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15 novembre 2012.

Quel avenir pour les services publics d’eau potable ?

La question est on ne peut plus d’actualité. On se la pose autant (...)

La question est on ne peut plus d’actualité. On se la pose autant chez les consommateurs que chez ceux qui ont pour mission d’amener l’eau à leurs robinets. Et elle était au cœur d’un colloque organisé à la mi-novembre à Grenoble (France) et auquel participaient des praticiens du service public et des experts de la recherche scientifique. Un colloque dont on dira peut-être qu’il soulève davantage d’interrogations qu’il n’offre de réponses immédiatement applicables. Ce qui semble somme toute assez normal si l’on partage cette conviction que c’est au niveau local que se trouvent les solutions les plus appropriées. L’important, dans la diversité des situations, étant aussi de se demander à chaque fois si l’on se pose les bonnes questions.

C’est à l’initiative conjointe de la Communauté de l’eau potable de la région urbaine de Grenoble et du Laboratoire Pacte (un centre de recherche regroupant l’Université de Grenoble et le Centre national de la recherche scientifique) qu’avait été convoqué ce colloque à la fois pluridisciplinaire et d’envergure nationale sur "Le service public d’eau potable à l’épreuve du développement durable".

Son ambition déclarée était de faire une synthèse des évolutions constatées en France dans le secteur de l’eau potable depuis deux décennies, de mieux comprendre la manière dont les services publics modifient en conséquence leurs stratégies et de proposer divers outils théoriques permettant de dessiner les mutations encore à venir.

Un colloque ne se résume pas. Surtout lorsque pas moins d’une soixantaine d’intervenants y prennent la parole. Tout au mieux pourrait-on, comme devant une peinture pointilliste, tenter de s’extraire de la juxtaposition des points de vue pour capter leurs possibles convergences, à condition toutefois de prendre assez de recul. Ce qui n’est guère possible à chaud. À défaut, essayons d’en dégager quelques fragments forcément réducteurs.


- Les consommations d’eau urbaines sont en diminution constante. Les usages évoluent. Dans les ménages, on est de plus en plus sensible aux comportements anti-gaspillage de même qu’aux performances de nouveaux équipements domestiques plus économes en eau. Le secteur industriel enregistre lui aussi des baisses de consommation. Mais qui dit ventes d’eau en moins, dit aussi affaiblissement des ressources financières des distributeurs. Comment compenser les manques à gagner ?

- Les infrastructures vieillissent et leur remplacement s’annonce onéreux. Comme dit Christophe Lime, de la Régie des eaux de Besançon, "la collectivité peut choisir de renouveler plus ou moins rapidement son patrimoine, un renouvellement trop précoce majore le coût du service, trop tardif il fait peser un risque sur la qualité du service". Comment financer les investissements, et comment les amortir ? Avec quelles incidences sur le prix de l’eau ?

- Les situations de précarité hydrique se multiplient. La crise économique fait que les factures d’eau pèsent de plus en plus lourdement sur les budgets de certaines familles parmi les plus pauvres au point, faute de paiement, de se voir menacées de coupures d’eau. "Le droit à l’eau, dit Anne Le Strat, présidente d’Eau de Paris, doit aussi être effectif pour les plus démunis, les personnes qui vivent dans un logement indigne, qui en squattent un ou celles qui n’en ont pas". Comment organiser les solidarités, et quelles tarifications proposer qui prennent aussi en compte les impératifs de justice sociale ?

- La protection des eaux passe par le respect de nouvelles normes. Les réglementations européennes, signale Rémi Barbier, chercheur à Strasbourg, vont obliger les gestionnaires à diminuer les traitements de purification requis pour produire de l’eau potable et à mettre en œuvre "des politiques de maîtrise de la qualité des ressources qui vont au-delà de la gestion classique des périmètres de protection des captages". Comment relever les défis d’une gestion intégrée qui implique des concertations sur des territoires beaucoup plus vastes, c’est-à-dire ceux des bassins versants ?

- Les services publics évoluent eux aussi. On en sait quelque chose à Grenoble qui sert de référence quasi symbolique à tous ceux qui en France remettent en cause le modèle de délégation à des entreprises privées. En 1989, les services de l’eau du chef-lieu de l’Isère avaient été privatisés dans des conditions jugées plus tard illégales et plusieurs décisions de justice avaient ouvert la voie de la remunicipalisation devenue effective en l’an 2000. Paris a repris le même type de gestion en 2010, Lyon vient tout juste de décider de continuer à la confier au secteur privé, et d’autres villes en France se posent le même genre de questions au moment où de nombreux contrats de délégation arrivent à échéance : quelle forme de gouvernance est-elle le mieux adaptée pour garantir une gestion économique durable ?

- Les territoires et les collectivités se recomposent. Les nécessités de rationalisation, d’efficacité ou encore d’économies d’échelle poussent les communes - responsables de la qualité, de la bonne marche et de la durabilité de leurs services d’eau - à rejoindre leurs voisines pour fusionner ou pour créer des groupements intercommunaux, des communautés d’agglomération, etc. Ces mutualisations inédites ne vont pas sans débats lorsqu’il faut mettre en place de nouveaux outils de gestion. Les collectivités sont-elles prêtes à franchir ce pas ?

- Les citoyens veulent avoir leur mot à dire dans la gestion de leurs eaux. Le temps du pouvoir de décision laissé aux seuls techniciens semble définitivement révolu. Qu’il s’agisse de protection de la ressource, de tarification sociale, d’investissements, de conciliation des demandes en eau, etc., les grandes décisions requièrent désormais l’information, la consultation sinon l’aval des comités d’usagers. Quelles structures va-t-on développer pour satisfaire ces exigences démocratiques ? Et comment concilier les solutions adaptées aux situations locales avec le redimensionnement territorial des services ?


"La gestion de l’eau fait société"

Tout le monde est à peu près d’accord pour dire que la gestion des services de l’eau potable et de l’assainissement est l’un des dossiers les plus complexes que les collectivités publiques ont pour mission d’empoigner. Les enjeux y sont tout à la fois techniques et sanitaires, économiques et financiers, sociaux et environnementaux, donc hautement politiques au sens noble du mot puisqu’il y va d’un bien commun auquel tout citoyen doit avoir un accès en toute équité.

Bernard Pecqueur, professeur à Grenoble, va plus loin en suggérant que "la gestion de l’eau fait société" et qu’elle est d’une certaine manière "idéale pour comprendre le mécanisme des mutations territoriales". Étant entendu qu’un territoire n’est pas qu’une simple surface précisément délimitée, mais d’abord et avant tout "une communauté de personnes habitant un cadre géographique donné", devant faire face à des problèmes communs auxquels elles doivent ensemble trouver les meilleures solutions possibles.

"On est donc loin des débats simplistes", conclura Henri Coing, professeur émérite de sociologie. Loin des débats unidimensionnels qui opposent le public au privé, le national au local, le contrat à la régulation, l’autofinancement intégral à la gratuité du service : "Le véritable enjeu est la construction sociale d’une prise en charge collective de l’eau. Et c’est beaucoup plus difficile."

Bernard Weissbrodt


- Lien vers le site du colloque




Infos complémentaires

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:: Le projet Eau&3E
et la durabilité des services d’eau dans les grandes villes

Comment assurer la durabilité des services d’eau et d’assainissement ? C’est à cette question que depuis 2009 les partenaires du projet Eau&3E cherchent à répondre et proposent une démarche pluridisciplinaire et prospective basée sur les trois grands critères du développement durable (3E : Économie, Environnement et Éthique).

Pour les coordinateurs de ce projet, Bernard Barraqué et Laure Isnard, respectivement directeur de recherche et ingénieur d’études au CNRS, il semble évident que le modèle actuel des services d’eau est confronté à une crise sans précédent.

Dans l’un des six ateliers scientifiques organisés dans le cadre du colloque grenoblois, ils ont souligné quelques-unes des questions qui font aujourd’hui problème :

- La consommation d’eau baisse depuis une vingtaine d’années, mais jusqu’où ira ce phénomène qui réduit régulièrement les recettes des services publics dépendant de la facture et des compteurs ?
- Les infrastructures vieillissent et doivent être renouvelées, mais est-ce à l’identique ou bien doit-on imaginer un ’recul du tout-réseaux’ ?
- Les plus démunis ont du mal à payer des factures en augmentation : faut-il faire une péréquation interne aux usagers, ou une aide sociale en général ?
- Associer les citoyens à la gestion du service, cela fait-il gagner du temps ou en perdre ? Quels coûts de transaction additionnels et quels coûts évités plus tard ?

- En savoir plus sur le
projet Eau&3E


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Les installations de Rochefort, poste de commandement de toute la distribution en eau de Grenoble, sont situées sur la nappe souterraine du Drac. Cette ancienne auge de l’ère glacière totalement comblée par des alluvions constitue un filtre naturel qui confère à l’eau une qualité exceptionnelle de pureté naturelle. Le site offre une capacité maximale de production journalière de 137’000 m3 d’eau par jour. (Photo aqueduc.info)


:: L’eau, facteur de développement urbain

Ce colloque de Grenoble se déroulait dans un cadre essentiellement français, faisant plutôt référence à des situations souvent propres à l’Hexagone, à ses contextes historiques et géographiques, économiques et sociaux, juridiques et institutionnels. Mais ses organisateurs avaient aussi tenu à ouvrir ce rendez-vous sur des points de vue extérieurs et fait appel à des intervenants de pays voisins, voire d’Afrique du Nord et sahélienne.

Parmi eux, Géraldine Pflieger, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève, s’est plus particulièrement intéressée à la relation, qui ne cesse de se renforcer, entre ressources et réseaux d’eau d’une part, et développement urbain d’autre part. Elle note à ce propos qu’aujourd’hui "les villes se trouvent dans l’obligation d’acquérir de nouvelles ressources de qualité afin de pouvoir accompagner leur croissance". Mais qu’elles ne peuvent plus pour cela suivre le modèle qui a prévalu pendant des décennies lorsqu’elles allaient chercher l’eau relativement loin de leurs murs. Ce qui pose la question des relations entre la ville et la campagne, entre le centre-prédateur et la périphérie-réservoir.

Au passage, Géraldine Pflieger rappelle cet épisode, à la fois anecdotique et révélateur des mentalités de l’époque, qui a vu en même temps, à la fin du 19e siècle, les Lausannois refuser de boire de l’eau provenant du Lac Léman et préférer la chercher dans les Préalpes, et les Parisiens imaginer un aqueduc de 440 kilomètres grâce auquel ils allaient pouvoir amener chez eux de l’eau prélevée dans le même lac. Projet évidemment jamais réalisé.

Autres époques, autres lieux, autres solutions : la ville de Bâle pompe de l’eau (non potable) dans le Rhin pour inonder une forêt. Laquelle eau sera ensuite extraite de la nappe phréatique forestière et redistribuée dans le réseau de la ville avec un minimum de traitement, à un coût bien moindre que si on recourait à des techniques de purification. Le modèle, probablement unique en Europe, fonctionne depuis une soixantaine d’années … et la forêt est devenue aussi un espace de détente. (bw)

- Pour en savoir plus, voir aussi :
Géraldine Pflieger,
"L’eau des villes"

Glossaire

  • Bief

    À l’origine, ce mot désignait un canal de dérivation amenant les eaux d’un cours d’eau vers une installation hydraulique (roue à aubes de moulin, turbine hydroélectrique, etc.) ou vers des ate-liers utilisant l’énergie hydraulique (usines de tissage, scieries, etc.). Par bief, on entend aussi aujourd’hui une section de cours d’eau entre deux chutes ou d’un canal de navigation entre deux écluses.

Mot d’eau

  • Eaux usées

    "Dans un monde où la demande en eau douce augmente sans cesse, et où les ressources en eau limitées subissent de plus en plus des contraintes du fait de la surexploitation, de la pollution et des changements climatiques, il est tout simplement impensable de négliger les opportunités qu’offre l’amélioration de la gestion des eaux usées." (Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau 2017)


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