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9 décembre 2005.

Le Nobel alternatif 2005 à des militants de l’eau

Maude Barlow et Tony Clarke, co-auteurs du livre « L’or bleu - (...)

Maude Barlow et Tony Clarke, co-auteurs du livre « L’or bleu - L’eau, le grand enjeu du 21e siècle », ont reçu le 9 décembre à Stockholm, en compagnie de deux autres lauréats de Malaisie et du Botswana, le « Right Livelihood Awards », considéré comme le prix Nobel alternatif. Les deux lauréats canadiens sont notamment récompensés en raison de leur engagement exemplaire et constant pour la reconnaissance du droit à l’eau comme un droit humain fondamental. On trouvera ici un très large extrait du discours qu’ils ont prononcé – au nom de leurs « companeiros » du mouvement mondial pour la justice universelle - devant le Parlement suédois lors de la remise de leur prix.

« Nous vivons une période de l’histoire où l’héritage commun de l’humanité et de la terre semble attaqué de toutes parts. Selon le modèle actuel de mondialisation, tout est à vendre. Les secteurs jadis considérés comme notre héritage commun deviennent des marchandises, ils sont commercialisés et privatisés à un rythme alarmant. Aujourd’hui plus que jamais, les cibles de cette attaque comprennent des pans entiers de la vie telle que nous la connaissons sur cette planète, y compris l’eau douce, le génome humain, les semences et les variétés végétales, l’air et l’atmosphère, les océans et le cosmos. Attaquer le bien commun ou en prendre la défense est l’une des grandes batailles idéologiques et sociales de notre temps.

De notre point de vue, rien ne caractérise la crise du bien commun aussi clairement que l’eau douce. Après tout, l’eau est essentielle à la vie sur terre. Rien ne peut exister sans accès direct à des quantités adéquates d’eau, ni les gens, ni les plantes, ni les animaux. L’eau est un composant sacré du bien commun. Elle appartient à notre humanité commune, à la terre et à toutes les espèces vivantes. Elle est donc un droit humain fondamental et un bien public qui doit être protégé par les gouvernements et par les collectivités, ce n’est pas un besoin humain qui peut être satisfait par le marché sur la base de la « capacité à payer ».

Défi écologique et menace sur les droits de l’homme

Aujourd’hui, nous sommes au seuil d’une crise mondiale de l’eau. Près d’un tiers de la population du monde souffre actuellement de pénurie d’eau. Si cette tendance se poursuit, ce sont les deux tiers des gens de la planète qui se trouveront dans cette situation d’ici à 2025. Le taux de consommation d’eau douce double tous les vingt ans, c’est-à-dire deux fois le taux de croissance démographique. On estime que vers 2025 la demande de l’eau dans le monde dépassera de 56 pour cent la disponibilité de la ressource. Comme on pollue massivement les eaux de surface, on puise dans les nappes souterraines beaucoup plus vite que la nature ne peut les remplir à nouveau. Cette double réalité de la pénurie croissante d’eau douce combinée avec l’accès profondément injuste à la ressource pose le plus grand défi écologique de notre temps et fait peser la plus grande menace sur les droits de l’homme.

Pouvoirs…

Étant donné le potentiel de profits et de pouvoirs que représentent les stocks d’eau douce sur la terre, ce n’est pas une surprise de voir les leaders des pouvoirs économiques et politiques mondiaux se placer sur le terrain du bien commun eau, provoquant une puissante surenchère de la concurrence. D’un côté, l’industrie mondiale de l’eau, composée de sociétés de services d’eau à buts lucratifs et les géants de l’embouteillage de l’eau de boisson ; des institutions financières internationales, telles la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, faisant de la privatisation de l’eau une condition de leurs prêts aux pays du tiers monde dans l’hémisphère Sud ; l’Organisation mondiale du commerce, protégeant les intérêts des sociétés de services d’eau par des mesures légalement contraignantes ; et de nombreux gouvernements du « premier monde », promouvant les intérêts de leurs sociétés privées au détriment des besoins et des droits des populations de la planète.

…et résistances

De l’autre côté, un nouveau et puissant mouvement populaire international rassemblant des petits cultivateurs, des peuples indigènes, des militants des droits de l’homme, des écologistes, des groupements féminins et des membres de milliers de communautés luttant dans le monde entier pour défendre leur droit de contrôler leurs sources locales d’eau. Ce fut un honneur pour nous de soutenir les habitants de Orange Farm, en Afrique du Sud, quand ils se sont opposés à l’installation de coûteux compteurs d’eau sur les adductions d’eau qu’on venait de leur installer ; les communautés tribales de Plachimada, en Inde, quand ils ont résisté à une société mondiale de boissons en bouteilles qui voulait drainer leurs sources d’eau locales ; les populations indigènes de El Alto, en Bolivie, quand ils ont combattu la main mise de leurs cours d’eau de montagne par une entreprise multinationale ; sans oublier, les citoyens de l’Uruguay affichant leur fierté l’an dernier lorsque leur pays est devenu le premier au monde à voter avec succès un amendement constitutionnel pour "un droit de l’eau". Ce n’est pas tout : aux côtés des mouvements de paysans, d’ouvriers, de pêcheurs et d’autres organisations de la société civile qui résistent activement aux diktats de l’Organisation mondiale du commerce, nous allons poursuivre notre lutte pour la justice du commerce, cela au travers de notre réseau international qui s’est fait connaître sous le slogan « Notre monde n’est pas à vendre » !.

Une série de principes fondamentaux

Ces divers groupements et beaucoup d’autres encore ont créé une résistance mondiale au vol organisé de leur eau, ils montrent le chemin vers un modèle de sécurité en eau basé sur une série de principes fondamentaux : la souveraineté de l’eau - l’eau appartient à la terre et à toutes les espèces, elle doit être comprise pour toujours comme un bien universel commun ; justice de l’eau - l’eau est un droit humain fondamental, elle doit être distribuée équitablement comme un service public, on ne peut se l’approprier pour le profit ; conservation de l’eau - l’eau doit être conservée et renouvelée, plutôt que gaspillée et épuisée, l’humanité doit à nouveau respecter la place sacrée de l’eau dans le monde de la nature ; qualité de l’eau - l’eau ne doit pas être contaminée, empoisonnée ni détruite par les pratiques de l’industrie et de l’agrobusiness, c’est un engagement exigeant que de repenser de manière radicale l’usage de l’eau ; enfin, la démocratie de l’eau - les décisions en matière de gestion de l’eau doivent impliquer la participation des communautés locales. C’est l’intendance locale et non pas le commerce privé, ni les technologies coûteuses ni les gouvernants eux seuls, qui constitue la meilleure garantie d’un avenir sûr en eau.

Un droit humain et un bien public

Jusqu’à présent, ce mouvement pour la justice mondiale de l’eau - comme l’ensemble du mouvement pour la justice mondiale dont il fait partie – s’est principalement mobilisé pour la résistance à la prise de contrôle de l’eau par les entreprises mondiales. Mais ce mouvement pour la justice de l’eau s’engage également à proposer des alternatives autant qu’à opposer des résistances. Nous insistons, entre autres, sur la nécessité de ratifier un traité international reconnaissant l’eau comme un droit humain et comme un bien public de manière à s’assurer que les gouvernements remplissent leurs obligations. Au lieu des partenariats publics-privés qui mènent à la prise de contrôle de nos réseaux de distribution d’eau par les entreprises, nous préconisons des partenariats publics-collectivités grâce auxquels la propriété, le contrôle et l’accès de cette ressource vitale restent dans les mains des peuples et de leurs communautés.

Finalement, nous affirmons, comme Eléonore Roosevelt l’a dit un jour, que : "l’avenir appartient à ceux qui croient en la beauté de leurs rêves." Un nombre croissant de citoyens et d’associations, qui militent ouvertement pour une justice de l’eau et pour un avenir sûr en eau, croient à la beauté de ce rêve. Ils croient que la crise mondiale de l’eau deviendra source de paix pour le monde ; que l’humanité respectera la Nature et qu’elle apprendra à vivre en harmonie avec les limites que cette Nature lui donne. Grâce à notre action solidaire, les peuples du monde proclameront que l’eau de la vie est sacrée, qu’elle est la propriété commune de la terre et de toutes les espèces et qu’elle doit être préservée pour les générations futures et pour l’éternité. »

Traduction et sous-titres : aqueduc.info




Infos complémentaires

Maude Barlow (photo aqueduc.info), Présidente nationale du Conseil des Canadiens (la plus importante organisation de surveillance civique au Canada), est également la fondatrice de Blue Planet Project, mouvement de citoyens actif à l’échelle mondiale dans la protection de l’eau douce. Lors du 2e Forum alternatif mondial de l’eau, en mars 2005 à Genève, elle avait animé l’atelier dédié à l’eau, bien commun. Entre autres ouvrages, elle est l’auteur, avec Tony Clarke, de « L’or bleu - L’eau, le grand enjeu du XXIe siècle » (Fayard, 2002). Tony Clarke dirige l’Institut Polaris du Canada.

Les "Right Livelihood Awards"

Le « Right Livelihood » (que l’on pourrait traduire par un ‘mode de vie juste et digne’) part de l’idée que tout être humain devrait avoir une activité honnête et respectueuse des autres humains et du monde, ce qui suppose que chacun assume la responsabilité de ses actes et ne prélève pour son usage qu’une part juste des ressources naturelles.

Ce Prix a été créé en 1980 par un intellectuel suédois, Jakob von Uexkull, ancien député vert au Parlement européen, qui décida de vendre sa prestigieuse collection de timbres pour proposer à la Fondation Nobel deux prix supplémentaires sur l’écologie et la solidarité. A ses yeux, les Nobel couvraient des domaines trop étroits comparés aux défis actuels de l’humanité. Sa proposition ayant été refusée, il créa ses propres prix, remis depuis lors chaque année à Stockholm la veille de la remise des Prix Nobel. Ironie de l’histoire : l’écologiste kenyane Wangari Maathai, Nobel de la paix en 2004, avait déjà reçu les Right Livelihood Awards une vingtaine d’années plus tôt... !

Liens

Site des Right Livelihood Awards

Site du Blue Planet Project

Site de l’Institut Polaris

Glossaire

  • Bief

    À l’origine, ce mot désignait un canal de dérivation amenant les eaux d’un cours d’eau vers une installation hydraulique (roue à aubes de moulin, turbine hydroélectrique, etc.) ou vers des ate-liers utilisant l’énergie hydraulique (usines de tissage, scieries, etc.). Par bief, on entend aussi aujourd’hui une section de cours d’eau entre deux chutes ou d’un canal de navigation entre deux écluses.

Mot d’eau

  • Eaux usées

    "Dans un monde où la demande en eau douce augmente sans cesse, et où les ressources en eau limitées subissent de plus en plus des contraintes du fait de la surexploitation, de la pollution et des changements climatiques, il est tout simplement impensable de négliger les opportunités qu’offre l’amélioration de la gestion des eaux usées." (Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau 2017)


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