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18 décembre 2019.

Odo-Otchéré, entre précarité et prospérité

Lettre du Bénin 43

Je reviens d’Odo-Otchéré, un village du département des Collines, dans le centre du Bénin. Cette localité, dont le nom en langue locale signifie "au puits d’eau de Otchéré" mais où l’eau potable est néanmoins une ressource précaire, compte un millier d’habitants, dont deux tiers de femmes. Tout le monde y est paysan pendant la saison des pluies, de mai à octobre, et les femmes s’adonnent au maraîchage de décembre jusqu’en avril, grâce à une retenue d’eau aménagée il y a une quinzaine d’années.

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Système de récupération d’eau de pluie
pour usages domestiques.

Le département des Collines et la commune de Dassa-Zoumé à laquelle appartient le village d’Odo-Otchéré sont réputés pour la précarité, voire la pénurie, de leurs ressources en eau. Dans cette région, chaque goutte de pluie qui tombe sur le toit de la case est vite recueillie dans des citernes domestiques et aucune ne doit être perdue avant que tous les récipients ne soient remplis. Ensuite, tous les autres travaux de la maisonnée qui nécessitent de l’eau sont faits pendant que la pluie tombe encore. Il s’agit de profiter au maximum de la générosité de Dame Nature chaque fois que l’occasion le permet. À Odo-Otchéré chaque goutte d’eau vaut son pesant d’or.

Pendant la saison sèche qui va de décembre à mai, l’eau de consommation des gens du village est fournie par un seul et unique forage muni d’une pompe à bras. Par 40°C à l’ombre, l’affluence à la pompe connaît des records. Comme tout le monde veut en même temps passer le premier, les rixes y sont nombreuses et spectaculaires lorsque s’échangent coups de poings et de bassines en aluminium. Le forage est sollicité 24 heures sur 24, explique le chef du village Grégoire Tossa. Cet ancien instituteur aujourd’hui à la retraite est évidemment fort peiné de voir ses administrés se battre pour ce qui est ni plus ni moins qu’un droit constitutionnel : l’accès à l’eau potable. S’il reste néanmoins optimiste, c’est parce qu’il existe un projet de forage fonctionnant à l’énergie solaire. Plus rapide et moins pénible, cette solution devrait sans doute réduire la tension entre les populations autour du point d’eau.

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Il y a toujours affluence à l’unique forage d’eau potable d’Odo-Otchéré. (cliquer sur les images pour les agrandir)

Une retenue d’eau pour améliorer
l’alimentation des enfants

La retenue d’eau d’Odo-Otchéré a été aménagée il y a une quinzaine d’années par une ONG française afin de permettre au village de cultiver en contre-saison des légumes et quelques spécialités potagères dont les familles avaient besoin pour lutter contre une malnutrition endémique de leurs enfants.

La retenue couvre une superficie de près de huit hectares pour une profondeur de deux mètres environ. Les eaux de ruissellement y convergent par gravitation pendant l’hivernage et cette accumulation suffit à la pratique du maraîchage pendant les grandes chaleurs.

Aujourd’hui, cinq groupements de 135 femmes chacun y sont actifs quotidiennement de part et d’autre de la retenue d’eau. Les moyens de culture sont rudimentaires et précaires, mais les spécialités cultivées sont très recherchées dans la région et dans les grandes villes du Bénin. Entre autres le crincrin [1] qui donne une sauce gluante souvent associée aux plats de féculents comme l’igname et le manioc.

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Aux abords de la retenue d’Odo-Otchéré, l’arrosage des planches de culture se fait à la main.

Cette activité maraîchère occupe la femme qui passe la journée entière sur les terres proches de la retenue. Elle l’enrichit également et fait d’elle "l’homme dans le ménage", c’est-à-dire la personne qui tient les cordons de la bourse durant les mois de soudure. L’accès durable à l’eau, nous dit le chef du village, c’est la clé qui permet à la femme paysanne d’ouvrir toutes les portes de la prospérité : elle participe aux dépenses du ménage et acquiert de l’autonomie. Mais la retenue d’eau commence à montrer ses limites : l’utilisation abusive d’herbicides, de pesticides et d’autres intrants agricoles entraîne le développement de végétations exotiques qui envahissent le plan d’eau et entravent son accès, sans parler d’un ensablement progressif, toutes choses qui réduisent la disponibilité en eau.

Quoi qu’il en soit, l’expérience de la retenue est concluante. À Odo-Otchéré, on ne souffre plus de malnutrition, on y trouve au contraire toutes les variétés de légumes. Et l’avenir est prometteur, conclut Grégoire Tossa. Car de ce côté-là aussi un plan de réaménagement d’un périmètre d’accumulation plus grand et mieux équipé est en préparation.

Texte et photos :
Bernard Capo-Chichi
Porto-Novo, Bénin

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Notes

[1

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(image CC-BY-SA/apple2000)

Crincrin est le nom béninois francophone de la corète potagère (corchorus olitorius), une plante de la famille des Tiliacées. Dans de nombreux pays d’Afrique et du Proche-Orient, elle est cultivée la plupart du temps pour sa consommation alimentaire en raison de sa haute valeur en nutriments, alors qu’en Asie, sa fibre est principalement utilisée pour la fabrication de la toile de jute.

Mots-clés

Glossaire

  • Débit résiduel

    Volume d’écoulement qui subsiste après un prélèvement dans un cours d’eau (par exemple pour des besoins d’irrigation ou de production d’énergie). Maintenir un minimum de débit et de profondeur d’eau en aval d’une installation est absolument indispensable pour préserver la qualité de l’eau, assurer la recharge des nappes souterraines, protéger la faune et la flore et offrir des possibilités de loisirs. En Suisse, le débit résiduel minimal à garantir dans les cours d’eau à débit permanents est défini par la législation fédérale.

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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