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5 octobre 2018.

Mémoire de glace - Vestiges en péril (expo)

Sion - Musée d’histoire du Valais

Passer par le Musée d’histoire du Valais ces temps-ci offre une belle opportunité de s’initier à l’archéologie glaciaire, cette jeune discipline scientifique née des changements climatiques de ces dernières décennies. En haute-montagne, le réchauffement fait régulièrement apparaître d’improbables vestiges longtemps emprisonnés dans les glaciers en train de fondre, pour ne pas dire en voie de disparition. Récolter ces objets parfois exceptionnels, les préserver et les étudier : c’est la mission que se sont donnée plusieurs chercheurs qui trouvent là matière à mieux comprendre notamment comment les grandes vallées alpines ont été colonisées au fil des siècles. Et exposer publiquement quelques-uns de ces vestiges, comme le propose aujourd’hui le Musée d’histoire du Valais [1], c’est le meilleur moyen d’expliquer pourquoi et comment les hommes ont un jour décidé de fréquenter ces régions d’altitude.

Quand les glaciers se mettent à parler

Depuis sa découverte en 1984 du côté du col qui relie les hauteurs de Zermatt au Val d’Aoste, on parle de lui comme du "mercenaire du Théodule" [2]. Certes on avait retrouvé de l’argent et un pistolet auprès de la dépouille rendue par le glacier du même nom, mais l’hypothèse de départ selon laquelle il s’agissait peut-être d’un soldat de retour au pays avec sa solde fit place avec le temps à celle d’un voyageur fortuné qui aurait perdu la vie aux alentours de l’an 1600. Pour les archéologues qui n’ont pas tardé ensuite à explorer minutieusement le col, cette découverte suivie par celle de nombreux objets vieux parfois de plusieurs millénaires apportait la preuve que l’endroit avait bel et bien servi jadis à un important transit de gens et de marchandises entre le nord et le sud des Alpes. Et Patrick Elsig, directeur du Musée d’histoire du Valais, d’expliquer que ce prétendu mercenaire "a certainement œuvré à la sensibilisation pour l’archéologie glaciaire, alors à ses premiers balbutiements, et en est toujours un infatigable ambassadeur".

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Prospection archéologique sur le haut-glacier d’Arolla à Évolène, en Valais (© Photo Pierre-Yves Nicod)

Entre temps, Ötzi l’a certainement dépassé en notoriété internationale : cette énigmatique momie dont le surnom renvoie aux Alpes de l’Ötztal a été trouvée par des randonneurs à la fin de l’été 1991, sur un glacier situé non loin de la frontière italo-autrichienne. De ce corps congelé et desséché, les experts diront plus tard qu’il s’agit des restes d’un homme probablement décédé de mort violente il y a plus de 5000 ans. Sa découverte et le travail entrepris autour des objets qui entouraient son cadavre - un arc et un carquois muni de flèches, une hache, un couteau, etc. – auront en tout cas définitivement confirmé le statut scientifique de l’archéologie glaciaire.

En septembre 2003, année de référence dans le calendrier des plus récentes canicules, une randonneuse passant par le col de Schnidejoch, dans l’Oberland bernois, aperçoit un curieux objet en écorce de bouleau. Alertés, les archéologues vont durant les étés suivants s’installer sur les lieux de la découverte et sortir des glaces plus de 900 objets dont la datation des plus anciens - une tasse en bois d’orme par exemple – remonte encore plus loin dans le temps que la dépouille d’Ötzi. Comme quoi il y a fort longtemps ce col avait servi de point de passage entre le Plateau suisse et la vallée du Rhône. [3]

Plus près de nous, en juillet 2017, un employé du domaine skiable du glacier de Tsanfleuron, dans le massif des Diablerets, découvre les corps parfaitement conservés d’un couple ainsi que leurs sacs à dos, une bouteille, un livre et une montre. Aucun doute sur leur identité : Marcelin et Francine Dumoulin, qui un jour d’août 1942 avaient quitté le village valaisan de Chandolin pour nourrir leur bétail dans la montagne, avaient probablement chuté dans une crevasse et n’avaient jamais été retrouvés malgré d’intenses recherches.

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Chaussures en cuir cloutées des époux Dumoulin, disparus en 1942
sur le glacier de Tsanfleuron (© Musée d’histoire du Valais, Sion ; photo Michel Martinez)

Attention, objets fragiles !

Si l’on se fie aux prévisions des spécialistes qui estiment que le réchauffement climatique provoquera d’ici le milieu du siècle une perte de surface des glaciers alpins de l’ordre de quelque 80 % et qu’il n’en subsistera que quelques traces au tournant du siècle prochain, on peut raisonnablement penser que leur rapide recul et leur fonte spectaculaire ouvrent littéralement à l’archéologie glaciaire un vaste champ de prospections probablement riche en futures découvertes de toutes sortes.

Pourtant l’un des premiers soucis des archéologues restera de pouvoir garder les vestiges qu’ils mettent au jour dans le meilleur état possible de conservation. Ces objets se révèlent en effet généralement très fragiles dès qu’on les extrait de la glace et qu’ils sont exposés à l’air. Pierre-Yves Nicod, conservateur du département Préhistoire & Antiquité du Musée d’histoire du Valais, se veut rassurant : "Leur maintien en congélation a permis la préservation de matériaux périssables comme le cuir, la laine ou le bois. Rarement conservés dans d’autres milieux, ces restes fragiles sont de grande valeur pour la recherche scientifique. Même fragmentaires, ils font grandement progresser les connaissances sur notre passé."

Enrichir les savoirs

Celui qui est aussi commissaire de l’exposition Mémoire de glace - Vestiges en péril peut alors détailler les quatre chapitres autour desquels elle s’articule et qui montrent en quoi les découvertes glaciaires enrichissent les savoirs d’aujourd’hui.

- Les équipements de montagne : on sait désormais que pour résister aux conditions climatiques particulières des régions de haute altitude l’homme a d’abord confectionné des vêtements en fourrure, en cuir et en fibre végétale, et plus tard en laine, en feutre et en soie. À quoi s’ajoutaient souvent des bâtons de marche ou raquettes à neige qui facilitaient les déplacements ou d’autres accessoires qui permettaient de se réchauffer et de s’éclairer.

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Restitution graphique d’une traversée du glacier
du Théodule à Zermatt au début du XVIIe siècle.
(© Musée d’histoire du Valais, Sion ; dessin Ambroise Héritier)

- Les itinéraires et les lieux de passage : contrairement au trafic alpin d’aujourd’hui qui se concentre sur quelques grands cols, les hommes en empruntaient jadis une multitude, parfois recouverts de glace. Les transports se faisaient à dos d’homme ou de bête, ce qu’attestent les pièces d’harnachements, ossements de mulets, hottes, tonnelets et autres sacs à dos retrouvés sur ces lieux de transit. La découverte sur les glaciers de piquets de bois datés de l’époque romaine laisse également penser qu’on a pratiqué depuis longtemps le balisage des itinéraires, ce dont témoignent aussi certains cairns (amas de pierre servant de repères).

 

- La quête de ressources naturelles : dès la Préhistoire, les hommes sont allés dans les zones de haute montagne pour y exploiter diverses matières premières minérales, comme le cristal de roche ; des panoplies de chasse prouvent qu’ils y traquaient le chamois, le bouquetin et la marmotte ; ils y menaient aussi leurs troupeaux de moutons, de chèvres et de vaches pour tirer profit des prairies d’altitude.

- La recherche de protection suprême : des amulettes ou des monnaies retrouvées sur les cols et les sommets témoignent du besoin qu’avaient les hommes de se prémunir contre les dangers de la montagne en implorant des puissances invisibles. Plus tard, des chrétiens y ont dressé des croix et des statues, et déposé chapelets, livres de prière ou autres objets de dévotion.

Archéologie citoyenne

Pour l’archéologue cantonale, Caroline Brunetti, "il est urgent de sauvegarder ce patrimoine archéologique, d’autant que les modélisations des retraits glaciaires ne sont guère optimistes et envisagent une détérioration de la situation. Ce phénomène rend impossible une surveillance globale des zones englacées par les services cantonaux en charge. Il convient donc de s’y préparer, notamment en sollicitant la participation des gens de la montagne."

Autrement dit, la plupart des découvertes - comme ce fut le cas dans l’Ötztal , au Schnidejoch ou à Tsanfleuron - continueront probablement d’être le fait d’alpinistes, de randonneurs ou de travailleurs de haute montagne. D’où l’appel à une participation citoyenne pour la collecte et la sauvegarde de ce patrimoine archéologique glaciaire. Encore faut-il, le cas échéant, adopter le bon comportement et en informer sans tarder les pouvoirs publics. En Valais, ce domaine est du ressort du Service cantonal des bâtiments, monuments et archéologie. Et les Musées cantonaux ont aussi pour mission d’assurer la restauration, la conservation et la mise en valeur des vestiges collectés par les experts ou Monsieur tout-le-monde.

Bernard Weissbrodt
Source des informations : État du Valais




Notes

[1Mémoire de glace : vestiges en péril
Une exposition du Musée d’histoire du Valais
6 octobre 2018 - 3 mars 2019
À Sion : Le Pénitencier, Centre d’expositions des Musées cantonaux,
Rue des Châteaux 24, du mardi au dimanche.
-  Voir le site musee-valais.ch
-  Télécharger le dépliant bilingue Mémoire de glace.

[2Le "mercenaire du Théodule", quand il n’est pas exposé dans des événements ponctuels, fait normalement partie des vestiges présentés au Musée de Zermatt. En 2015, les Cahiers du Musée d’histoire du Valais lui ont consacré un numéro (N°13) sous le titre : "400 Jahre im Gletschereis. Der Theodulpass bei Zermatt und sein Söldner" (en allemand seulement).

[3Cette découverte a notamment été mise en évidence en 2015 par le Musée d’Histoire de Berne dans une exposition sur "Les Lacustres – Au bord de l’eau et à travers les Alpes". Voir l’article aqueduc.info : Quand la fonte des glaces révèle un bout d’histoire des lacustres ….

Mots-clés

Mot d’eau

  • L’eau des Kennedy

    Celui qui pourra résoudre les problèmes de l’eau méritera deux Prix Nobel : un pour la paix et un pour la science. (John F. Kennedy) - Nous sommes témoins de quelque chose d’inédit : l’eau ne coule plus vers l’aval, elle coule vers l’argent. (Robert F. Kennedy)

Glossaire

  • La clepsydre

    C’est, comme le sablier, l’un des plus anciens instruments de mesure du temps qui passe. Il s’agissait le plus souvent d’un vase conique, percé d’un trou à sa base, laissant s’écouler l’eau goutte à goutte. Comme sa face interne comportait des graduations horaires, il suffisait d’observer le niveau de remplissage pour savoir combien d’heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil.


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