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16 janvier 2011.

Le choc des images

ÉDITO JANVIER 2011 Début janvier, Nadal et Federer échangent (...)

ÉDITO JANVIER 2011

Début janvier, Nadal et Federer échangent quelques balles sur un court de tennis flottant au milieu de la baie de Doha. L’image insolite sert la promotion touristique du minuscule mais plantureux émirat. Elle ferait sourire si le même jour, sur les mêmes écrans, on n’assistait à l’invraisemblable déluge dévastant les terres du nord-est de l’Australie.

On se frotte les yeux pour s’assurer que le Qatar et le Queensland appartiennent à la même planète. L’eau, un rêve pour les uns, un cauchemar pour les autres ? Quelques jours plus tard, à la veille de l’Open de Melbourne, corrigeant l’image ambiguë qu’ils avaient pu donner malgré eux, les champions participeront avec d’autres à un Rally for Relief, mini tournoi de charité au bénéfice de quelques-uns parmi les dizaines de milliers de sinistrés australiens.

Les émirats ont beau étaler leurs projets et constructions futuristes. Ils ne peuvent survivre que grâce à cette eau salée dans laquelle, le temps d’une vidéo, pataugeaient deux vedettes de la planète sport. Aussi riches soient-ils, ils ont besoin comme tout le monde de ressources en eau douce et doivent pour cela investir des millions de pétrodollars dans des usines de dessalement. Pour le Qatar, c’est aussi une condition sine qua non s’il entend mener à terme ses ambitions pharaoniques liées à l’organisation du Mundial 2022 de football.

Les Australiens, eux, auront fort à faire pour se remettre des terribles inondations provoquées par les pluies de mousson associées à une niña de première et qui ont recouvert des centaines de milliers de kilomètres carrés, une trentaine de fois la superficie de la Suisse. Du côté de Brisbane et de Rockhampton, c’est du jamais vu, de mémoire d’homme. Des dizaines de personnes disparues, des milliers d’autres qui ont dû abandonner leurs maisons. Catastrophe écologique évidente, mais économique aussi : les agriculteurs, en particulier les céréaliers, annoncent des pertes très lourdes et il faudra des mois sans doute pour que les compagnies minières puissent retrouver leur rythme d’activité. Et comme le Queensland est grand exportateur de blé et de charbon, il est probable que ces inondations feront des vagues sur le marché mondial.

Pendant ce temps, une année après le séisme qui a brutalement décimé Haïti, Port-au-Prince est redevenue durant quelques heures un immense plateau de télévision. Chaque équipe de reportage y va de ses bilans, interviews et témoignages plus ou moins pathétiques sur une portion d’île qui n’en finit pas de panser ses plaies. “Ce pays a besoin d’énergie et non de larmes,” note l’écrivain haïtien Dany Laferrière : “à défaut de changer la réalité, nous espérons qu’elle se transforme en fiction. C’est ce qui arrive quand on reste trop longtemps devant la télé”.

Question vitale parmi tant d’autres : pourquoi l’eau tue-t-elle encore ? se demandent les journalistes du Nouvelliste, quotidien haïtien plus que centenaire. Parce que, disent-ils, dans le secteur de l’eau potable, sans réglementation depuis de longues années, le désordre est de règle : “Il n’existe à l’heure actuelle aucune norme pour créer une entreprise de distribution d’eau potable. On peut même se passer de l’Etat, qui, selon toute vraisemblance, n’a aucun regard sur le secteur”. Voilà qui contredit ceux qui, dans ce domaine, parlent d‘un retour ‘à la normale’. Comme avant le drame. Comme si avant ce fatal 12 janvier 2010 tout Haïtien bénéficiait d’un accès juste et digne à l’eau potable ! Ce qui n’est certainement pas le cas, rappelle l’UNICEF, de quatre millions d’enfants.

Le choc des images auxquelles renvoie le film También la lluvia (Même la pluie) est d’une autre nature : la réalisatrice espagnole Icíar Bollaín y met en parallèle l’oppression des Indiens d’Amérique latine par les Conquistadores du 16e siècle et celle des Boliviens du 21e qui se révoltent contre la main mise des sociétés privées étrangères sur les services publics de la distribution d’eau. L’or a changé de couleur, passé du jaune au bleu, mais l’appétit de ceux qui partent à sa conquête se nourrit de la même violence. Des multinationales ont remplacé les corps expéditionnaires. Et le discours des gens de Cochabamba, qui refusent que d’autres confisquent ce qu’ils ont de plus précieux - l’eau c’est la vie et si on ne se bat pas pour elle on se fera même voler l’eau de pluie ! - fait écho aux dénonciations lancées jadis à l’encontre des colons par le célèbre Bartolomé de Las Casas, désigné par la cour d’Espagne comme ‘procureur et protecteur universel de tous les Indiens’.

Les écologistes pratiquants nous invitent régulièrement à nous interroger quant à l’impact de nos activités personnelles sur les ressources naturelles et à calculer, par exemple, notre consommation d’eau, histoire de nous faire réfléchir à quelques-uns de nos comportements peu adéquats. En sens inverse, ne conviendrait-il pas de se demander également quelles profondes empreintes les images de l’eau que nous captons quotidiennement, les positives comme les négatives, gravent dans notre esprit et notre subconscient, dans notre mémoire et notre imaginaire. À force d’impressionner notre rétine, ne vont-elles pas, même à notre insu, finir par changer aussi le regard que nous portons sur le monde ?

Bernard Weissbrodt


À visionner :
- sur le site de la Télévision suisse romande, le match Federer-Nadal et un sujet sur les inondations en Australie
- la bande annonce du film También la lluvia (sous-titrée en français sur youtube.com)

À lire :
- Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi, Grasset, 2011
- Jean Pharès Jérôme et Dieudonné Joachim, Haïti : Pourquoi l’eau tue encore. Article du Nouvelliste paru dans Courrier International du 6 janvier 2011] du 6 janvier 2011
- Un an après — Des secours à la reconstruction : un long parcours, Rapport UNICEF, janvier 2011



Mots-clés

Mot d’eau

  • Contempler l’eau

    “Je ne connais pas d’occupation plus totale de soi que de contempler l’eau, surtout l’eau mi-morte. À la fois plaisir et souffrance, divertissement de chaque minute et ennui compact des heures, plénitude et vide ; on vit avec une profonde et sourde intensité en même temps qu’on se détache et s’oublie, on se pétrit et on se délite dans une contradiction dont on ne cherche pas la clé, et il y en a certainement une, mais inutile. À quoi bon comprendre ?” (Alexandre Arnoux, “Rhône, mon fleuve”, 1967)

Glossaire

  • Porosité, perméabilité

    Les deux mots ne doivent pas être confondus car une roche poreuse (un grès par exemple) peut être perméable ou imperméable. On parle de la porosité d’un milieu, d’un sol ou d’une roche lorsqu’ils comportent des pores, c’est-à-dire des vides et des interstices de petite taille parfois microscopique. Le calcul de la porosité permet d’évaluer la capacité de stockage d’un milieu. On parle de perméabilité d’un milieu lorsqu’il est apte non seulement à se laisser pénétrer par un fluide, mais également à être complètement traversé par lui.


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