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1er mars 2019.

Hydrodiplomatie et nexus

Un livre de Fadi Georges Comair

Hydrodiplomatie, nexus : voilà deux mots qui appartiennent au lexique spécialisé des gestionnaires de l’eau et qui appellent pour les non-initiés un minimum d’explications. L’hydrodiplomatie conjugue le savoir technique des hydrologues et l’art de la négociation politique. Le nexus dit l’interdépendance de trois choses essentielles au développement humain : l’eau, l’énergie et l’alimentation. Ces deux mots font aussi le titre d’un ouvrage d’un expert libanais en la matière, Fadi Georges Comair, publié aux Éditions Johanet.  [1]

Cet ouvrage clair, précis et méthodique, façon vade-mecum, est celui d’un homme de terrain. Le propos de Fadi Georges Comair, depuis plusieurs années directeur général des ressources hydrauliques et électriques au Ministère libanais de l’énergie et de l’eau, s’inscrit dans le contexte particulier des problématiques régionales de l’Est méditerranéen, "où la question de l’eau se pose avec une acuité spéciale". Il suffit pour s’en persuader de penser aux tensions évidentes autour des bassins fluviaux transfrontaliers du Nil ("lieu de cristallisation de la rivalité entre l’Égypte et l’Éthiopie"), du Tigre et de l’Euphrate ("gestion sécuritaire de l’eau sur fond d’hydrohégémonie turque") ou du Jourdain ("symbole du contentieux arabo-israélien"). Et même si ces trois cas exemplaires et d’une grande actualité n’incitent guère à l’optimisme, F.G.Comair est fondamentalement convaincu que "l’eau peut être un moteur pour l’entente et l’application d’une culture de la paix au Proche-Orient".

Un outil de coopération régionale

L’hydrodiplomatie, cette conjonction de l’expertise technique et de la négociation politique, a précisément pour ambition première de canaliser les contentieux entre riverains d’amont et d’aval, de sécuriser les ressources hydriques et de créer une dynamique régionale de développement économique : "Il s’agit d’exclure toute forme de domination d’un pays sur l’autre, d’éloigner la militarisation de l’accès aux sources d’eau et de repousser le concept de gestion sécuritaire ou hégémonique de la ressource". Exemple de succès : l’accord passé en 2002 entre le Liban et la Syrie pour le partage des eaux de l’Oronte et du Nahr el Kebir.

Le préalable de tout accord politique est de nature technique. On ne pourra jamais coopérer si l’on ne commence pas par mettre en commun des données de base fiables. Il existe pour cela des outils technologiques qui permettent par exemple non seulement de diagnostiquer l’offre et la demande en eau, les flux et les stocks, mais aussi de mettre le doigt sur les conflits potentiels, de comparer divers scénarios et d’élaborer en conséquence des stratégies constructives. [2]

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Roue élévatrice d’eau sur l’Oronte en Syrie
(François Molle - Water Alternatives / CC BY-NC-SA)
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F.G.Comair insiste sur la nécessité de comptabiliser désormais la totalité des ressources en eau disponible, ce qui est très loin d’être le cas puisque la plupart du temps les gestionnaires ne retiennent dans leurs calculs que les eaux de surface. Le concept de "nouvelles masses d’eau" implique que l’on prenne en compte la totalité des eaux utilisables, à savoir : les aquifères, les eaux usées retraitées, les eaux pluviales, les eaux dessalées, voire les résurgences sous-marines d’eau douce.

Lorsque le diagnostic des besoins et des ressources disponibles est posé et partagé, c’est alors que l’organisation politique de leur gestion prend tout son sens, par le biais notamment du concept - largement prôné dans les instances internationales - de gestion intégrée à l’échelle d’un bassin versant : "Idéalement, un organisme de bassin, créé en regroupant tous les acteurs principaux impliqués dans la gestion de l’eau des pays riverains, devient le lieu de dialogue, de réflexion et de gestion, pierre angulaire de la coopération riveraine".

Les impacts d’une telle hydrodiplomatie sont prévisibles en termes de préservation du capital naturel et de développement socio-économique. Encore faut-il que se manifeste la volonté politique d’une gouvernance commune, la seule sans doute à pouvoir donner réponse à ce que l’auteur désigne comme "un climat de panique où domine l’obsession que l’approvisionnement en eau puisse un jour être menacé". [3]

Une approche globale pour un problème global

Encore faut-il aussi développer les synergies et les compromis qui garantissent non seulement la sécurité de l’approvisionnement en eau, mais aussi la sécurité alimentaire des populations et la sécurité énergétique qu’elles requièrent. Ce triptyque, baptisé "nexus eau-énergie-alimentation", implique d’appréhender ces trois domaines comme un tout et comme inextricablement liés.

Quelques chiffres, non exhaustifs, avancés par les agences onusiennes :

  • L’eau a besoin d’énergie pour son captage, son traitement, sa distribution, le traitement de ses rejets usés et leur réutilisation : au niveau mondial, l’ensemble de ces opérations représente environ 15% de la consommation énergétique.
  • Il faut aussi de l’eau pour produire de l’énergie (hydroélectricité, production thermique, raffinage du pétrole, refroidissement des centrales nucléaires, etc.) : à l’échelle mondiale, cela se traduit par 10% des prélèvements d’eau.
  • L’agriculture est le plus grand utilisateur de ressources en eau et représente 70% du total des prélèvements mondiaux.
  • Il faut aussi de l’énergie - environ 30% de l’énergie mondiale totale – pour garantir le bon fonctionnement de la chaîne de production et d’approvisionnement alimentaire (dont un tiers au moins est largement gaspillé).

À l’appui de son plaidoyer, S.G.Comair n’oublie pas de rappeler ce qui attend une civilisation qui ne prendrait pas suffisamment en compte ces interconnexions complexes de l’eau, de l’énergie et de l’alimentation. C’est sans doute l’une des raisons qui par exemple explique, en partie du moins, la disparition du peuple Maya en Amérique centrale : son goût pour des constructions monumentales qui demandaient beaucoup d’énergie sous forme de bois de chauffe lui a fait défricher de vastes zones forestières, cette déforestation a rendu les terres stériles et engendré des bouleversements climatiques et de graves sécheresses, et les Mayas ont peu à peu vu dépérir leurs cultures de maïs, plante très gourmande en eau, et s’amenuiser les réserves de ce qui constituait leur nourriture de base.

Plus près de nous, l’assèchement spectaculaire de la Mer d’Aral en Asie centrale durant la seconde moitié du 20e siècle est dû essentiellement au détournement de ses deux principaux affluents à des fins d’irrigation des plantations de coton et, plus en amont encore, à des stockages d’eau pour la production d’électricité.

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Captage de puits profond dans le désert égyptien
(Alvar Closas - Water Alternatives / CC BY-NC-SA)
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S.G.Comair n’a aucun doute sur le fait que l’acceptation et l’utilisation appropriée du concept nexus élargit la portée et renforce le potentiel de l’hydrodiplomatie. Mais il sait aussi que la réussite des idées, aussi bonnes soient-elles, passe par l’engagement politique des pays riverains et que les défauts de consensus, pour ne pas dire les attitudes égoïstes, ne peuvent avoir que des conséquences négatives sur la préservation des ressources en eau comme sur le développement économique des populations concernées. (bw)




Notes

[1Fadi Georges Comair
"Hydrodiplomatie et nexus : Eau – Énergie – Alimentation"
Éditions Johanet, Paris 2018, 172 pages.

[2Parmi les outils techniques d’évaluation relativement accessibles, l’auteur signale en particulier le Système d’Évaluation et de Planification des Eaux (WEAP) qui propose une approche intégrée de planification et STRATEAU, un outil d’aide à la décision politique.

[3Sur le même thème, voir aussi l’article aqueduc.info :
Diplomaties bleues (novembre 2012.

Mots-clés

Glossaire

  • Seiche

    Ce mot d’origine lémanique qui signifierait va-et-vient désigne les oscillations d’un lac. Ces mouvements de bascule de la masse d’eau peuvent être provoqués par le vent ou par un changement de pression atmosphérique et se traduisent par des variations de hauteurs d’eau. L’amplitude de ces oscillations et leur fréquence varient d’un lac à un autre. Des mesures ont montré que le niveau du Léman pouvait ainsi varier d’une trentaine de centimètres toutes les 73 minutes entre les deux extrémités du lac.

Mot d’eau

  • Somnolence des lacs

    “Lac, lacs. Encore des lacs. S’ils imposent le respect par leur somnolence, quand ils se réveillent, ils déploient des vigueurs dont l’eau seule a le secret.” (Bernadette Richard, "Heureux qui comme", 2017)


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