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5 septembre 2010.

Le bisse, objet de collection ou mémoire vivante ?

En Valais, les bisses font partie, sans contestation possible, (...)

En Valais, les bisses font partie, sans contestation possible, d’un héritage immémorial. Comme le souligne le programme du Colloque 2010, "ils impressionnent par les prouesses techniques de leur construction, par les difficultés de leur exploitation et par la complexité de leur organisation sociale". Avec les corrections du Rhône et les grands barrages hydroélectriques, ils symbolisent la lutte singulière des Valaisans pour la maîtrise et le meilleur usage possible de l’eau. Les protéger, les entretenir et, le cas échéant, les restaurer apparaît alors comme une sorte de devoir civique. Mais qu’en est-il des enjeux, des chances et des risques de cette "patrimonialisation", puisqu’il faut bien l’appeler par son nom ?

"Sous le bisse, la communauté rurale"

Le processus de mise en patrimoine des bisses, explique l’ethnologue valaisan Bernard Crettaz, est un excellent laboratoire de repérage de ces questions multiples : que se passe-t-il au niveau de la mémoire collective entre oubli, mises en dépôts, censure, enjolivement et emblématisation ?” Il a, quant à lui, quelques réponses qui ne dérogent ni à sa façon d’observer sa terre natale ni à son franc-parler.

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Fresque dans la chapelle
du Bisse de Savièse
(photo © aqueduc.info)

En 1994 déjà, intervenant au premier colloque sur les bisses, il avait mis en garde contre la tentation d’obnubiler tout ce pour quoi le bisse était fait, c’est-à-dire amener l’eau à travers un immense réseau de rigoles jusqu’aux prairies et aux vignes : “on héroïse et emblématise là-haut un bisse spectaculaire au détriment d’un bisse d’en-bas, souvent disparu en raison de l’urbanisation, lieu autrefois de l’arrosage et d’une vie quotidienne dense.

Bernard Crettaz ne renie rien de son premier diagnostic. Le ton s’est même durci et le vocabulaire fait mouche. À l’entendre, on a non seulement et définitivement enfoui la mémoire de ce savoir-faire encore pratiqué il n’y a pas si longtemps dans la plupart des familles, mais, plus grave, on n’en a même pas fait rituellement le deuil. Au contraire, ce que l’on entreprend aujourd’hui - avec ce qu’il appelle crûment la ’touristification’, voire la ’disneylisation’ du paysage à travers un ’mythe des Alpes’ fabriqué de toutes pièces par les gens des villes - ressemblerait à une sorte de "bricolage des restes poussé jusqu’à la perfection de la miniature", ce qui n’aurait pour effet que d’enjoliver la mémoire et de rassurer les gens.

Sous le bisse, dit-il, je revois la communauté rurale”. Peut-on vraiment isoler cet ’objet’ de la collectivité paysanne qui lui a permis de se construire ? Sa réponse est évidemment : non. Et l’ethnologue ne pourrait qu’être profondément déçu qu’une éventuelle demande d’inscription des bisses au Patrimoine mondial de l’humanité serve d’alibi à l’enfouissement des autres traditions mémorables du Valais.


L’intérêt tardif des photographes et des cinéastes

Il aura fallu attendre Charles Paris et Raymond Schmid pour que les bisses acquièrent, dans les années 1930, un statut de premier plan. Paradoxalement, explique Jean-Henry Papilloud, directeur de la Médiathèque Valais, à Martigny, c’est lorsque les plus spectaculaires de ces aménagements arrivent en fin de vie que les chasseurs d’images commencent vraiment à s’y intéresser et à le faire “avec ce soin particulier que l’on met à enregistrer les choses qui disparaissent”. Aujourd’hui, à l’heure où ils deviennent des atouts touristiques, les bisses font l’objet d’un intérêt renouvelé, y compris dans le monde professionnel de la photo, du film et de la vidéo.

- La Médiathèque Valais - Martigny a produit en 2009, dans la collection " Le Valais dans l’objectif du cinéma amateur", un DVD "Le Valais des bisses", réalisé par Anne Zen-Ruffinen, et pouvant être visionné en ligne


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Le futur Musée des Bisses
sur la Commune d’Ayent
© musee-des-bisses.ch

Un musée des bisses, pourquoi ?

Un Musée des bisses ouvrira ses portes en 2011 dans la commune valaisanne d’Ayent. Cela ne va pas de soi puisque d’une part ce genre de construction est à voir bien sûr directement sur le terrain, et que d’autre part les objets strictement liés aux bisses sont plutôt rares, du moins à première vue, car, pour les creuser, on n’a pas eu besoin de créer d’outils particuliers. Restent cependant des anciens objets liés au travail du garde du bisse, tels les bâtons à marque (servant à contrôler les tours d’irrigation accordés aux ayants droit), quelque "tornieu" ou "délavre" utilisés pour provoquer le ruissellement de l’eau dans les prés. Mais l’ambition d’Armand Dussex, président de l’Association du Musée valaisan des bisses, c’est aussi et surtout de faire en sorte que ce nouvel espace “étudie et transmette ce patrimoine non seulement matériel, mais aussi immatériel, constitué par les systèmes de gestion des eaux d’un grand intérêt culturel”.


Le garde de bisse, figure contemporaine

Il n’aurait servi à rien de construire un bisse si, une fois mis en eau, on n’avait pas veillé consciencieusement et régulièrement à son bon fonctionnement. C’était, et c’est encore, le travail du "garde de bisse", souvent méconnu mais absolument indispensable. Chaque jour, il lui faut parcourir une ou deux fois tout son parcours, assurer la juste répartition des droits d’eau, ouvrir l’œil sur tout ce qui pourrait entraver le flux de l’eau, être aux aguets par temps d’orage car un débordement ou un glissement de terrain est vite arrivé.

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Marteau avertisseur sur le Grand bisse de Lens
(photo © aqueduc.info)

Jadis, il dormait dans une cabane aménagée à proximité du canal et pouvait compter, la nuit, sur un système avertisseur original : une roue à palettes qui actionnait un marteau produisant un bruit régulier. Tout silence du système signifiait au garde une obstruction ou une rupture du bisse en amont. Les temps ont changé, mais, note Mélanie Hugon-Duc qui a fait quelques recherches sur ce sujet, le garde de bisse d’aujourd’hui, souvent un retraité qui trouve là une nouvelle occupation à temps partiel, n’est pas en reste et doit faire preuve de goût pour le travail en plein air, pour le lever matinal et pour des étés sans vacances. Comme dit l’un d’eux : “on n’a jamais arrêté d’entretenir le bisse, mais on a changé de méthode !(bw)



Infos complémentaires

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Le parcours restauré du bisse du Torrent-Neuf de Savièse garde mémoire de l’ours qui jadis fréquentait les lieux
(© aqueduc.info)



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COLLOQUE INTERNATIONAL
SUR LES BISSES - 2010

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COLLOQUE BISSES 2010 dossier aqueduc.info




:: Un recadrage nécessaire

Patrimonialisation. Voilà un vocable très moderne qui ne se dit pas aisément et qui, de surcroît, n’est guère facile à définir, tant ses composantes semblent complexes. Il renvoie immédiatement, bien sûr, au mot ’patrimoine’. Mais celui-ci, entré massivement ces dernières décennies dans le vocabulaire de monsieur tout-le-monde, véhicule lui aussi toutes sortes d’acceptions, y compris les plus fantaisistes. C’est tout le mérite de Christophe Gauchon, de l’Université de Savoie, à Chambéry (France), que d’avoir recadré les enjeux et les mécanismes des processus de mise en patrimoine. Et dont on ne retiendra ici que quelques éléments.

De fait n’importe quel bien peut en soi devenir patrimoine. Sauf que ce n’est pas le bien qui fait le patrimoine, mais le regard que la société porte sur lui, compte tenu de sa beauté, de sa signification ou de sa mémoire. Il ne s’agit pas d’en faire un sanctuaire ni de le mettre sous cloche : on peut continuer à l’utiliser pour autant que l’on en respecte la transmission dans des conditions d’intégrité.

Mettre un bien en patrimoine suppose qu’il existe pour cela une demande sociale, voire une attente ou un intérêt social et qu’un certain nombre d’acteurs s’impliquent dans cette démarche et se donnent les moyens de la soutenir, notamment au plan politique. Cela nécessite également un bon niveau de connaissances et de documentation sur l’objet concerné, ainsi qu’une capacité de tenir à son propos un discours construit et cohérent : "on ne peut pas stimuler les gens avec des points d’interrogation !"

Enfin, faisant référence aux normes de l’Unesco pour l’inscription d’un bien sur la liste du Patrimoine mondial, Christophe Gauchon met en évidence les critères de lisibilité (on doit pouvoir l’appréhender aisément), de fonctionnalité (ce qui le distingue des vestiges) et d’authenticité dynamique (il ne s’agit pas de tomber dans la ’muséification’). Deux catégories de biens peuvent coexister : ceux qui offrent un témoignage exceptionnel sur une tradition culturelle et ceux qui ont valeur d’exemplarité en proposant une réalisation ou un paysage permettant de mieux comprendre un moment de l’histoire humaine. (bw)

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Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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