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4 décembre 2020.

« Le Rhône. Territoire, ressource et culture »

Tome III des contributions de l’association Mémoires du Rhône

Après 2009 et 2015 et sous les auspices des Archives de l’État du Valais, l’association Mémoires du Rhône publie un nouveau volume dédié aux diverses contributions qui ont enrichi son fonds de connaissances du fleuve au fil des colloques et des assemblées générales qu’elle a organisés durant les cinq dernières années. Les textes proposés couvrent trois grandes thématiques dans une perspective pluridisciplinaire : les enjeux territoriaux, l’exploitation des ressources offertes par le Rhône et ses dimensions culturelles. [1]

Depuis sa création en 2002, l’association Mémoires du Rhône [2] a organisé 13 colloques interdisciplinaires et suscité une centaine de contributions dont l’essentiel est regroupé dans trois publications successives. Dès le départ, explique Emmanuel Reynard, professeur de géographie à l’Université de Lausanne, directeur du Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne [3] et président de Mémoires du Rhône, « nous avons fait le double pari de réunir des scientifiques autour d’un même objet de recherche, le Rhône suisse, son environnement et ses liens avec les riverains, et d’opter pour une approche qui privilégie le croisement de différentes disciplines : histoire, géographie, anthropologie, archéologie, biologie et autres. Jusqu’ici nous n’avons pas cherché à faire de l’interdisciplinarité au sens strict du mot, ce qui impliquerait un véritable travail en commun des chercheurs. On en trouve certes quelques exemples dans nos publications, mais notre ambition est plutôt de faire se rencontrer des spécialistes qui poursuivent leur travail dans leurs disciplines respectives. »

Sur fond de décor d’un fleuve en reconstruction

« Ce nouveau “tracé”, que nous sommes enclins à considérer comme une liberté retrouvée et que nous observons comme le prélude aux modifications qui affecteront l’ensemble de son cours jusqu’au Léman, suscite déjà de nouvelles représentations. Il nourrit notre imaginaire et annonce la place, “revue et corrigée”, que le Rhône prendra peut-être pour les Valaisans et leurs hôtes dans le futur. »
     Jacques Cordonier, ancien chef du Service de la culture du Canton du Valais,
     dans l’avant-propos du livre, à propos de la 3e Correction du Rhône.

C’est le grand projet de 3e Correction du Rhône [4] qui a pour ainsi dire provoqué la naissance de ce groupe pluridisciplinaire. Dans l’avant-propos du livre, Jacques Cordonier, qui a dirigé pendant quinze ans le Service de la culture du Canton du Valais, souligne que les travaux menés par les chercheurs sont essentiels car « ils accompagnent les décisions des politiques et les études des ingénieurs tout en les situant dans le long terme ». Peut-on dès lors parler d’un dialogue entre ceux qui ont voulu ce projet, ceux qui le mettent en œuvre sur le terrain et les scientifiques qui élargissent les visions de ce fleuve en train d’être remodelé ?

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A Viège, d’importants travaux ont permis d’élargir l’embouchure de la Vispa, la rivière qui draine
les eaux des vallées de Saas et de Zermatt. Il s’agit de la première intervention de ce type réalisée
sur un affluent du Rhône et de surcroît le plus important. Cet élargissement amène une plus-value
significative pour la nature et le paysage tandis que la presqu’île créée à l’amont de l’embouchure
sera dédiée aux loisirs et à la détente. (Photo © État du Valais)

« Il existe de multiples collaborations à différents niveaux, mais pas sur le plan institutionnel, constate Emmanuel Reynard. Car notre association n’est pas à proprement parler partie prenante du projet de 3e correction du Rhône. Elle est même assez éloignée de sa mise en œuvre sur le terrain. Mais entre les différentes entités concernées, les informations circulent relativement bien par le biais des personnes engagées de part et d’autre : certaines d’entre elles qui travaillent au sein de l’office cantonal chargé du projet ou de bureaux d’études techniques dûment mandatés font d’ailleurs partie de l’association et participent d’une manière ou d’une autre à ses activités.

En sens inverse, des membres de Mémoires du Rhône se sont personnellement impliqués dans des projets spécifiques comme la coordination des activités culturelles et éducatives en lien avec le fleuve ou le réaménagement des espaces publics cantonaux situés sur toute la longueur du Rhône alpin [5]. Notre rôle, dans nos colloques et nos publications, est aussi d’intéresser un plus large public à certaines des études menées dans les bureaux spécialisés. »

La culture du Rhône, un thème qui reste à explorer

Chaque colloque organisé par Mémoires du Rhône et chacune de ses publications posent des jalons supplémentaires, souvent inédits, toujours très élaborés, vers une meilleure connaissance de ce fleuve auquel, dit-on, les Valaisans ont trop longtemps tourné le dos, ou qu’ils ont en tout cas fait semblant d’ignorer. Il ne fait pas de doute que le Rhône recèle encore bon nombre d’aspects méconnus ou restés dans l’ombre. Que faudrait-il encore prospecter pour mieux le connaître ?

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Affiche signée Joseph Gautschi (1900-1977)
à l’occasion des Fêtes du Rhône de 1948 à Sierre.
(Médiathèque Valais-Sion / DR)

Même si dans l’association, compte tenu des compétences et des disponibilités personnelles de ses membres, on serait tenté de penser qu’on a un peu fait le tour de la question, Emmanuel Reynard estime tout de même que certains domaines, comme celui de la culture, restent à explorer. « On a vu dans nos derniers colloques que les questions culturelles étaient un thème assez central et qu’elles ouvrent un champ de recherches fort intéressant. Prenez l’exemple des Fêtes du Rhône, qui en Suisse et en France ont été très vivaces pendant des décennies et qui ont disparu à la fin du siècle dernier [6]. On sait peu de choses sur ces célébrations mais le Valais, entre autres, possède sur ce sujet un bon fonds d’archives. On devrait aussi s’interroger davantage sur différents aspects ethnographiques et anthropologiques autour du fleuve. Comment ses riverains l’ont-ils perçu au fil des âges ? Quelles relations, négatives ou positives, ont-ils entretenues avec lui ? On ne sait que très peu de choses sur ce thème et les travaux de recherche qui lui ont été consacrés sont plutôt rares. »

« Pour quelle raison de grands projets de nature technique ont-ils suscité une démarche culturelle d’accompagnement ? Peut-être s’agit-il, à l’aube d’un changement de paysage majeur, de mieux connaître le passé sinon les origines de l’axe majeur qu’est le fleuve, de consolider les fondements culturels d’un territoire ou d’un pays humanisé dont l’énergie a toujours été appliquée, de manière inévitable, à la lutte contre les éléments naturels ou à la domination des ressources de la montagne. Le besoin, peut-être, de ne pas assister à une domination de la sphère technique telle qu’elle pourrait menacer la culture passée, présente et future, dans ses manifestations les plus variées car un projet doit s’ancrer dans l’histoire. Peut-être s’agit-il surtout de démontrer que la maîtrise technique, qui fédère des énergies et des moyens financiers considérables, doit « faire société », comme on dit aujourd’hui, c’est-à-dire rassembler des individus et des associations dans un projet culturel chargé de signification, car la culture est le témoignage multiforme du caractère vivant d’un territoire densément humanisé. Du moins c’est ainsi que je vois le Valais depuis Lyon. »
     Extrait de la préface de Jean-Paul Bravard, Professeur émérite, Université Lumière, Lyon 2.

Une chose est certaine. Mémoires du Rhône entend maintenir son statut d’association à but scientifique. Mais elle aimerait bien tisser aussi des liens avec les acteurs du Rhône français et susciter des collaborations transfrontalières avec l’une ou l’autre structure quelque peu identique à la sienne. Emmanuel Reynard évoque entre autres Cap sur le Rhône [7], un réseau qui en France fédère des acteurs et des partenaires riverains du fleuve et de ses affluents. Mais, conclut-il, il convient de procéder par étapes. La première étant pour le moment de continuer à enrichir la Plateforme Rhône inaugurée à Sion il y a une année et qui offre un centre de documentation ouvert à quiconque s’intéresse de près ou de loin à ce fleuve encore trop mal connu.

Propos recueillis
par Bernard Weissbrodt

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Notes

[1« Le Rhône. Territoire, ressource et culture », Ouvrage collectif, Cahiers de Vallesia 33, Sion, 2020, 352 p. Publié sous les auspices des Archives de l’État du Valais, cet ouvrage rassemble 16 articles rédigés par 20 auteurs de Suisse et de France. Ils rendent compte des colloques organisés par l’association Mémoires du Rhône en 2015, 2017 et 2019, ainsi que plusieurs communications faites lors de ses assemblées générales.
- En savoir plus sur le site des Archives de l’État du Valais (cet ouvrage y est en précommande jusqu’au 31 décembre 2020).
- Télécharger le sommaire du livre.

[2Pour en savoir plus sur l’association Mémoires du Rhône, voir les pages qui lui sont dédiées sur le site web de la Plateforme Rhône. Cette plateforme créée à Sion en 2019 met à la disposition des chercheurs, des professionnels et de toute personne intéressée l’ensemble des documents et des savoirs actuellement disponibles sur cette thématique. Voir également les différents articles aqueduc.info qui font écho à certaines activités de l’association.

[3Le Centre interdisciplinaire de recherche sur la montagne (CIRM) de l’Université de Lausanne a été créé en 2018 sur le site de Sion dans le but de renforcer les connaissances sur les problématiques spécifiques aux régions de montagne grâce à des approches qui tiennent autant des sciences naturelles que des sciences humaines et sociales.

[4La 3e correction du Rhône a pour principaux objectifs de garantir la sécurité de quelque 100 000 personnes, de protéger contre les crues plus de 12 400 hectares de terrains et de restaurer autant que possible la dynamique naturelle du fleuve et ses fonctions écologiques. Les travaux devraient s’étaler sur une bonne trentaine d’années pour un coût total estimé à 3,6 milliards de francs suisses. Voir les pages consacrées à ce projet sur le site officiel du Canton du Valais.

[5Voir l’article aqueduc.info « Un défi valaisan : réaménager les berges du Rhône », décembre 2019.

[6Entre 1926, à Tournon-sur-Rhône (Ardèche), et 1997, au Bouveret (Valais), « Les Fêtes du Rhône » ont connu pas moins de 33 éditions organisées en plusieurs lieux, de Sierre à Marseille. « Ces tentatives de créer des liens autour du Rhône dans la francophonie semblent bien lointaines, note Pierre-François Mettan, historien de la littérature, dans l’article qu’il consacre dans le livre à l’écrivain valaisan Maurice Chappaz. Elles ont pourtant suscité un réel engouement, qui s’est manifesté par la célébration de l’amitié entre les peuples, des jumelages, des fêtes populaires avec banquets et cortèges, des congrès scientifiques, des productions artistiques : concours d’affiches, prix littéraires, jeux scéniques, compositions musicales, etc. »

[7En savoir plus sur le Réseau Cap sur le Rhône.

Mots-clés

Glossaire

  • Bon état des eaux

    Une eau de surface ou souterraine est dite “en bon état” si elle remplit en même temps deux critères : 1. le “bon état chimique” qui doit être conforme aux normes fixant le degré maximal de concentration de substances polluantes ; 2. le “bon fonctionnement écologique”, qui doit être le moins possible impacté par des activités humaines. On parle de bon état quantitatif lorsque les prélèvements d’eaux souterraines ne dépassent pas leur capacité de renouvellement et ne menacent pas l’approvisionnement naturel des écosystèmes aquatiques de surface.

Mot d’eau

  • Clapotis vénitiens

    « On ne percevait que le bruit des rames retombant en cadence et le clapotis des vagues fendues par l’avant de la barque qui se dressait au-dessus de l’eau, noir, raide et taillé en hallebarde à son extrême pointe – et pourtant autre chose encore se faisait entendre, une voix mystérieuse … C’était le gondolier qui murmurait, parlait tout seul entre ses dents, à mots entrecoupés, entre deux coups de rame. » (Thomas Mann, La mort à Venise, 1912).


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