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10 mai 2011.

Qualité et prix de l’eau : le désarroi des consommateurs

ÉDITO MAI 2011 L’enquête d’un magazine de consommateurs, les (...)

ÉDITO MAI 2011

L’enquête d’un magazine de consommateurs, les questions d’auditeurs d’une émission radio, une comparaison des tarifs pratiqués dans les 50 plus grandes villes de Suisse : voilà qui, récemment, semble avoir jeté le doute dans le grand public sur la réelle capacité des distributeurs d’eau potable d’en garantir la qualité et de la vendre à un prix équitable.

Si ces services, comme ils le prétendent, font couler dans leurs réseaux une eau d’une qualité irréprochable, tout à fait respectueuse des normes légales de ce pays, régulièrement contrôlée par les chimistes cantonaux comme nulle autre denrée alimentaire, comment se fait-il qu’on y trouve autant de résidus chimiques ? Et comment expliquer que, d’un coin à l’autre du pays, le prix de l’eau au robinet puisse varier aussi considérablement, du simple au triple, voire plus ?

Plusieurs sondages d’opinion l’ont par le passé démontré : le consommateur suisse fait largement confiance aux distributeurs d’eau, même si, trop souvent, il ignore d’où elle vient, combien il en prélève, combien elle coûte. Certes, depuis plusieurs années, les services d’eau des grandes villes investissent énormément dans la sensibilisation du public à ce genre de questions, mais les lacunes d’information dans ce domaine restent flagrantes du côté des usagers. Ce qui se comprend assez facilement à voir la complexité des problèmes posés par l’approvisionnement en eau potable.

Une enquête légitime sans vraies réponses

Le magazine ‘Bon à savoir’ et l’émission ‘On en parle’ (Radio suisse romande) ont fait enquête commune (1) sur la qualité de l’eau potable en Suisse romande. Ils ont prélevé des échantillons d’eaux du robinet et d’eaux minérales en bouteilles qu’ils ont fait analyser. Le diagnostic conclut au respect des normes légales mais relève des déficiences dans le traitement des résidus chimiques.

Ce constat appelle en tout cas quelques remarques. D’abord qu’il semble bien risqué de tirer quelque enseignement pertinent sur la base de 14 prélèvements seulement alors que la Suisse romande compte quelque 750’000 ménages. Un échantillon sans aucune mesure avec les dizaines de milliers d’analyses faites chaque année par les distributeurs. On n’en tirera donc pas de conclusion générale (ce que ne font d’ailleurs pas les auteurs de l’enquête).

Ensuite que ces 14 prélèvements ont été faits à l’intérieur d’immeubles privés. Or la mise en conformité aux normes et l’entretien des réseaux intérieurs ne sont pas du ressort des distributeurs d’eau (dont la responsabilité s’arrête au compteur), mais aux propriétaires. Chacun sait que l’état des tuyauteries peut varier d’une maison à l’autre, en fonction par exemple de l’époque de sa construction ou des matériaux utilisés.

On ne tirera donc pas là non plus de hâtives conclusions. Mais l’utilité d’une telle enquête est tout à fait légitime de par les questions qu’elle soulève : elle met le doigt sur des déficiences évidentes du domaine privé dans la gestion des canalisations, par ignorance ou par négligence. Foi de consommateur : jamais aucun ‘contrôleur’ ne vient vérifier la qualité de l’eau qui coule aux robinets de vos maisons ou appartements.

Cela enfin n’exonère pas les distributeurs, car manifestement certains des résidus chimiques que l’on peut repérer dans des réseaux intérieurs proviennent de toute évidence du réseau d’approvisionnement. Face à la spectaculaire dissémination de micropolluants en tous genres et de toutes origines, les stations de traitement doivent faire appel à des technologies de filtration de plus en plus sophistiquées et de plus en plus coûteuses aussi. De ce point de vue, il appartient aux autorités politiques de faire en sorte que ces distributeurs aient les moyens d’intervenir efficacement par un personnel qualifié, des équipements techniques adaptés et des ressources financières suffisantes.

Évitons cependant d’inverser les raisonnements. C’est à la source des pollutions qu’il faut enrayer le mal. Nathalie Chèvre, chercheuse en écotoxicologie à l’Université de Lausanne, le souligne fort à propos : “les quantités de substances chimiques ingérées via l’alimentation ou via les cosmétiques semblent être plus problématiques que leur ingestion via l’eau potable.” On connaît ce cercle vicieux qui veut que le secteur industriel, à l’origine d’une grande part des pollutions de l’eau, est aujourd’hui sollicité pour y trouver des outils efficaces de traitement. Non sans quelque bénéfice substantiel, évidemment.

Le coût de l’eau : une chaîne de contraintes

S’agissant des taxes liées à l’approvisionnement en eau potable et au traitement des eaux usées, le dernier rapport de Monsieur Prix, portant sur les données recueillies dans les 50 plus grandes villes de Suisse (2), met non seulement en évidence l’extrême disparité des prix - celui payé à Saint-Gall est 3 à 4 fois plus cher que celui facturé à Sion - mais aussi la difficulté, pour ne pas dire la témérité, de comparer ces différences de tarification entre une ville et une autre. C’est oublier une donnée fondamentale de l’eau, à savoir qu’elle est d’abord une ressource locale et que la plupart du temps on n’a guère d’autre choix (à moins de déployer des moyens extraordinaires) que de ‘faire avec’ sa disponibilité effective.

Chaque distributeur doit prendre en compte sa propre situation locale d’approvisionnement : hydrologique, démographique, climatique, économique, financière, etc. Autant de conditions qui vont évidemment se refléter dans le prix de l’eau. Malgré tous les efforts d’information en la matière, voilà pourquoi il reste extrêmement laborieux, là aussi, de tenter d’expliquer les effets qu’entraîne cette chaîne de contraintes quasiment incontournables.

Il n’est pas certain cependant que la tarification des services de l’eau se fasse toujours en toute transparence. En Suisse, cela est généralement de la compétence des communes et si les principes d’une gestion démocratique sont respectés, cela concerne non seulement l’usager (chez les distributeurs on préfère le vocable ‘client’, c’est dire la conception marchande qu’on s’en fait !) mais également le citoyen. Est-il suffisamment informé pour qu’il puisse se faire une idée juste des problèmes et de la portée des décisions à prendre ?

Le Préposé fédéral à la surveillance des prix, Stefan Meierhans, cité par Le Matin Dimanche (3), estime à ce propos que “le principe du consommateur-payeur ou pollueur-payeur n’est pas respecté”. Même si la règle veut que les bénéfices des services de l’eau soient intégralement réinvestis dans le même secteur, il arrive parfois qu’ils soient reversés dans la comptabilité générale des communes. Ce qui, bien évidemment, peut avoir pour conséquence d’affaiblir les budgets de l’approvisionnement en eau.

Gestion publique et contrôle citoyen

Sauf erreur, il n’existe pas en Suisse de groupements citoyens regroupant prioritairement des usagers de l’eau. Ce rôle de surveillance est laissé par défaut aux organisations de défense des consommateurs et aux assemblées communales. Est-ce suffisant ? En France, pour ne citer qu’un exemple et même si le modèle de gestion de l’eau y est fort différent de celui pratiqué en Suisse, la Coordination nationale des associations de consommateurs d’eau (4) rassemble aujourd’hui quelque 200 associations d’usagers des services publics locaux de l’eau potable et de l’assainissement.

Si désarroi il y a parmi les consommateurs suisses - ce que semblent montrer les questions posées lors du forum ‘On en parle’ - peut-être serait-il opportun de se demander s’ils ne devraient pas faire preuve d’un peu d’audace et se doter de ce genre d’outil associatif pour y voir plus clair dans le labyrinthe technique et administratif de la gestion de leur eau potable. Et pour être véritablement partie prenante des décisions qui les concernent.

Bernard Weissbrodt


- (1) Voir l’article aqueduc.info : Eau potable en Suisse romande : normes de qualité respectées, mais …
- (2) Ibidem : Prix de l’eau en Suisse : fortes disparités entre les villes
- (3) Le Matin Dimanche, 24 avril 2011, « Pour Monsieur Prix, l’eau des villes est souvent trop chère »
- (4) Site web de la Coordination nationale française des associations de consommateurs d’eau : www.cace.fr




Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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