eau dans les sites touristiques d’altitude se confronte d’une part aux fortes variations saisonnières des écoulements de surface et d’autre part à une demande en eau qui varie elle aussi en fonction de la présence touristique, des besoins correspondants (eau potable, neige artificielle, thermalisme, irrigation des golfs) et d’une diversité d’habitats (habitats permanents, résidences secondaires, hôtels, bureaux, etc.) qui se traduit chez les usagers par des comportements différents. Cerner au plus près cette forte variabilité de la demande en eau est une condition sine qua non d’une gestion durable de la ressource.

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Jessour dans la région de Matmata
(Photo Emmanuel Reynard)

- Les universités de Tunis et de Lausanne ont récemment décidé de lancer une étude conjointe sur le système hydraulique des jessour dans le sud-est tunisien, c’est-à-dire de petits barrages aménagés dans des ravins pour retenir à la fois une partie des eaux des oueds et des alluvions qui pourront servir de substrats agricoles. Cette technique est aujourd’hui menacée d’abandon suite aux mutations socio-économiques que la Tunisie a connues au cours des cinq dernières décennies. Pour Emmanuel Reynard, directeur de l’Institut de géographie et de durabilité, il s’agit dans ce partenariat de recherche de faire le bilan hydrique de parcelles qui utilisent cette technique particulière, de participer à la conservation de ce savoir-faire ancestral et d’optimiser son usage.

- Nicola Cantoreggi et Basile Gross étudient de près certaines alternatives de développement agricole en Afrique de l’Ouest, en particulier au Burkina Faso et au Niger. La promotion de l’irrigation, même sur de petites surfaces, a certes fait progresser le maraîchage, assurant aux populations rurales une meilleure alimentation et une plus grande rentabilité de leurs terres. Mais cet engouement n’est pas sans conséquences sur le plan foncier : les structures d’encadrement sont faibles et les ventes de terrains par exemple profitent davantage aux nantis qu’aux agriculteurs privés de droits stables. D’où la nécessité de trouver des réponses consensuelles mêlant solutions techniques à bas coût et solutions agro-écologiques aptes à pérenniser les activités agricoles.

- Qui gouverne les risques liés à l’eau dans les métropoles ? se demande Joana Guerrin qui participe à un projet de recherche pluridisciplinaire sur la gestion de la crise hydrique lors de la sécheresse qui a sévi dans les années 2013-2015 à São Paulo (Brésil). Contrairement à ce qui a pu être dit et écrit à ce sujet, cette crise est loin d’être imputable aux seuls phénomènes climatiques. Il faut en chercher les causes également dans le contexte historique du développement de cette métropole qui compte aujourd’hui quelque 20 millions d’habitants ainsi que dans la façon dont les autorités politiques anticipent les risques de pénurie. Cette étude met en tout cas le doigt sur un modèle de gouvernance qui ne favorise guère une gestion efficace des ressources en eau, et cela pour diverses raisons : l’État et l’entreprise publique (Sabesp) en charge de la distribution d’eau potable et du traitement des eaux usées détiennent le quasi-monopole des décisions, et les contre-pouvoirs sont faibles tant du côté des instances fédérales et des municipalités que de la société civile. Quant aux solutions avancées pour prévenir les situations de pénurie, elles sont essentiellement de nature technique et font rarement appel à d’autres types de compétence.

Convergences

Cette journée, on le voit, a donc fait place à différents enjeux régionaux abordés à la fois du point de vue des sciences naturelles, concernant les questions de quantité et de qualité des ressources hydriques disponibles, et de celui des sciences sociales quant aux enjeux de la gouvernance de l’eau et aux fragmentations ethniques, socio-culturelles et historiques qu’elles révèlent.

Au-delà de ce voyage pluridisciplinaire, des enjeux communs sont toutefois ressortis. Tout d’abord, le besoin d’accéder à des données de qualité pour comprendre et décrire le système « eau », son dynamisme, sa gestion technique et ses enjeux socio-politiques. Ensuite, l’importance de l’échelle territoriale : la compréhension de son histoire et des étapes de son développement est essentielle dès lors qu’on appréhende des biens communs comme le sol, l’eau ou les infrastructures hydrauliques et que l’on veut adopter des règles de gestion. Et enfin, la nécessité de se tourner davantage vers les acteurs opérationnels et environnementaux pour connaître l’histoire d’un hydrosystème et de ses composantes sociales et élaborer des stratégies réalistes. C’est tout l’intérêt et l’enjeu de ce genre de travaux de recherche.

Bernard Weissbrodt
avec la collaboration de Marianne Milano (UNIL)



Infos complémentaires

Liens utiles

- Site du séminaire avec accès aux résumés des présentations. Voir >
- Faculté des géosciences et de l’environnement
(Université de Lausanne). Voir >
- Groupe de recherche Eau et géopatrimoine,
Institut de géographie et durabilité (Université de Lausanne). Voir >
- Projet R²D² 2050 - Risque, Ressource en eau et gestion Durable
de la Durance en 2050. Voir >

Mots-clés

Mot d’eau

  • Nous n’avons pas de fleuves

    "Nous n’avons pas de fleuves, nous n’avons pas de puits, nous n’avons pas de sources ; seules quelques citernes, vides elles aussi, résonnent, et nous les adorons." (Georges Séféris, "Mythologies", 1935)

Glossaire

  • Piézomètre

    En hydrologie, un piézomètre est un dispositif qui permet, à partir du sol, d’avoir un accès direct à une nappe d’eau souterraine. Il s’agit d’un tube de forage par lequel on peut non seulement déterminer le niveau d’eau de la nappe et la réserve disponible, mais aussi prélever de l’eau pour analyser ses qualités physiques, chimique et biologiques. Ces différentes mesures, nécessaires pour exploiter un aquifère de manière durable, sont faites manuellement ou à l’aide de sondes automatiques.


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