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30 septembre 2020.

Les sources naturelles,
milieux méconnus et menacés

« De source pure ». C’est le titre d’un documentaire radiophonique (...)

« De source pure ». C’est le titre d’un documentaire radiophonique signé par la cinéaste valaisanne Mélanie Pitteloud à qui l’émission « Prise de Terre » de La Première de la RTS avait laissé carte blanche. Ce reportage, en compagnie d’une biologiste et d’un entomologiste en quête d’inventaire, a en tout cas un grand mérite, celui d’attirer l’attention sur des milieux aquatiques fort éloignés des connotations poétiques qu’on leur prête généralement. Qui donc en effet imaginerait qu’en un siècle la Suisse a perdu 90 % de ses sources naturelles suite à leurs captages, à leurs assèchements et aux dégradations de toutes sortes qu’elles ont subies ? Mais comme « on ne peut pas protéger ce qu’on ne connaît pas », la chose la plus urgente serait donc de faire l’inventaire de ces milieux souvent hors de vue mais qui hébergent un très grand nombre d’insectes inscrits aujourd’hui sur la Liste rouge des espèces menacées. [1]

Le reportage de Mélanie Pitteloud, à qui l’on doit déjà, entre autres, un passionnant film documentaire sur le Rhône valaisan [2] emmène ses auditeurs dans deux paysages fort différents : d’abord dans le Parc naturel régional du Doubs, dans le nord-ouest de la Suisse, en compagnie d’une biologiste, Carine Beuchat, engagée dans un projet de recensement des sources situées dans ce périmètre de quelque 33 kilomètres carrés ; puis dans la vallée de la Vièze de Morgins, en Valais, avec un entomologiste, Pascal Stucki.

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Source de la Malagne près de Montricher (Jura vaudois) :
elle ne coule qu’au printemps, à la fonte des neiges dans la Vallée de Joux.
(Photos © Pascal Stucki, aquabug.ch / cliquer sur les images pour les agrandir)

« Les sources sont parmi les milieux naturels les plus menacés de Suisse », explique celui qui depuis plusieurs années inventorie le monde des insectes révélateurs de la qualité de ces biotopes particuliers. Paradoxe : alors que les cartes topographiques suisses révèlent un réseau hydrographique d’une grande précision, les sources, elles, sont fort peu documentées. Elles ont été négligées dans les inventaires. « Comme on ne peut pas protéger ce qu’on ne connaît pas, il est donc grand temps de les recenser ».

« Chasseurs de sources »

On l’a bien compris du côté des responsables du Parc du Doubs qui en 2016 ont lancé un projet d’inventaire des sources afin d’identifier dans cet espace régional les sites qui devraient en priorité faire l’objet de mesures de protection. Ce sont en effet des milieux potentiellement très riches en biodiversité mais en même temps extrêmement fragiles : la plupart des espèces qui en dépendent figurent sur des listes rouges. Des « chasseurs de sources » ont été formés non seulement pour mettre à jour leur cartographie mais aussi pour relever, dans un protocole précis et détaillé [3], les données qui permettent d’analyser et d’évaluer leur qualité écologique.

Ce recensement a pris fin cet été et 544 sources ont été répertoriées : seul un quart d’entre elles présentait encore un état naturel, la moitié avait subi des atteintes notamment par le piétinement du bétail, et le quart restant a été considéré comme détruit par des captages ou des canalisations. Près de la moitié des sources inventoriées possèdent un exutoire artificiel. La renaturation et la protection de ces milieux semblent donc aussi urgentes qu’évidentes [4].

Le Canton du Jura a lui aussi réalisé un inventaire complet des sources présentes sur son territoire. Le constat est là aussi préoccupant : la moitié des quelque 1’750 sources répertoriées et analysées a été détruite ou est fortement dégradée. Un cinquième d’entre elles seulement bénéficie encore d’une structure naturelle ou partiellement naturelle. À noter aussi que 16% des sources sont taries ou n’ont simplement pas pu être localisées. [5] Un inventaire du même genre est également en cours dans d’autres cantons, notamment dans celui de Fribourg [6].

Comment remédier à la disparition des sources et à leur dégradation ? « Il suffit de très peu de choses pour laisser une part de l’eau dans la nature », répond Pascal Stucki dans le reportage de Mélanie Pitteloud. On peut, par exemple, installer des clôtures autour des points d’eau pour empêcher le piétinement du bétail ; assurer un débit minimum d’eau du ruisseau de source près des captages ; ou encore, ne pas installer d’équipements hydrauliques à proximité des sources mais un peu plus bas à l’aval des cours d’eau.

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Source du Boiron de Morges (Vaud) :
très petite et discrète, mais riche en faune aquatique.

Bientôt un guide des bonnes pratiques

En 2013, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a lancé un programme pilote « Adaptation aux changements climatiques ». Après une première phase achevée quatre ans plus tard, la seconde phase actuellement en cours compte une cinquantaine de projets dont l’un vise précisément à élaborer un guide pratique de la protection et de la valorisation écologique des milieux fontinaux (c’est-à-dire tout ce qui vit dans ou à proximité de sources d’eau, fontaines, adductions, etc.) [7].

Sur le terrain, les spécialistes font à peu près tous les mêmes constats :
- suite à de très nombreuses interventions humaines (captages en tous genres, modernisation des alpages, activités touristiques, multiplication des habitats secondaires en montagne, etc.), il ne reste que fort peu de sources à l’état naturel capables de jouer encore leur rôle écologique ; les sources naturelles qui subsistent sont vulnérables et le manque de données rend leur protection difficile ;
- malgré leur faible surface, les sources comprennent de nombreux micro-habitats différents qui hébergent une grande biodiversité et les espèces animales qui vivent dans les sources sont très sensibles aux modifications de leur environnement et sont de ce fait de bons bio-indicateurs ;
- les sources naturelles et leurs biotopes, appartenant généralement à des écosystèmes d’eaux froides, sont aujourd’hui sous la menace du réchauffement climatique : les espèces remontent les cours d’eau pour gagner des zones de sources plus fraîches, faisant ainsi concurrence à d’autres espèces qui y vivent déjà et adaptées aux basses températures.

L’OFEV reconnaît que l’on manque encore d’expérience en matière de protection, de promotion et de rétablissement de ces milieux sensibles. Ce projet, qui pourrait constituer une première ébauche d’un inventaire national digne de ce nom, a donc pour ambition de rassembler et d’examiner un maximum d’exemples de valorisation écologique des sources à l’instar de ce qui se fait déjà dans plusieurs cantons.

Il est prévu, sur la base de ce catalogue, de rédiger une sorte de manuel des bonnes pratiques dont pourront alors s’inspirer les autorités compétentes, les propriétaires fonciers, les agriculteurs, les services d’approvisionnement en eau et les responsables des planifications cantonales et communales.

C’est le Centre Suisse de Cartographie de la Faune (CSCF – info fauna), spécialisé dans la collecte et la diffusion d’informations sur la distribution et l’écologie des espèces de la faune de Suisse, qui a été chargé par l’OFEV de développer une base de données nationale concernant la structure et la faune de ces milieux fontinaux et d’en évaluer la qualité.

Bernard Weissbrodt




Notes

[1Le reportage radiophonique "De source pure" - une carte blanche à Mélanie Pitteloud a été diffusé le 25 septembre 2020 dans l’émission « Prise de Terre » de La Première de la Radio Télévision Suisse. Il peut être réécouté dans son intégralité sur le site de l’émission ou en podcast.

[3« Méthodes d’analyse et d’appréciation des cours d’eau », Publication de l’Office fédéral de l’environnement, 2020. Ce guide décrit la procédure d’appréciation des cours d’eau à l’aide de la macrofaune benthique (insectes, mollusques, crustacés, vers et autres organismes dépourvus de colonne vertébrale, de taille suffisante pour être repérés à l’œil nu et vivant dans le fond des cours d’eau et des lacs). Cette méthode d’évaluation biologique est actuellement la plus utilisée dans le monitoring des cours d’eau suisses.

[4Bilan du recensement des sources sur le site du Parc du Doubs.

[5« Le canton du Jura pionnier dans l’inventaire de ses sources ». Communiqué du 3 juillet 2019.

[6« Inventaire des sources naturelles du canton de Fribourg ». Informations du Service des forêts et de la nature disponibles sur le site de l’État de Fribourg.

[7Projet F.07, « Guide pratique de la protection des sources », National Centre for Climate Services (NCCS), Réseau de la Confédération dédié aux services climatiques.

Mots-clés

Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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