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6 octobre 2007.

Or bleu ou essence verte

EDITO OCTOBRE 2007 Pour une fois, Jean Ziegler et Peter Brabeck (...)

EDITO OCTOBRE 2007

Pour une fois, Jean Ziegler et Peter Brabeck semblent d’accord sur un point, même si les prémisses de leurs raisonnements divergent. La promotion des biocarburants se fait au péril de la sécurité alimentaire. Pour le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, le mélange nourriture et carburant ne peut être qu’explosif. Le patron du géant alimentaire Nestlé lui fait écho : l’eau disparaît plus vite que le pétrole et sa pénurie se fait beaucoup plus menaçante.

Depuis quelque temps, de nombreux experts tirent sur la sonnette d’alarme. Les discours dithyrambiques qui saluaient les miracles et vertus sans limites de l’essence verte retombent comme de vulgaires soufflés. L’accroissement spectaculaire de la production de biocarburants à base de maïs, de canne à sucre, de soja ou autres céréales fait dangereusement grimper leur prix. Et les plus pauvres en paient largement la facture. Les Mexicains, en un an, ont vu le prix du maïs multiplié par quatre.

C’est que, dans l’euphorie, on a oublié quelques données pourtant élémentaires. Le paramètre ‘eau’, par exemple. « Obtenir un litre d’éthanol requiert 3 à 5 litres d’eau d’irrigation et produit jusqu’à 13 litres d’eau usée. Il faut l’équivalent énergétique de 113 litres de gaz naturel pour traiter ces eaux usées », note Eric Holtz-Giménez, dans le Monde diplomatique (1).

Les futures demandes du marché des biocarburants postulent l’extension des terres cultivables (par la déforestation ?), un meilleur rendement des cultures (grâce aux OGM ?), de gros investissements (et la mainmise des multinationales ?), mais aussi un accroissement substantiel des besoins en eau (au détriment des cultures vivrières ?).

On estime – c’est du moins l’avis des experts de la récente Semaine internationale de l’eau, à Stockholm – « que la quantité d’eau supplémentaire nécessaire à la production de biocarburant sera aussi importante que celle dont le secteur agricole aura besoin d’ici l’année 2050 pour répondre aux besoins alimentaires de la planète ». Sans parler des menaces que le développement de ces cultures bioénergétiques feront peser sur la qualité des ressources en eau que le monde agricole peine déjà aujourd’hui à préserver de toutes sortes de pollutions.

Certes, des chercheurs se sont attelés à de nombreux travaux sur de nouvelles générations de biocarburants, de manière à prendre mieux en compte les impératifs sociaux et écologiques d’une politique bioénergétique qui donne enfin leur chance aux plus pauvres. On dit aussi que certains végétaux de mers et d’océans pourraient à l’avenir offrir une intéressante source de carburants.

Reste, comme on pouvait le lire fin août dans un quotidien anglais, qu’encouragés par le président Bush à produire assez de biocarburants pour réduire la dépendance pétrolière du pays, « des milliers de producteurs ont par patriotisme transformé le grenier de céréales de l’Amérique en un immense réservoir d’essence. Il y a un an seulement, leur maïs servait à nourrir le bétail ou était exporté comme aide alimentaire. En septembre, le gros de leurs moissons sera acheminé vers une nouvelle usine pour y être transformé en éthanol, un bel alcool incolore prêt à être consommé non par les gens, mais par les voitures » (20% de la récolte 2006 de maïs made in USA a servi à fabriquer de l’éthanol, c’est-à-dire à peine 2% des besoins des automobilistes américains) (2).

On comprend mieux pourquoi Alexander Zehnder, président du Conseil des écoles polytechniques fédérales, expliquait l’autre jour que l’eau est en train de devenir un facteur économique de plus en plus contraignant, et que les pays importateurs de denrées alimentaires se retrouvent dans une situation de dépendance de plus en plus conséquente (3).

Alors, quelle priorité pour l’eau ? Pour nourrir la planète ? Ou pour faire le plein de carburant ?

Bernard Weissbrodt


Post-Scriptum. Le 25 octobre 2007, à New York, lors de la présentation à l’Assemblée générale de l’ONU de son rapport annuel sur le droit à l’alimentation, Jean Ziegler a recommandé aux États d’imposer un moratoire de cinq ans à toutes les opérations visant à produire des biocarburants à partir de denrées alimentaires, cela afin d’en évaluer les impacts potentiels sur le droit à l’alimentation et sur d’autres droits sociaux, environnementaux et fondamentaux, tels le droit d’accès à l’eau potable.

(1) Directeur général du Food First – Institute for Food and Development Policy, “Les cinq mythes de la transition vers les agrocarburants”, Le Monde Diplomatique, Juin 2007.
(2) John Vidal, “The looming food crisis”, The Guardian, August 29 2007.
(3) Leçon inaugurale de l’année académique IUED-HEI, Genève, 24 septembre 2007.

Lire aussi les positions, en Suisse, de l’Office fédéral de l’environnement, de la Direction du développement et de la coopération, et de AllianceSud




Mots-clés

Glossaire

  • Pénurie

    Les pénuries surviennent lorsqu’il n’y a pas assez d’eau pour satisfaire à la fois les demandes humaines et les besoins de la nature, soit parce que cette eau fait physiquement défaut, soit parce que la demande est excessive ou que la ressource a été surexploitée, soit parce que le manque d’infrastructures, de moyens financiers ou de compétences techniques ne permet pas à une population de s’approvisionner en eau de quantité et de qualité suffisantes, soit aussi parce que des groupes humains sont empêchés par d’autres d’y avoir accès.

Mot d’eau

  • Un grand fleuve

    C’est le destin de tous les grands fleuves que d’être unique au monde, et chacun pour lui sans jamais pouvoir en toucher d’autres autrement que pour l’absorber (...) Le Fleuve, même si proche, ignore tous ses congénères. Il ne se sépare de l’immense nappe souterraine que pour couler aussitôt une âpre vie singulière, isolée par des barrières que jamais son Génie ne surmontera, et delà, on sait vers quel néant marin il se dissout ... (Victor Segalen, 1878-1919)


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