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5 avril 2011.

Le retour des barrages à l’avant-scène

ÉDITO AVRIL 2011 Dans les opinions publiques comme dans les (...)

ÉDITO AVRIL 2011

Dans les opinions publiques comme dans les arènes politiques, la catastrophe de Fukushima a eu, entre autres conséquences, celle de relancer le débat sur l’avenir du nucléaire. Et donc aussi, dans les pays qui comme la Suisse possèdent un important potentiel hydraulique, de reposer certaines questions sur l’avenir des barrages hydroélectriques.

Qu’en est-il de leur sécurité et de leur entretien, de leur pérennité et de leurs impacts sur l’environnement, de leurs rendements et de leurs performances ? Mais également de leur capacité à combler le déficit énergétique qu’entraînerait une éventuelle sortie du nucléaire ?

Le numéro d’avril 2011 du magazine Reflex de l’EPFL (1) constate que “le vieillissement n’épargne pas les édifices hydroélectriques”. Les sédiments qui s’entassent en amont des barrages risquent à la longue d’obstruer les prises d’eau qui alimentent les centrales et réduisent de manière significative le volume utile des retenues, et donc leur potentiel de production. Le réchauffement climatique et ses conséquences sur l’érosion des bassins versants accélèrent ce mouvement de remplissage qui, en Suisse et aux dires des ingénieurs, devrait être total dans deux siècles environ.

On connaît bien les dangers potentiels des barrages, à savoir les risques de débordements en cas de crues extrêmes ou de glissements de terrains, et ceux d’une rupture en cas de séisme ou d’acte terroriste, quand bien même leur résistance a été conçue en tenant compte de possibles événements hors du commun. Les experts mettent également le doigt sur une maladie de vieillesse du béton qui, avec le temps, aurait tendance à se dilater et à déformer les ouvrages, voire à les fissurer. Cela dit, les grands barrages en Suisse sont soumis à des normes de sécurité très élevées en matière de conception, de construction, d’exploitation et de surveillance qui font que les risques de défaillance sont extrêmement faibles.

Suite aux événements de Fukushima, la Suisse a rapidement décidé de suspendre les procédures en cours concernant l’éventuel remplacement de ses centrales nucléaires et de réfléchir à de nouveaux scénarios énergétiques dont personne ne doute qu’ils feront place à un renforcement accru des moyens de production hydroélectrique. Ce qui va dans la droite ligne des engagements pris il y a quatre ans déjà par le gouvernement fédéral dans ses objectifs de politique énergétique pour les années 2035.

Compte tenu du fait qu’il n’y a plus guère en Suisse de sites propices à de nouveaux barrages, c’est sur les techniques de pompage-turbinage que les hydroélectriciens jettent notamment leur dévolu. Le principe en est relativement simple et nécessite deux bassins d’accumulation situés à différentes altitudes. L’eau du barrage supérieur se déverse dans le lac inférieur en générant de l’électricité à son passage dans les turbines, et lorsque la demande en électricité est plus faible (et meilleur marché), l’eau du barrage inférieur est pompée et reversée dans le bassin du haut. Cette technologie est déjà largement pratiquée en Suisse où une vingtaine d’installations sont en exploitation et cinq autres en projet ou en cours de construction, notamment à Nant-de-Drance (2).

L’autre réponse à l’amélioration de l’efficacité des barrages est, parfois couplée à la précédente, de les rehausser pour accroître leur capacité de retenue et leur potentiel hydroélectrique. C’est le cas, entre autres, des barrages du Grimsel, dans l’Oberland bernois, un projet jusqu’ici très controversé du fait de l’inscription d’une partie de son environnement marécageux dans l’inventaire des paysages d’importance nationale.

Plusieurs organisations écologistes s’opposent à une extension du lac qui, selon elles, “entraînerait une altération importante du site naturel pour une production énergétique de faible importance”. Elles affichent également leurs réticences envers des installations de pompage-turbinage qui pour fonctionner font souvent appel à de l’énergie produite par des centrales nucléaires ou à charbon, en attendant le jour où des énergies renouvelables, techniquement et économiquement performantes, pourront les remplacer. Il n’est toutefois pas impossible qu’à court terme la catastrophe de Fukushima puisse influencer ici aussi la pesée des intérêts et des priorités. (3)

Pendant ce temps, en Valais tout spécialement, les barrages sont également au cœur d’un débat d’une toute autre nature : les concessions jadis accordées par de nombreuses communes pour la construction et l’exploitation de barrages sur leur territoire arrivent peu à peu à leur terme et la question est de savoir aujourd’hui comment sera répartie et utilisée cette manne financière dont le montant total, selon certaines estimations, pourrait se monter à vingt bons milliards de francs suisses (une quinzaine de milliards d’euros).

En Valais, l’État cantonal peut disposer à sa guise des eaux du Rhône, mais ses affluents sont du ressort des communes qui ont le droit d’accorder des concessions à des tiers pour l’utilisation de leurs forces hydrauliques. La loi prévoit divers cas de figure lorsque ces concessions arrivent à échéance, après 80 ans maximum. Les communes peuvent faire valoir un droit de retour et récupérer les installations hydrauliques (retenues, prises, canaux, pompes, turbines, etc.) sans dépenser le moindre centime. Quant aux autres équipements, liés à la production électrique par exemple, ils ne peuvent être alors acquis que moyennant une ‘indemnité équitable’. (4)

Mais les communes ont aussi la possibilité de renouveler leurs concessions, ce qui évidemment leur garantit rapidement de mirobolantes rentrées d’argent frais. Une centaine de communes valaisannes sont déjà ou seront dans les années à venir directement concernées par ce genre de décisions : elles devront peser le pour et le contre de l’une ou l’autre option en tenant compte de leurs besoins, de leurs compétences, pour ne pas dire de leurs envies.

L’État cantonal s’est toutefois invité dans le débat. Non sans raisons, puisqu’actuellement, 20 % seulement des installations hydroélectriques sont en mains valaisannes. “Le moment du retour des concessions est un moment crucial, expliquait l’an dernier le ministre valaisan Jean-Michel Cina. Nous ne devons pas laisser passer notre chance. Nous, communes et canton, devrions tout faire pour que les moyens de production passent en mains indigènes. Nous devrions devenir les propriétaires de notre richesse.” (5)

C’est dire si les négociations risquent d’être de plus en plus rudes. D’autant que la quasi-totalité de la population valaisanne se sentira directement concernée par les questions posées à tous niveaux, à tous points de vue et avec toutes sortes d’arguments : indépendance énergétique et développement durable, partage des recettes entre l’État central et les collectivités locales de plaine et de montagne, gestion publique et intérêts privés. Les enjeux politiques et financiers de cet héritage hydroélectrique sont à la (dé)mesure de l’autre immense pari que s’est lancé le Valais avec la troisième correction du Rhône qui le traverse de part en part.

Peut-être ferait-on bien de mettre à profit ce temps de débats pour relire les pages de deux fleurons de la littérature valaisanne : “L’eau de lumière” de Maurice Zermatten sur l’épopée de la construction d’un barrage, et “Le chant de la Grande-Dixence” de Maurice Chappaz qui savait de quoi il en retournait pour avoir, durant trois ans, travaillé comme aide-géomètre sur le chantier du plus haut barrage-poids de la planète. Les relire donc pour tenter, avec eux, de mieux comprendre un monde pris entre tradition et modernité. Et d’en relever les défis.

Bernard Weissbrodt


Notes
(1) Benjamin Bollmann, Menaces sur les barrages, Magazine ‘Reflex’, École polytechnique fédérale de Lausanne, n° 13, avril 2011
(2) Voir dans aqueduc.info : Suisse : coup d’envoi du chantier de la centrale de Nant de Drance (30 juin 2009)
(3) Marcel Hänggi, Les lacs de barrage, une mine d’or, Magazine Greenpeace Suisse, n° 4, 2010
(4) Loi valaisanne sur l’utilisation des forces hydrauliques, 28 mars 1990, disponible sur le site www.vs.ch
(5) Jean-Michel Cina, Chef du Département cantonal de l’économie, de l’énergie et du territoire. Conférence à la Journée officielle de Sion-Expo, 23 mars 2010.


Lectures
- Hans Wyer, Utilisation de la force hydraulique en Valais, Histoire, Législation, Droit de retour, Rotten Verlag, Viège, 2008 (cet ouvrage peut être consulté sur la plateforme d’information Force hydraulique Valais
- Maurice Zermatten, L’eau de lumière : L’épopée de la construction d’un barrage, Éditions Silva, Zurich, 1960
- Maurice Chappaz, Chant de la Grande Dixence, Payot, Lausanne, 1965




Infos complémentaires

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Le barrage-voûte
d’Émosson, en Valais
construit en 1974
hauteur : 180 m
227 mio m3 d’eau retenue.
© sumnersgraphicsinc
- Fotolia.com


:: Faits et chiffres sur l’énergie hydraulique en Suisse

- Jusqu’au début des années 1970, près de 90% de l’électricité produite en Suisse provenaient de la force hydraulique. Ce pourcentage, selon les statistiques 2010, est de 56,5 % (centrales nucléaires : 38,1 %, centrales thermiques et autres : 5,4 %).

- La Suisse compte 543 centrales hydroélectriques d’une puissance égale ou supérieure à 300 kW, pour une production annuelle moyenne de 35’600 gigawattheures (GWh) de courant.

- Au début du 20e siècle, la Suisse disposait de quelque 7’000 petites centrales de production hydroélectrique d’une puissance inférieure à 10 MW. Elle en compte aujourd’hui plus d’un millier pour une production annuelle de 3400 GWh.

- 47 % de la production hydroélectrique sont générés par des centrales au fil de l’eau, 49% dans des centrales à accumulation et 4% dans des centrales à pompage-turbinage.

- Deux tiers de la production hydroélectrique totale proviennent des cantons alpins : Uri, Grisons, Tessin et Valais. Argovie et Berne sont également des producteurs importants.

- En comparaison européenne et avec ses 56 % de production hydroélectrique, la Suisse se situe au 4ème rang, derrière la Norvège (98 %), l’Islande (60 %) et l’Autriche (59 %).

- En 2010, la Suisse a consommé 59,8 milliards de kWh (augmentation de 4 % par rapport à 2009) pour une production nationale de 66,3 milliards. Elle en a exporté 66,3 milliards et importé 66,8 soit un excédent d’importation de 0,5 millard (contre un excédent d’exportations de 2,2 milliards de kWh en 2009).


Pour en savoir plus

- Dossier ‘Force Hydraulique’
sur le site de
l’Office fédéral
de l’énergie

- Dans aqueduc.info,
voir la fiche technique
Barrages de Suisse


Nouveau chantier pour les Forces Motrices Hongrin-Léman

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Salle des machines
à la centrale de Veytaux
(image alpiq.com)

Le 7 avril 2011, la société des Forces Motrices Hongrin-Léman a inauguré à Veytaux, sur les bords du Lac Léman, les travaux de construction d’une nouvelle centrale souterraine qui permettra de doubler la puissance et la production de cet aménagement hydroélectrique (respectivement 480 MW / 850 GW après extension). Les travaux dureront jusqu’à fin 2014 et représentent un investissement de CHF 330 millions.

- En savoir plus sur le site alpiq.com

Mots-clés

Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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