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13 janvier 2020.

Petit tour de Suisse
des eaux transfrontières (4)

4/4. À l’ouest, de l’Orbe à la Birsig

Suite et fin de l’inventaire succinct des principaux cours d’eau suisses qui font partiellement office de frontière nationale, des points précis où certains d’entre eux entrent en Suisse et/ou en sortent, et de quelques-unes des particularités précisément liées au partage des eaux transfrontières. Après la remontée du Rhin, la périphérie des Grisons, du Tessin, du Valais et du canton de Genève sans oublier le Léman, ce "tour de Suisse" s’achève sur la frontière ouest, de l’Orbe à la Birsig.

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L’Orbe, peu après son entrée
dans la Vallée de Joux (aqueduc.info)
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Les eaux de l’Orbe sorties du Lac des Rousses, dans la Région française Bourgogne-Franche-Comté, pénètrent en Suisse par la Vallée de Joux, dans le canton de Vaud, avant de rejoindre le bassin des grands lacs du pied du massif jurassien et de prendre définitivement le nord en direction du Rhin. Dans le haut de son parcours, cette rivière est rejointe par la Jougnena, qui a certes sa source en Suisse, mais qui entre temps fait une brève incursion dans le département français du Doubs avant de revenir en terre vaudoise.

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Passerelle sur le Doubs à son entrée en Suisse
à Clairbief (Soubey, JU) (aqueduc.info)

Avant d’entamer à Soubey une boucle de 27 km en territoire suisse et d’en ressortir à Ocourt (commune du Clos-du-Doubs) pour se diriger vers le sud et la Saône, le Doubs dans son parcours vers le nord sert de frontière naturelle entre le département français éponyme et les cantons de Neuchâtel et du Jura sur une quarantaine de kilomètres (pour une longueur totale de 453 km), ce qui en fait le deuxième plus grand tronçon de cours d’eau frontalier après celui du Rhin entre Bâle et Eglisau. Trois aménagements hydroélectriques ponctuent ce segment : les barrages du Châtelot et du Refrain, ainsi que l’usine électrique de La Goule.

🔹 Pour faire face aux graves signes de dégradation de l’écosystème aquatique constaté depuis plusieurs années sur le tronçon frontalier du Doubs, les autorités suisses et françaises ont instauré en 2011 une structure de gouvernance binationale [1] composée de trois groupes de travail dédiés à la qualité des eaux, à la pêche et à la gestion des débits liés à la production hydroélectrique.

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À Biaufond, la borne située au point de jonction de la France et
des cantons de Neuchâtel et du Jura porte les numéros 606 et 1
correspondants à deux systèmes différents de numérotation. Elle est
immergée depuis la construction du barrage du Refrain en 1909.
(© extrait de carte swisstopo)

Le tracé entre Les Brenets et Clairbief (Soubey) présente également une particularité due à l’histoire des relations entre les diverses autorités riveraines : sur le tronçon riverain neuchâtelois, la frontière passe au milieu de la rivière depuis 1824 (jusque-là, elle fluctuait d’une berge à l’autre). Mais à Biaufond elle passe sur la rive droite du territoire jurassien. Son explication historique est à chercher dans l’échange de territoires conclu en 1780 dans un traité de rectification des frontières entre le roi de France Louis XVI et le prince-évêque de Bâle Frédéric Louis de Wangen.

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L’Allaine près de la frontière à Boncourt (aqueduc.info)

L’Allaine traverse l’Ajoie (canton du Jura) et quitte la Suisse à Boncourt, à l’extrémité nord du bassin versant suisse du Rhône. Quelques kilomètres après la frontière, elle change brièvement son nom en Allan avant de rejoindre le Doubs. En 2010, le Canton du Jura et la Communauté de communes du Sud Territoire de Belfort avaient conclu pour cinq ans un contrat de rivière transfrontière dans le but d’améliorer l’état des cours d’eau du bassin versant de l’Allaine.

La Lucelle, qui a sa source dans la commune suisse de Pleigne, fait frontière sur 12 km entre le canton du Jura et le département du Haut-Rhin, puis traverse l’enclave soleuroise de Kleinlützel avant de rejoindre le canton de Bâle-Campagne et la ville de Laufon pour se jeter dans la Birse (affluent du Rhin). D’un point de vue de la linguistique traditionnelle, cette rivière (Lucelle – Lützel) se trouve aux confins des dialectes germaniques (alsacien et suisse-allemand) et des patois de langue d’oïl (franc-comtois et jurassien) apparentés à l’ancien français.

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Carte de Bâle vers 1880 : la Birsig passait
par la Barfüsserplatz et la Marktplatz avant
de rejoindre le Rhin près du Pont du Milieu
(© Atlas topographique de la Suisse / swisstopo)

La Birsig, née dans le département français du Haut-Rhin, n’est longue que d’une vingtaine de kilomètres, mais dans son parcours vers le nord, après avoir franchi la frontière, elle ne traverse pas moins de trois cantons suisses : Soleure, Bâle-Campagne et Bâle-Ville. Son histoire dans la capitale bâloise n’est guère reluisante. Cette rivière a en effet très longtemps servi d’égout naturel dans lequel les habitants déversaient à peu près tous leurs déchets, au point d’être surnommée "die stinkende Kloake", le cloaque puant. Au milieu du 19e siècle, ce manque d’hygiène, régulièrement conjugué à des inondations, a provoqué de graves épidémies de choléra et de fièvre typhoïde. Aujourd’hui, en ville de Bâle, la presque totalité de son lit est souterrain. La Birsig rejoint le Rhin à deux kilomètres en amont du Dreiländereck, là où précisément avait commencé ce petit tour de Suisse des principales eaux transfrontières.

En guise de conclusion

- La Suisse se situe sur la ligne de partage de cinq bassins hydrographiques continentaux. En moyenne annuelle, ce sont quelque 52 milliards de mètres cubes d’eau qui s’écoulent hors du périmètre national, soit plus d’un million et demi de litres à la seconde. Les trois-quarts environ de ce volume résultent de précipitations ou de la fonte des glaciers sur le territoire suisse.

- Plus de 20 % des 1’935 km de la frontière suisse correspondent à des segments de cours d’eau de toutes tailles ou à des lignes virtuelles tracées sur des plans d’eau.

- C’est dans les territoires très découpés et plus ou moins enclavés dans les pays limitrophes que l’on trouve (à basse altitude) une grande densité de petits cours d’eau transfrontières, en particulier dans les cantons de Schaffhouse et de Genève, dans le sud du Tessin, et en plus faible proportion dans le nord-ouest jurassien et bâlois.

- Au fil du temps, de nombreux accords bilatéraux ont été passés par la Suisse avec ses États voisins pour régler des problèmes relatifs notamment à la protection, à la gestion et à divers usages de leurs ressources hydriques communes, ce qui paraît démontrer que les cours rassemblent davantage qu’ils ne divisent.

- Dans les décennies à venir, la coopération transfrontière sous toutes ses formes va sans doute devoir se développer en raison des impacts prévisibles des changements climatiques sur les niveaux et les régimes des eaux (crues et étiages plus importants, rapide fonte des glaciers).

Bernard Weissbrodt

Ce texte fait partie d’une série de 4 articles :
1. En remontant le Rhin
2. Sur le pourtour des Grisons et du Tessin
3. Du Valais à Genève en passant par le Léman
4. À l’ouest, de l’Orbe à la Birsig

L’ensemble de ces textes est regroupé dans un document PDF disponible ci-dessous, complété par 4 pages de références et de données hydrographiques correspondant à cet inventaire non exhaustif.

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Eaux transfrontières
de Suisse
aqueduc.info


Notes

Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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