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février 2009.

Le Rhône a connu des essais de correction aux 18e et 19e s.

En Valais, les travaux de la 3e correction du Rhône ont (...)

En Valais, les travaux de la 3e correction du Rhône ont officiellement commencé fin janvier 2009. Ce vaste, long et coûteux chantier est aussi l’occasion pour les archéologues, archivistes et autres experts du patrimoine valaisan de se pencher sur l’historique des corrections entreprises dans le passé. Lors du 5e Colloque « Mémoire du Rhône » organisé en décembre dernier à Bramois, Alexandre Scheurer, historien, a présenté les résultats de ses recherches, menées pour les Archives de l’État du Valais à Sion, sur les tentatives de correction du fleuve aux 18e et 19e siècles entre le village de Leytron et la ville de Martigny, soit sur une douzaine de kilomètres. On trouvera ici un résumé de sa contribution à ce Colloque.

On a longtemps pensé que la 1ère correction du Rhône, dès 1863, était quelque chose de tout à fait inédit et qu’elle marquait le début d’une approche moderne dans la gestion du fleuve. Jusqu’à ce que l’on découvre de précédentes tentatives, certes moins ambitieuses, mais qui présentaient tout de même un caractère avant-gardiste.

La plaine du Rhône de jadis a suscité nombre de fantasmes. On l’a souvent décrite comme un no man’s land hostile et inculte, livré aux divagations du fleuve, aux inondations et aux épidémies, obligeant les villages à s’éloigner de son lit et à prendre de la hauteur.

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Extrait de la carte dressée en été 1802
par les ingénieurs géographes de Napoléon.
Plan Napoléon, Archives nationales de France,
CHAN-F/14/10191 et 10192, photo M. Lechevalier,
mis à disposition par l’État du Valais.

La réalité paraît plus contrastée dès lors qu’on étudie les litiges intercommunautaires autour des usages de cette plaine apparemment sans valeur. Car, au 16ème siècle déjà et même avant, certaines zones de cette plaine accueillaient diverses activités humaines telles la culture maraîchère, le parcours du bétail ou l’exploitation du bois des îles. Cet espace était exigu. La plaine, entre Leytron et Martigny, ne faisait que deux kilomètres de large environ. Les meilleures places y étaient donc chèrement disputées.

Un fleuve en constante migration

Des litiges surgissaient aussi à cause de la perpétuelle mutation du paysage due aux crues qui détruisaient les limites intercommunales, qu’il fallait ensuite reconstituer non sans contestations. Quand le lit du Rhône changeait de place, certaines communautés se retrouvaient loin de leurs biens, parfois rejetés du mauvais côté des eaux et à la merci des gens d’en face.

Chaque inondation, chaque migration du fleuve pouvait bouleverser les équilibres économiques et sociaux, favorisant les uns au détriment des autres, alimentant jalousies et revendications. Ainsi en allait-il par exemple des villages de Saillon, rive droite, et de Saxon, rive gauche : des documents d’époque font état de demandes qui leur avaient été faites « de reconduire le fleuve dans son ancien cours ».

Ces migrations du Rhône peuvent s’expliquer par des phénomènes naturels : l’alluvionnement provoqué par ses affluents des vallées latérales, le charriage de toutes sortes de matériaux finissant par obstruer le lit du fleuve, ou encore d’intenses érosions dues aux changements climatiques qu’a connu notamment le 16e siècle.

Solidarités et antagonismes de rives

Mais il y avait aussi des causes humaines. Car sous l’Ancien Régime, les communautés valaisannes avaient pour habitude de repousser le cours du Rhône vers l’autre côté de la plaine en construisant des digues, dites offensives et appelées « éperons ». Cette technique permettait d’écarter partiellement le danger de leurs terres, quitte à détruire îles et pâturages ou endommager les biens des vis-à-vis.

Pendant longtemps, ce type d’aménagement aura constitué le seul outil de protection efficace à disposition des communautés. Au point de façonner des « réflexes de rive » et de fédérer les communautés d’une même rive contre celles du bord opposé.

1776 aurait pu marquer un changement d’attitude. Un plan, fixé par une ordonnance de la Diète valaisanne, atteste en effet d’une volonté des deux rives de régler leurs différends en redressant le cours du Rhône entre Riddes et Fully (en face de Martigny), sur une douzaine de kilomètres. Cela impliquait de construire de nouvelles digues, de détruire certains éperons existants et d’aménager un réseau de canaux et de fossés. Cette ordonnance ne sera pas appliquée.

Quelque temps plus tard, en 1782 surviendra « la grande irruption », une inondation catastrophique qui restera dans toutes les mémoires et qui marquera durablement la physionomie de la région, laissant une impression de chaos et ravivant coalitions et antagonismes. Bref, une fin de siècle troublée et confuse.

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La plaine du Rhône aujourd’hui, dans la région de Riddes
(Photo État du Valais/François Perraudin)

Le projet de 1803

Le Conseil d’État valaisan, sollicité par diverses autorités locales, décide en 1803 de jouer les arbitres et réussit à réunir les représentants des six communes concernées. Chaque commune participera aux travaux et un système d’indemnisations et de mesures compensatoires est prévu entre communes favorisées et communes lésées par la correction.

Les travaux semblent pouvoir débuter. Mais la première opération de traçage du nouveau cours du Rhône tourne vite à l’échec. Un contre-projet moins coûteux et moins ambitieux est mis sur la table. Les mois puis les années passent, les positions se figent, les négociations se compliquent, le projet s’enlise. Face à ces carences humaines, les obstacles naturels paraissent insurmontables.

Cet épisode dénote malgré tout un progrès de par la volonté exprimée de dépasser les antagonismes récurrents entre les rives et de fédérer les bonnes volontés dans une approche régionale.

Ce qu’on retiendra de la première moitié du 19e siècle, c’est le développement de la législation cantonale relative au ‘diguement’. Le canton va prendre l’ascendant sur les initiatives communales et commencera, ne serait-ce que modestement, à s’impliquer dans le financement des travaux. En 1833, une loi consacrera l’autorité absolue de l’Etat valaisan en matière d’endiguement des rives.

Et lorsque seront constatés les immenses dégâts de la grande crue du Rhône de 1860, le Valais sera prêt, avec l’appui de la Confédération, à lancer les travaux de la première grande et officielle correction du Rhône. Mais ça, c’est déjà une autre histoire.

Résumé rédigé par Bernard Weissbrodt sur la base du texte de la conférence d’Alexandre Scheurer, avec le soutien des Archives de l’État du Valais (Sion)




Infos complémentaires

Premier numéro (juin 2001)
du "Journal du Rhône" ,
bulletin officiel d’information tous publics sur la 3e correction du Rhône.


:: LES CORRECTIONS DU RHÔNE

- La 1ère correction du Rhône (1863-1893) avait fixé le cours du fleuve, assuré dans une certaine mesure la sécurité de la plaine et permis son assainissement. Mais le Rhône corrigé ne put charrier jusqu’au lac Léman les millions de mètres cubes de gravier que lui amenaient ses affluents. Le lit du fleuve continua de monter, malgré les dragages.

- La 2e correction du Rhône (1930-1960) chercha à augmenter la puissance de charriage du fleuve en rétrécissant son cours par des cordons continus d’enrochements. Les digues furent renforcées et surélevées. Plus tard, le développement des gravières aux abords du fleuve contribuera à éliminer le problème du charriage de ces graviers.

- Les inondations catastrophiques d’octobre 2000 confirment la nécessité d’une 3e correction, avec pour principaux objectifs d’augmenter la sécurité et d’améliorer l’environnement, de favoriser l’agriculture et de maintenir l’attrait touristique de la plaine du Rhône. Les travaux, prévus de la source du fleuve jusqu’au lac Léman, dureront une trentaine d’années et coûteront environ un milliard de francs.


:: MÉMOIRES
DU RHÔNE

"Mémoires du Rhône" est un groupe pluridisciplinaire de chercheurs autour des problématiques du Rhône dans son environnement naturel et humain, et qui a pour objectifs de

- Repérer, dans tous les domaines, les chercheurs dont l’activité concerne le Rhône dans son environnement naturel et humain.
- Mettre ces chercheurs en contact dans un réseau efficace.
- Faire connaître les moyens de recherche disponibles, en Valais et ailleurs, sur le Rhône dans son environnement naturel et humain.
- Susciter des travaux qui exploitent, dans une perspective pluridisciplinaire, les résultats des divers domaines de recherche sur le Rhône.

Colloques déjà organisés

- Milieux et sociétés (2004)
- Actualités de la recherche autour du Rhône (2005)
- Aménagements des cours d’eau alpins : dynamiques et histoire (2006)
- Le Rhône : Histoires naturelle et sociale (2007)
- Enjeux sécuritaires et biodiversité (2008)

Ces colloques bénéficient de l’appui de l’Institut Universitaire Kurt Bösch, de la direction de la 3ème correction du Rhône et du Service de la culture de l’État du Valais. Il est prévu que leurs Actes, de 2004 à 2008, fassent prochainement l’objet d’une publication regroupée.


Liens utiles

- État du Valais, Service des archives cantonales
- État du Valais, 3e correction du Rhône

Mots-clés

À paraître

Glossaire

  • Bédières et moulins

    Une bédière est un torrent d’eaux de fonte ou de pluie qui s’écoulent à la surface d’un glacier et qui au fil du temps finissent par creuser des moulins, sortes de gouffres qui eux-mêmes débouchent sur des réseaux de galeries à l’intérieur ou sous le glacier et jusqu’à sa partie frontale. C’est en quelque sorte un système hydrologique qui ressemble, à certains égards, à celui que l’on trouve dans des massifs karstiques où par érosion l’eau forme toutes sortes de cavités souterraines.

Mot d’eau

  • L’eau fugitive

    On entendait à peine au fond de la baignoire / Glisser l’eau fugitive, et d’instant en instant / Les robinets d’airain chanter en s’égouttant. (A. de Musset, Premières poésies, « Namouna », viii.)


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