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18 novembre 2003.

"Privatiser n’est pas la solution pour que les plus pauvres aient accès à l’eau"

Le secteur privé de la distribution d’eau, disent ses supporters (...)

Le secteur privé de la distribution d’eau, disent ses supporters dont la Banque Mondiale, a plus que quiconque la capacité de fournir des services de qualité au profit de la totalité des usagers, y compris les plus pauvres. En réalité, rétorque Emanuele Lobina, chercheur à l’Unité internationale des services publics de l’Université de Greenwich/Londres, les faits montrent à l’évidence qu’il est extrêmement difficile de concilier recherche de profits et service aux populations pauvres. Sauf à bénéficier de fonds publics ou de modifier les contrats de partenariat en cours.

De ses analyses, Emanuele Lobina conclut en effet qu’il y a manifestement conflit entre intérêts commerciaux et intérêts sociaux. Le problème fondamental pour les grandes sociétés de distribution d’eau et d’assainissement vient du fait que les populations pauvres "ne sont pas rentables", qu’elles sont dans l’impossibilité de payer ni leurs raccordements aux réseaux ni leur consommation, et que de toutes façons elles ne consomment pas suffisamment d’eau pour couvrir les frais de la distribution.

Un vrai dilemme…

Pour ces entreprises, qui doivent tirer le meilleur profit possible de leurs investissements et de leurs activités tout en se conformant aux législations locales, il s’agit d’un vrai dilemme : ou bien elles cessent de desservir les zones "non rentables" qui présenteraient alors des risques financiers, ou bien elles s’en tiennent à de strictes politiques commerciales impliquant notamment le recouvrement des coûts.

Avec pour conséquences, dans le second cas de figure, que les pauvres ne pourront pas payer et qu’ils s’en iront chercher de l’eau n’importe où sans trop se soucier de sa qualité ni des risquent qu’ils encourent.

C’est ainsi qu’en août 2000, l’Afrique du Sud a connu au KwaZulu-Natal la pire des épidémies de choléra de son histoire, causant la mort de 260 personnes. Certaines gens y sont si pauvres, dit-on, que si elles donnaient la moindre petite monnaie pour avoir de l’eau potable elles auraient du même coup moins d’argent pour acheter de quoi se nourrir.

…et comment le contourner

Pour sortir de leur dilemme, explique Emanuele Lobina, les entreprises privées tentent différentes approches et développent des critères de sélection. Certaines décident par exemple de n’intervenir que là où le revenu par tête d’habitant n’est pas trop bas. Ou font alors un tri entre les pauvres ou entre les quartiers "rentables" et les autres dans lesquels elle n’assureront qu’un service minimal (simple infrastructure commune, réservoir ou autre).

Une autre "solution" pour les sociétés privées consiste à faire appel au travail volontaire des habitants des zones concernées, à des compensations tarifaires où les usagers riches paient l’eau plus cher que les pauvres, ou à l’aménagement de clauses spéciales lors des renégociations de contrats avec les collectivités publiques de manière à faire porter à celles-ci les risques financiers des opérations. Ce que Emanuele Lobina et d’autres résument en une formule : "moins d’infrastructures, plus de profits" ! Ou : "les bénéfices au privé, les risques à l’Etat".

En janvier 2002, le patron de SAUR International, la quatrième plus grande multinationale de l’eau, résumait parfaitement la situation : d’une part, "l’échelle des besoins dépasse largement les capacités financières et les marges de risque du secteur privé", d’autre part, "ides garanties substantielles et des facilités de prêts sont inévitables pour atteindre les niveaux d’investissements requis".

Le "Rapport Camdessus", du nom de l’ancien président du Fonds monétaire international, publié lors du Forum mondial de l’eau en mars 2003 à Kyoto, se veut une réponse à ces constats des grandes multinationales de l’eau. Si l’on veut véritablement " financer l’eau pour tous", il faut non seulement plus que doubler le montant des contributions financières actuelles, mais exiger un effort à tous les niveaux. Entendez, dans la bouche de Michel Camdessus lui-même, que les services publics "doivent aujourd’hui s’organiser avec le privé qui sait seul faire les investissements nécessaires au meilleur coût et avec efficacité". Ce que conteste donc Emanuele Lobina. (bw)




Infos complémentaires

Il existe des réponses alternatives

Pour le chercheur londonien, "le secteur privé n’est pas le seul moyen de développer les infrastructures de l’eau, d’ailleurs il a plutôt tendance aujourd’hui à s’en retirer, du moins en partie (…) Pour réaliser les objectifs de l’ONU [entre autres la diminution de moitié d’ici 2015 de la population qui n’a pas accès à l’eau potable], il y a des potentiels à exploiter dans le domaine public. Il faut pour cela miser sur la démocratie, la transparence, la responsabilité, la gestion saine. Et pour réussir au plan social, il faut faire preuve de flexibilité et connaître les besoins de la population."

Emanuele Lobina voit des alternatives viables dans les partenariats public-public (PUP) sous forme de coopérations inter-étatiques, jumelages inter-villes ou autres. De ce point de vue, on peut déjà selon lui citer quelques exemples de réussite : à Lilongwe (Malawi), à Ambon (Indonésie), à Tegucigalpa (Honduras) ou encore dans les Pays Baltes. Mais ça, c’est déjà un autre débat.

Lien

Public Services Intrernational Unit (PSIRU), University of Greenwich/London

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Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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