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5 mai 2008.

Repenser l’eau pour nourrir la planète

EDITO MAI 2008 Le temps de passer à d’autres actualités, la (...)

EDITO MAI 2008

Le temps de passer à d’autres actualités, la perspective d’une crise alimentaire mondiale a fait les gros titres : flambée des prix des céréales, émeutes de la faim, l’aide humanitaire désemparée, etc. Mais, on a beau chercher : presque pas un mot sur l’eau. Comme si l’on avait oublié que l’agriculture avait besoin d’eau. Comme si produire davantage de nourriture n’appelait aucune question du genre : aura-t-on pour cela assez d’eau et comment va-t-on la gérer ?

Faut-il rappeler que l’agriculture, en moyenne mondiale - avec donc de très grandes variations et inégalités locales - consomme 70% de l’eau prélevée dans son cycle naturel ? Qu’au cours des quarante dernières années, la superficie totale des terres irriguées a pratiquement doublé, ce qui a heureusement permis d’améliorer l’alimentation de nombreuses populations ? Mais aussi que l’extension de l’irrigation a des limites, et qu’elle est de plus en plus coûteuse en termes de financements comme en impacts néfastes pour l’environnement ?

Il n’est peut-être pas inutile, avant toute chose, de rappeler quelques rudiments : par exemple qu’il faut quelque 1’500 litres d’eau pour produire un kilo de céréales. Et qu’il en faut dix fois plus pour obtenir un kilo de viande de bœuf fraîche, compte tenu de l’eau consommée par le bétail pour sa croissance et celle nécessaire à la production de son alimentation fourragère. On compte qu’il faut environ 3’000 litres d’eau pour produire la nourriture qu’une personne consomme chaque jour. Soit, grosso modo, un litre d’eau pour obtenir une calorie nutritive.

Faire face à la crise alimentaire annoncée implique donc d’inventer de nouvelles façons de gérer l’eau nécessaire à la production agricole. L’an dernier, des experts se sont déjà penchés sur la question et l’une de leurs conclusions était qu’il fallait absolument penser l’eau autrement, car il y va de la sécurité alimentaire, du succès de la lutte contre la pauvreté et de la sauvegarde des écosystèmes dont on oublie trop souvent qu’une part de l’eau doit aussi leur être réservée (1).

On ne pourra pas pratiquer indéfiniment la fuite en avant et faire croire qu’il suffit de construire de nouveaux barrages et de nouveaux canaux pour l’irrigation, ou de multiplier les usines de dessalement. Il est plus que temps d’agir prioritairement, et encore plus fortement car cela se fait déjà, sur la manière de gérer la demande d’eau : en incitant à toutes sortes d’économies d’eau et en réduisant les gaspillages et les pertes ; en développant des techniques à la fois moins gourmandes en eau et plus performantes en termes de rendements par quantité d’eau utilisée ; en mettant de nouvelles technologies appropriées à la portée de tous, y compris financièrement.

Surgiront sans doute aussi de nouveaux conflits autour des usages de l’eau : l’agriculture entrera plus durement en compétition avec la satisfaction des besoins croissants, entre autres, des zones urbaines, alors même que les gens des villes, dans les pays en pleine croissance, sont en train de modifier leurs habitudes alimentaires et consomment plus de viande et de produits laitiers.

La réalisation du droit à l’eau risque alors de devenir encore plus problématique, car ce droit stipule non seulement l’accès à l’eau potable de première nécessité, mais aussi l’accès « dans des conditions équitables, à l’eau et aux systèmes de gestion de l’eau, notamment aux techniques durables de récupération des eaux de pluie et d’irrigation », de manière à garantir un approvisionnement en eau adéquat pour l’agriculture de subsistance (2).

Autre paramètre dont il faudra tenir compte : les changements climatiques. Prenez l’exemple du delta du Mékong, véritable grenier à riz du Vietnam par ailleurs gros exportateur. D’énormes efforts y ont été menés pour que les paysans puissent intensifier leur production et la commercialiser au mieux. Mais ils sont d’ores et déjà confrontés à la perspective d’une élévation du niveau de la mer dont les eaux saumâtres pénètrent de plus en plus loin à l’intérieur des terres et pendant des périodes de plus en plus longues. Une vraie menace non seulement pour les récoltes de riz mais aussi pour l’alimentation, la santé, l’éducation et le mode de vie des habitants du delta (3).

L’eau, vue sous cet angle, est donc plus que jamais le grand défi urgent de l’humanité. Sans eau, l’homme non seulement souffre de la soif, mais il est aussi incapable de produire la moindre miette de nourriture. L’eau source de vie et la terre nourricière vont de pair. Pour le meilleur et pour le pire. Et même si l’homme s’évertue à les séparer.

Bernard Weissbrodt


(1) “Water for Food, Water for Life : A Comprehensive Assessment of Water Management in Agriculture.” Earthscan and International Water Management Institute. London – Colombo (2007)
(2) Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies :Observation générale n°15 sur le droit à l’eau (2002)
(3) Voir le Rapport mondial sur le développement humain 2007/2008. « La lutte contre les changements climatiques : la solidarité humaine dans un monde divisé ».




Mots-clés

Mot d’eau

  • Eurêka !

    Comment mieux exprimer l’ivresse dont la raison, heureuse, fait flotter dans l’eau et l’intuition, bienheureuse, léviter dans l’air ? Archimède sentit le mouvement et se leva de l’émotion de ces deux éléments, comme s’il entendait le murmure des ondes et la vibration du vent. Et j’entends eurêka comme ce triple écho et du corps et de l’air et de l’eau. (Michel Serres [décédé le 1er juin 2019], "Biogée", 2010)

Glossaire

  • Karst

    Ce mot, dérivé du nom d’un haut-plateau des Balkans, s’applique à un relief ou à un massif dont les roches calcaires ont été fortement érodées par l’eau, en surface (dolines, emposieux, lapiaz, etc.) et en profondeur (cavernes, grottes, gouffres, etc.), ce qui se traduit aussi au fil des infiltrations en sous-sol par des structures très complexes de circulation d’eau et de résurgences. Ces formes géologiques portent ici et là différents noms, telles les "causses" dans le Massif central français.


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