AccueilInfosDossiersCorrection des eaux du Jura : pourquoi, comment ?

27 juillet 2017.

Il était une fois …
le lac de Soleure ?

DOSSIER - CORRECTION DES EAUX DU JURA (2)

Pour comprendre les paysages de l’actuelle région des Trois-Lacs, et sans remonter jusqu’à des temps géologiques, il y a des millions d’années, lorsque cet espace et ce qui l’entourait n’était en fait qu’une vaste mer plus ou moins profonde, il faut se souvenir que ce sont les glaciers, dont l’épaisseur pouvait ici et là atteindre les 2000 mètres, qui ont peu à peu façonné le Plateau suisse. Leurs avancées et leurs reculs successifs, creusant de profondes érosions et déposant ici et là des amas de matériaux rocheux, y ont peu à peu tracé une topographie fort complexe.

Lors des derniers âges glaciaires, l’une des deux branches principales du glacier du Rhône, à sa sortie de l’arc alpin, partait vers le nord (l’autre descendait vers le sud, jusque dans l’actuelle région lyonnaise) et recouvrait une grande partie de l’ouest du bassin situé entre les grands plis du massif jurassien et des Préalpes, atteignant les futurs territoires soleurois et argoviens, non sans avoir été rejoint entre temps par le glacier de l’Aar.

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Le "lac de Soleure" vers 15’000 av. J.C. ?

Lors de son ultime avancée, le glacier du Rhône aurait abandonné une énorme moraine frontale qui obstrua la vallée, faisant barrage à l’écoulement vers le nord des eaux de l’Aar et de ses affluents et donnant naissance à ce que certains hydrogéologues ont plus tard appelé "le lac de Soleure". Selon cette hypothèse, celui-ci se serait étendu sur plus de 100 kilomètres, jusque vers les contreforts du Jura vaudois, atteignant son niveau le plus élevé vers 15’000 ans avant J.-C. Ce n’est que quatre millénaires plus tard qu’il aurait commencé à se vider après la rupture de sa digue glaciaire, laissant progressivement apparaître les lacs de Morat, de Neuchâtel et de Bienne.

Les divagations de l’Aar

L’Aar, qui prend sa source dans les Alpes bernoises et se jette dans le Rhin, est aujourd’hui le plus grand cours d’eau à s’écouler entièrement sur territoire suisse. Elle a aussi sa propre histoire : après le retrait des glaciers, elle va transporter de grandes quantités de sédiments et de débris qu’elle abandonnera à l’approche des terrains de plaine.

Se créant elle-même les obstacles qu’elle devait ensuite contourner, elle changera régulièrement de tracé, de manière imprévisible et incontrôlable, au gré des crues. Un temps, elle se dirigera vers l’ouest, rejoignant le lac de Neuchâtel, puis recherchera le nord, multipliant les méandres à travers les terrains plats et les marécages.

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Crue de l’Aar en décembre 1944 en aval de Büren : l’ancien lit et ses méandres sont bien visibles

Il en fut ainsi pendant plusieurs siècles au cours desquels, de l’époque des Romains qui avaient choisi d’installer dans cette région l’une de leurs métropoles coloniales, Avenches, jusqu’à la fondation des premiers gros bourgs du Moyen-Âge, on a de bonnes raisons de penser que les niveaux d’eau des lacs étaient relativement bas, probablement inférieurs à ceux relevés avant la première correction des eaux du Jura.

La remontée des eaux

C’est au milieu du dernier millénaire que le niveau d’eau commença à remonter de manière inquiétante. Depuis les années 1550 et pendant trois siècles, le Seeland mais aussi plusieurs autres régions de Suisse connurent très régulièrement des inondations catastrophiques. Parallèlement les marécages prirent de l’ampleur, générant paludisme et autres maladies endémiques liées à l’insalubrité des lieux.

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Plaque commémorative d’inondation (10 août 1847)
sur la maison natale de J.R.Schneider à Meienried

Les hydrologues avancent plusieurs explications à cette remontée des eaux, à commencer par la grande masse d’alluvions provenant des affluents parfois torrentueux de l’Aar et que celle-ci finissait par entasser au sud du lac de Bienne, barrant, refoulant même, les eaux de son exutoire, la Thielle. Situation quasi identique plus en aval, où l’amas des matériaux charriés par l’Emme formait au confluent de l’Aar une sorte de verrou fluvial, tel celui qui jadis avait créé le lac de Soleure.

Les historiens ont également noté un certain nombre de causes attribuables aux activités humaines, entre autres la déforestation qui favorisait l’érosion des sols et l’occupation croissante de terrains impropres à la production agricole mais qui se révéla très risquée pour les familles qui s’y installaient.

Après de nouvelles inondations record en 1651, les autorités cantonales prirent certes quelques mesures de prévention pour parer un tant soit peu d’autres catastrophes. Mais près de deux siècles passèrent encore avant qu’elles ne décident finalement de s’attaquer aux racines du mal. (bw)




Infos complémentaires

Les autres articles de ce dossier
sur la correction des eaux du Jura

1. Les grandes lignes d’un projet réussi
3. La première correction (1868-1891)
4. La deuxième correction (1962-1973)
5. Pionniers d’hier, acteurs d’aujourd’hui

- Voir aussi l’album photos Le long des canaux des Trois-Lacs,
quatre randonnées pour mieux comprendre les réalisations et les effets
de la correction des eaux du Jura.

- Les crédits documentaires et photographiques du dossier
figurent dans les notes complémentaires de l’article d’ouverture
.

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  • Le Lac

    “Si près qu’ils approchent du lac, les hommes n’en deviennent pas pour ça grenouilles ou brochets. Ils bâtissent leurs villas tout autour, se mettent à l’eau constamment, deviennent nudistes… N’importe. L’eau traîtresse et irrespirable à l’homme, fidèle et nourrissante aux poissons, continue à traiter les hommes en hommes et les poissons en poissons. Et jusqu’à présent aucun sportif ne peut se vanter d’avoir été traité différemment”. (Henri Michaux, "La nuit remue", 1935)

Glossaire

  • Limnologie

    Père de la limnologie (du grec "limné", lac, étang), le savant suisse François-Alphonse Forel (1841-1912) parlait d’elle comme de "l’océanographie des lacs". Il la définissait comme la "science des eaux continentales, des eaux stagnantes réunies dans des bassins limités et profonds, qui ne sont ni des fleuves ou rivières, ni des marais ou étangs, ni des eaux souterraines". Aujourd’hui, cette discipline a pris le sens plus large d’étude de tous les aspects écosystémiques des lacs et des grands réservoirs naturels d’eau douce à ciel ouvert.


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