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31 octobre 2018.

Eau en montagne : un réseau, des convergences

Premiers bilans en forme de programme

Mettre en place un réseau permanent d’acteurs de l’eau en montagne : c’était l’une des résolutions prises à l’issue des Etats Généraux de l’Eau en Montagne convoqués en octobre 2014 à Megève, en Haute-Savoie. Engagement tenu. Des journées techniques ont depuis lors été régulièrement organisées sur plusieurs thèmes-clés comme la restauration de zones humides, la préservation de l’eau en domaine skiable ou de la petite hydroélectricité. Quatre ans plus tard, le 18 octobre 2018 au Château Musée d’Annecy à Annecy, cette communauté qui regroupe une grande diversité d’acteurs a pu ainsi dresser un bilan positif de ses premières actions et dessiner ses futures orientations.  [1]

Vues sous l’angle des ressources en eau, les montagnes ont leurs propres problématiques : ce sont des espaces qui "produisent" de l’eau dont les territoires d’aval ont besoin, leurs pentes accélèrent les écoulements et aggravent la vulnérabilité des terrains, leurs saisons très contrastées les rendent extrêmement sensibles aux changements climatiques, et elles hébergent une diversité d’usages qui peuvent entrer en conflit.

D’où l’importance de rassembler les différents acteurs de la gestion de l’eau dans ces territoires d’altitude, à savoir des gestionnaires de bassins versants, des professionnels de la montagne, des décideurs politiques, des techniciens, des chercheurs, des entrepreneurs du secteur privé, des associations de la société civile, etc. Décloisonner ces différents groupes d’acteurs, leur donner un cadre où partager connaissances et expériences, confronter les questions et les solutions adaptées aux particularités des régions de montagne : telles sont donc les ambitions du réseau mis en place dès 2015 et dont les Rencontres Eau en Montagne d’Annecy avaient pour premier objectif de dresser un bilan de ces quatre années initiales d’activités à travers quelques-uns des constats posés lors des différentes journées techniques et qui semblent avoir déjà, en soi, des allures de programme.

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Si on veut préserver au mieux les zones humides de montagne,
il est indispensable de bien connaître leur fonctionnement hydrologique (Fotolia)

MIEUX CONNAÎTRE LE FONCTIONNEMENT DES ZONES HUMIDES
Les zones humides - ces milieux qui garantissent la bonne santé des ressources en eau - connaissent en montagne des évolutions plus lentes qu’en plaine. De plus, elles sont soumises à diverses menaces qui altèrent leur fonctionnement : assèchement, mise en eau, terrassement, piétinement, fermeture progressive par des espèces ligneuses, développement d’espèces invasives indésirables, tassement des sols, etc. Des actions de restauration ont été menées sur des sites dégradés et leurs résultats, très encourageants, incitent fortement à les entreprendre sur d’autres sites. Si l’on veut garantir leur succès, il apparait toutefois indispensable de mieux connaître le fonctionnement hydrologique de ces milieux. D’autres expériences ont également été mises en œuvre pour reconstituer de toutes pièces des zones humides d’altitude. Mais de tels travaux se révèlent fort coûteux du fait de nombreuses contraintes techniques et réglementaires. Plutôt que de mettre en œuvre des mécanismes de compensation écologique, il semblerait dès lors préférable, dans ce cas, de rechercher des solutions alternatives. [2]

TRADUIRE LES SAVOIRS SCIENTIFIQUES EN GESTIONS EFFECTIVES
Les acteurs de l’eau, dans les territoires de montagnes comme dans les plaines, ont aujourd’hui besoin de modélisations prospectives, c’est-à-dire de réflexions sur l’évolution future des systèmes naturels et sociaux et de scénarios auxquels ils puissent se référer pour définir leurs stratégies à long terme et prendre sans tarder les mesures correspondantes. D’ambitieux projets ont déjà été lancés en France sur de grands bassins versants (Durance et Garonne par exemple). En Suisse, les études faites à Crans-Montana [3] ont alerté les acteurs locaux sur l’augmentation des situations de stress hydrique et sur la sensibilité accrue des régions de montagne aux changements climatiques. Mais traduire les savoirs scientifiques en gestions effectives ne va pas de soi. Parce que l’horizon temporel des décideurs, qui ont souvent de la difficulté à se projeter dans le long terme, diffère de celui des scientifiques qui, eux, ont quelque peine à communiquer sur les incertitudes inhérentes à leurs divers scénarios environnementaux, économiques et sociaux [4].

SE CONCERTER À L’ÉCHELLE DES MASSIFS
Une gestion durable des ressources en eau postule une concertation des usagers sur des territoires cohérents, à l’échelle notamment d’un bassin versant. La vingtaine de communes qui se partagent le Salève, cette montagne haut-savoyarde quasi insulaire en bordure du bassin genevois, a décidé d’aborder ensemble les problèmes à l’échelle du massif tout entier. Ce véritable château d’eau qui approvisionne quelque 150’000 habitants est un système hydrologique fragile et vulnérable à toutes sortes de pollutions. Mais c’est aussi un espace d’intenses activités forestières et pastorales (quelque 800 hectares d’alpages dédiés à l’élevage) et un lieu très prisé des amateurs de sports et de loisirs de plein air. Tout cela implique de la part de tous les usagers des pratiques respectueuses de l’environnement à même d’assurer la meilleure protection possible des captages d’eau potable. Et une concertation qu’un syndicat mixte s’efforce de piloter depuis bientôt un quart de siècle. Avec une difficulté supplémentaire, puisque cette montagne est très fréquentée par ses voisins suisses en quête d’espaces verts, y compris pour l’estivage de leurs troupeaux.

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La neige de culture est 3 à 4 fois plus dense que la neige fraîche
et il faut environ 4000 m3 d’eau pour enneiger un hectare de piste (Fotolia)

PRÉSERVER L’EAU EN DOMAINE SKIABLE
On connaît les impacts de la production de neige artificielle (neige de culture, dit-on en France) sur les ressources en eau : destruction de zones humides, dégradation de la qualité des eaux, augmentation du ruissellement et du risque d’inondation, sans parler d’autres atteintes à l’environnement. Les gestionnaires des domaines skiables semblent en prendre conscience : les prélèvements dans les cours d’eau en étiage hivernal sont moins fréquents, il est possible d’optimiser les installations existantes pour réduire leur consommation d’eau et il est est aussi question (mais c’est une solution contestée par des services de santé) de recourir aux eaux usées traitées pour soulager les ressources naturelles. Les changements climatiques posent de nouveaux problèmes lorsque, faute d’informations fiables, les stations pratiquent l’enneigement trop tôt ou produisent trop de neige. Des recherches scientifiques, tel le projet PROSNOW [5], se proposent d’élaborer de nouveaux outils de gestion des conditions d’enneigement en améliorant la capacité d’anticipation des prévisions météorologiques, ce qui freinerait les gaspillages et faciliterait les prises de décision des responsables des pistes.

VALORISER À BON ESCIENT LA PETITE HYDROÉLECTRICITÉ
De par leur morphologie et leurs conditions climatiques, les montagnes, on le sait, offrent des espaces privilégiés pour l’exploitation de la force hydraulique. On connaît bien les grands barrages alpins, mais qu’en est-il des petites centrales hydroélectriques (d’une puissance inférieure à 10 mégawatts) ? Elles peuvent certes contribuer à l’augmentation de la production d’énergies renouvelables et efficientes, mais comme elles fonctionnent généralement au fil de l’eau (sans bassin d’accumulation) elles dépendent donc fortement du débit des cours d’eau, ce qui pose la question de leur vulnérabilité aux changements climatiques. Par ailleurs leurs impacts sur les milieux aquatiques et sur les paysages ne sont pas anodins. Des études ont montré que, dans un contexte de transition énergétique, elles n’offraient qu’un "faible potentiel supplémentaire", sans grande marge de progression, sauf peut-être dans le cas de la fourniture d’électricité dans des sites isolés. Les recommandations vont donc plutôt dans le sens d’une optimisation des installations existantes "en préservant le peu de rivières sauvages qu’il reste". D’autres solutions techniques sont également à suivre de près comme le turbinage dans les réseaux d’eau potable. [6]

RÉINVENTER LA GESTION DES EAUX PLUVIALES
En montagne, dans ce domaine, la page est encore blanche alors même que les surfaces bétonnées prennent de l’extension et font croître les ruissellements. En plaine, certaines collectivités ont d’ores et déjà décidé d’abandonner le "tout tuyau" et opté pour des solutions alternatives (entre autres : noues et fossés, revêtements poreux, toitures végétalisées). La question est d’abord de savoir si de telles techniques peuvent être transposées dans des territoires d’altitude. Les réticences, évidentes, sont faciles à comprendre : ici les précipitations peuvent être fortes et abondantes, les terrains sont pentus et empêchent les infiltrations d’eau, les surfaces poreuses sont sensibles au gel et les toitures reçoivent de grandes quantités de neige. Jusqu’ici, entend-on dire, les fondamentaux semblent pourtant avoir été oubliés, peut-être n’a-t-on pas construit aux bons endroits et de la meilleure des façons. Tout ou presque en matière de gestion des eaux pluviales reste donc à faire, voire à inventer, pour réduire au maximum l’incidence des aménagements. Un vaste champ de réflexion et de créativité s’offre aux bureaux d’architectes, aux entreprises de travaux publics, aux services de voirie, etc. notamment pour la création d’ouvrages plurifonctionnels avantageux $ de nombreux points de vue (amélioration du cadre de vie, qualité paysagère, acceptation sociale, réduction des ilots de chaleur, etc.). [7]

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Les diatomées sont des algues unicellulaires microscopiques couramment utilisées pour diagnostiquer
la qualité de l’eau dans tous les milieux aquatiques. Il en existe plusieurs milliers d’espèces,
elles produisent un quart de l’oxygène de la planète et sont au point de départ des chaînes alimentaires
de nombreuses espèces. Munies d’une enveloppe siliceuse, leur durée de vie est de 3 à 4 semaines (Fotolia)

SURVEILLER ET PRÉSERVER LES ÉCOSYSTÈMES AQUATIQUES
Comment sauvegarder la biodiversité des lacs et des cours d’eau qui abritent une foule d’espèces vivantes et fournissent nombre de services aux humains sinon en surveillant de manière continue leur état écologique ? Les techniques traditionnelles d’inventaires sont le plus souvent invasives, elles présentent des difficultés de mises en place, des coûts élevés et demandent un besoin d’expertise fort. Mais depuis quelques années on recourt de plus en plus à la bio-indication, c’est-à-dire à des méthodes d’observation qui permettent d’évaluer la santé des écosystèmes d’une manière plus fiable et plus rapide. Pour surveiller la qualité des eaux du Léman, la France et la Suisse ont par exemple mis en œuvre un projet commun : SYNAQUA (SYNergie transfrontalière pour la bio-surveillance et la préservation des écosystèmes) [8]. Les chercheurs y ont développé une approche originale basée sur l’analyse conjointe des séquences ADN de deux bio-indicateurs particuliers (des diatomées et des oligochètes) qui peuvent apporter de précieuses indications sur la qualité de l’eau et des sédiments et, le cas échéant, de servir très tôt de signal d’alarme en cas de pollution de l’écosystème aquatique. L’une des questions qui se pose maintenant est de savoir dans quelle mesure ces nouveaux outils de bio-surveillance peuvent être appliqués également aux lacs d’altitude.


Un bien commun, mais à quel prix ?


Martin Vanier est professeur à l’École d’urbanisme de Paris. Désigné "porteur d’eau", c’est à lui que revenait la tâche de proposer une synthèse de cette journée placée sous le thème : "L’eau des montagnes, un bien commun, mais à quel prix ?" [9] Le géographe part de l’hypothèse que le prix (ou le défi) dont il est question dans ce titre, c’est celui de la complexité. Cette eau des montagnes, a longtemps été considérée, à l’instar d’autres biens communs, comme "l’affaire d’une communauté donnée, disposant d’une ressource naturelle, dans son territoire d’inscription". Mais les temps ont changé et il importe désormais de reconnaître cette complexité et de l’affronter : "Ne nous baignons pas trop dans l’eau claire et douce des biens communs car il y a un vrai défi à les identifier".

Le premier de ces défis est celui de la multiplication des usages : l’eau des montagnards, il faut aujourd’hui la considérer de sa source à la mer et à l’échelle de vastes bassins dont l’amont ne représente qu’une partie et dans lesquels la grande diversité des usages peut être source de divergences : "l’eau des uns n’est pas l’eau des autres, mais c’est quand même toujours la même eau". La réponse, ici, serait d’inscrire ce "bien commun multiple" dans "l’urgence du temps long" qui parle à tous les acteurs quelle que soit leur diversité et leur impose un cadre partagé.

Hier on disait la ressource eau renouvelable, on découvre aujourd’hui qu’elle n’est pas inépuisable. Comment répondre à cette incertitude, due aux activités humaines plus qu’aux rythmes de la nature, sinon, dit le géographe, en changeant les modèles économiques et sociaux et en instituant de nouvelles formes de solidarité non plus seulement en termes de justice redistributive mais également d’interdépendances ? Le second défi consiste donc ici à "réinventer la circularité" et à l’inscrire non seulement dans le cycle de l’eau, mais aussi dans la société, dans l’économie, et dans l’exercice des responsabilités et du pouvoir politique.

Martin Vanier met en évidence une troisième différence avec les biens communs tels que les concevaient les sociétés rurales de jadis : "aujourd’hui, tout bien commun est à considérer dans un continuum d’échelles, du local au global. Il lui faut toujours des territoires d’inscription, mais il lui faut surtout des réseaux pour les articuler, circularité oblige". Et la vigueur de ces réseaux se mesure à leurs capacités d’extension, de ramification et de fluidité. De quoi motiver celles et ceux qui, dans un réseau comme celui des acteurs de l’eau en montagne, entendent se donner de nouvelles stratégies.

Bernard Weissbrodt




Notes

[1L’initiative de ce réseau repose principalement sur l’engagement de trois entités, à savoir : l’association Asters Conservatoire d’Espaces Naturels de Haute-Savoie qui a pour missions la connaissance, la protection, l’acquisition et la gestion des espaces naturels et des espèces ainsi que la sensibilisation du public ; le Fonds de dotation Montagne Vivante destiné à soutenir des actions de préservation, de développement et d’aménagement des espaces montagnards ; et l’Office International de l’Eau (OIEau) dont les efforts portent principalement sur le développement des connaissances et des compétences dans le domaine de la gestion de l’eau. L’animation du réseau des acteurs de l’eau en montagne est assurée par Aude Soureillat, chargée d’études au sein de l’association Asters.
- En savoir plus sur ce réseau >
- Voir aussi l’article : Eau des montagnards : initiatives et solutions (aqueduc.info, octobre 2014).

[3Sur le projet de recherche Montanaqua, voir : Des scénarios pour anticiper la pénurie d’eau dans les Alpes (aqueduc.info, novembre 2013).

[4On notera avec intérêt que le 2 novembre 2018, l’Université de Lausanne a inauguré sur son site de Sion, en Valais, un Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne (CIRM). Son ambition est d’exploiter les synergies entre les chercheurs de plusieurs institutions et de contribuer au développement durable des régions de montagne. Son programme, qui se concentre sur les Alpes vaudoises et valaisannes, recouvre neuf domaines prioritaires dont celui des ressources naturelles, de la disponibilité future de l’eau dans les Alpes et de ses usages. Ce nouveau centre de recherche sera dirigé par le professeur Emmanuel Reynard, géographe et spécialiste des questions liées à la gestion de l’eau.

[5PROSNOW - Projet de système de prévision pour la gestion et l’optimisation de la neige dans les stations de ski alpines.

[6[Sur ce thème, voir : La petite hydraulique a-t-elle (encore) un avenir ? (aqueduc.info, janvier 2016).

[7[Sur ce thème, voir : Valoriser l’eau de pluie des villes (aqueduc.info, février 2017).

[8Le projet SYNAQUA fait partie du programme Interreg France-Suisse. Il est conjointement piloté par l’Institut National Recherche Agronomique (INRA) et l’Université de Genève.

[9Le texte complet de la synthèse du professeur Martin Vanier est disponible en téléchargement dans les infos complémentaires de cet article (PDF, 2 pages).

Infos complémentaires

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L’eau des montagnes - Martin Vanier - Texte de synthèse

Mots-clés

Mot d’eau

  • L’eau des Kennedy

    Celui qui pourra résoudre les problèmes de l’eau méritera deux Prix Nobel : un pour la paix et un pour la science. (John F. Kennedy) - Nous sommes témoins de quelque chose d’inédit : l’eau ne coule plus vers l’aval, elle coule vers l’argent. (Robert F. Kennedy)

Glossaire

  • La clepsydre

    C’est, comme le sablier, l’un des plus anciens instruments de mesure du temps qui passe. Il s’agissait le plus souvent d’un vase conique, percé d’un trou à sa base, laissant s’écouler l’eau goutte à goutte. Comme sa face interne comportait des graduations horaires, il suffisait d’observer le niveau de remplissage pour savoir combien d’heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil.


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