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12 décembre 2016.

Marrakech : eau, COP et khettaras

L’an dernier à pareille époque à Paris, la COP 21 - autrement dit la (...)

L’an dernier à pareille époque à Paris, la COP 21 - autrement dit la 21e Conférence des États parties à la Convention de l’ONU sur les changements climatiques – avait focalisé sur elle l’attention du monde dans l’espoir que tous les pays s’engagent à lutter efficacement contre le réchauffement planétaire. Le Maroc, appelé à héberger l’édition 2016 de la Conférence avait alors assuré qu’il ferait de l’eau l’une de ses priorités et que cette ressource - "principal enjeu, principal défi et principale victime des changements climatiques" - serait davantage prise en compte dans les négociations.

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Long de 1100 kilomètres dans le sud du pays,
le Drâa est le plus long fleuve du Maroc (Fotolia)

Le mois passé, Marrakech a donc accueilli la COP 22. De l’eau, dont le mot ne figure même pas dans l’Accord de Paris qui vient d’entrer en vigueur, on ne trouvera non plus nulle trace dans la "Proclamation" finale de la conférence marocaine annonçant "un changement vers une nouvelle ère de mise en œuvre et d’action en faveur du climat et du développement durable".

Toutefois les organisateurs de ce rendez-vous se sont montrés plutôt fiers d’avoir réussi, en marge des échanges diplomatiques et pour la première fois dans une COP, à mettre sur pied une "Journée d’Action pour l’Eau". Ce qui a permis entre autres au Maroc d’annoncer la publication d’un "Livre Bleu sur l’Eau et le Climat", histoire de rappeler aux gouvernements qu’il est urgent d’adopter un plan d’action prioritaire pour l’eau : "Les effets du changement climatique se manifestent principalement par des changements dans le cycle de l’eau et ne pas aborder cette relation entre l’eau et le climat mettrait en péril notre avenir".

On s’habitue vite, au rythme des rendez-vous onusiens, à ce genre de déclarations purement rhétoriques auxquelles plus personne ne fait ensuite référence. Qui plus est, comme la COP 22 était privée de véritables enjeux - l’essentiel avait été fait à Paris l’année dernière et les règles d’application de l’Accord ne seront en principe finalisées qu’en 2018 – elle n’a trouvé somme toute que fort peu d’échos dans la presse internationale occupée à couvrir d’autres actualités plus dramatiques ou plus captivantes.

On comprend dès lors la déception de nombreuses organisations de la société civile qui attendaient bien davantage de ce rendez-vous, notamment du côté des promesses faites pour donner à l’eau la place qui devrait être la sienne dans le débat comme dans les engagements.

L’eau, parent pauvre de l’accord de Marrakech
après avoir été celui de l’Accord de Paris

Pour Mehdi Lahlou, fondateur et président de l’Association marocaine pour le contrat mondial de l’eau (ACME-Maroc), militant de la première heure pour la reconnaissance de l’eau comme bien commun et comme droit humain fondamental, le constat est plutôt amer :

"A la suite de la COP 21, la plupart des associations progressistes portant la question de l’eau, ont noté et fortement regretté qu’aucune mention claire au sujet de cette ressource vitale, combien menacée par le réchauffement climatique, n’ait été incluse dans l’Accord de Paris. Ceci, alors même que l’eau est un élément central de la lutte contre le dérèglement climatique. Autrement dit, c’est l’élément naturel incontournable qui se trouve aux deux bouts de la chaîne climatique, soit comme victime majeure du dérèglement incontrôlé du climat et comme facteur majeur d’arrêt et de retournement de ce même dérèglement.

A la clôture de la COP22, la question de l’eau n’a guère avancé, puisque dans le communiqué final de cette conférence internationale, combien dispendieuse en ressources de toutes natures, il n’était question que d’une ‘‘Initiative de l’eau pour l’Afrique’’ (proposée par le Maroc), soutenue par la Banque africaine de développement, ayant pour but de…« rendre justice » à l’Afrique par l’adoption d’un plan d’action spécifique qui mobilisera différents partenaires politiques, financiers et institutionnels internationaux‘’.

A la lecture d’un tel paragraphe, il apparaît clairement qu’il est très difficile de faire plus vague, et que l’eau - qui se situe au cœur des changements climatiques – demeure à la marge des débats internationaux sur ces mêmes changements. Très probablement parce que certaines des entreprises majeures de l’eau, qui se trouvaient justement dans la Zone verte de la COP, cherchent à en faire leur chasse gardée et à la maintenir sur le marché, à la merci de la loi de l’offre et de la demande. Sans aucun égard, autant pour les populations les moins nanties de la planète que pour le climat." [1]

Réhabiliter les khettaras

L’ACME-Maroc ne veut pas pour autant rester les bras croisés. Ses militants connaissent l’histoire de leur pays et de sa zone sud en particulier. Ils savent comment jadis ses habitants ont réussi à s’approvisionner en eau, à mettre en œuvre des techniques adaptées aux situations locales et à gérer leurs propres systèmes de protection des ressources en eau.

Pendant près d’un millénaire, les habitants de Marrakech, la ville où la COP 22 a installé ses quartiers pendant deux semaines, ont pu vivre grâce à l’eau collectée par le biais de plusieurs centaines d’aqueducs souterrains, appelés khettaras, dont il ne restait qu’un seul et unique dispositif encore en eau dans le secteur de la Palmeraie en 2005.

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Graphisme emprunté au site de l’École nationale d’ingénieurs
ENSEEIHT de Toulouse, avec son aimable autorisation.

Dans l’histoire de l’irrigation, les premiers systèmes de drainage souterrain seraient apparus en Perse sous le vocable de qanâts vers la fin du premier millénaire avant Jésus-Christ. Ils se sont ensuite répandus sous d’autres noms tant vers l’est que vers l’ouest : karez (Irak, Afghanistan), foggaras (Algérie) ou khettaras (Maroc). Cette technique consiste à récupérer les eaux d’infiltration non pas sous la forme de puits verticaux mais par le biais de tunnels horizontaux suivant un dénivelé minimum qui permet l’écoulement de l’eau. Leurs exutoires peuvent ressembler à des sources, mais ce sont en fait des ouvrages construits de main d’homme, non sans de gros risques.

Ces "aqueducs souterrains", qui mesurent souvent plusieurs centaines de mètres (voire plusieurs kilomètres), prennent leur eau à une dizaine (voire plusieurs dizaines) de mètres de profondeur. Ils résistent mieux que les ouvrages à ciel ouvert aux déprédations du temps, à l’évaporation, aux désastres naturels et aux destructions humaines. Leurs débits peuvent atteindre plusieurs centaines (voire milliers) de mètres cubes par jour.

Convaincue que c’est une façon d’agir concrètement dans le sens d’une adaptation au changement climatique ACME-Maroc, en partenariat avec la Coordination Eau Île-de-France et la Fondation France Libertés, a décidé de s’engager pour la réhabilitation de ces réseaux "historiques" de distribution de l’eau. Ce faisant, elle veut attirer l’attention sur l’importance majeure des systèmes d’irrigation traditionnels dans la préservation des ressources hydriques dans les oasis et les zones arides, montrer que la réhabilitation de ces systèmes est nécessaire sur les plans économiques, sociaux et techniques et participer à la mobilisation des moyens financiers et humains pour que cette réhabilitation soit entreprise au plus vite, pendant qu’il en est encore temps. [2]

L’œil et la source

L’apparition des pompes motorisées pour capter l’eau des puits a fait que les populations ont peu à peu délaissé l’entretien de ces systèmes gravitaires d’adduction d’eau, traditionnellement creusés à la main, qu’elles ont fini par les abandonner entraînant du même coup la perte des savoir-faire et des modalités sociales de partage de la ressource. À cela s’ajoutent l’exode rural ou à l’inverse l’installation de quartiers urbains sur des terres qui servaient auparavant à la collecte de l’eau à sa sortie de la galerie à l’aval, sur des terres servant de champ de drainage sur le tronçon des puits, voire même sur les champs de captage à l’amont, la surexploitation et la baisse de niveau des aquifères, le réchauffement climatique et l’assèchement des canaux souterrains, les infiltrations d’eaux usées et le dépôt de détritus en tous genres, etc.

Un architecte et urbaniste français, Edouard Sors, avait en 2005 déjà tiré la sonnette d’alarme, attirant l’attention il y a une dizaine d’années sur la pollution de la terre des khettaras asséchées asséchées à Marrakech [3], et plus tard sur celle de l’eau des qanâts par les égouts de Téhéran. Ses propositions ont encouragé experts et chercheurs iraniens et marocains à réfléchir aux moyens de filtrer les eaux usées, à réutiliser l’eau ainsi épurée pour recharger les aquifères et réhydrater partiellement les galeries.

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"Aïn Khat - la ligne des puits de lumière et Moulay Rachid"
(extrait de "Le Regard de Aïns" par Edouard SORS)
"L’intérieur des galeries mériterait que des jeux de lumière, tels des périscopes,
viennent rendre la visite plus lumineuse : et des œuvres pourraient être accrochées,
comme dans une galerie d’art ! Les conditions de conservation sont là, non ?!"
Moulay Rachid.

La COP 22 a été pour Edouard Sors l’occasion, sur place à Marrakech et avec l’appui d’un financement participatif, de réaliser une exposition photographique - "Le Regard des Aïns..." (en langue arabe, Aïn désigne aussi bien l’œil que la source) [4] - pour ouvrir les yeux du grand public sur l’enjeu de la conservation de l’eau et des khettaras. Mais aussi, à travers les regards portés par la société civile marocaine sur cette ressource vitale, tenter de "mieux saisir le sens profond de leur culture ancestrale et de leur gestion communautaire de l’eau, toutes deux menacées d’extinction".

Bernard Weissbrodt
avec la collaboration de Mehdi Lalou
et Edouard Sors




Notes

[1aqueduc.info remercie tout particulièrement Mehdi Lahlou pour son amicale contribution à cet article, ainsi que Edouard Sors qui pour l’illustrer nous a aimablement proposé l’une de ses photographies. Le texte intégral du commentaire de M.Lahlou, "Une COP pour rien !", peut être téléchargé ICI

[2Une présentation succincte du projet ACME-Maroc, "Réhabilitation des réseaux ’historiques’ de distribution de l’eau comme une adaptation au changement climatique", peut être téléchargé ICI

[3Concours l’Esquise Verte 2005, exposition ONEP Rabat 2009

[4Voir le site de l’exposition Le regard des Aïns et prochainement l’exposition à Rabat de 9 de ses tirages.

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Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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