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28 octobre 2011.

Le Nil, entre partage et convoitises

ÉDITO OCTOBRE 2011 Éclaircie sur les rives du plus long fleuve du (...)

ÉDITO OCTOBRE 2011

Éclaircie sur les rives du plus long fleuve du monde ? En tout cas les ministres des ressources hydriques des pays du bassin du Nil ont en principe rendez-vous à la mi-décembre pour relancer le dialogue sur le partage de ses eaux. La révolution politique en Égypte changera-t-elle la donne de ses rapports jusque-là tendus avec les pays d’amont ?

Cela fait des siècles que les eaux du Nil sont objet de disputes et que l’Égypte, ultime bénéficiaire, s’est toujours comportée comme si elle en était le seul et unique propriétaire. Il n’est guère difficile d’en avancer l’explication : les pluies y tombent en quantités négligeables et les capacités d’irrigation pour la production agricole dépendent entièrement du fleuve.

En 1929, un premier traité conclu sous l’égide de la puissance coloniale britannique avait obligé l’Égypte à limiter ses prélèvements de manière à ce que le Soudan, en amont, puisse lui aussi en tirer profit.

Trente ans plus tard, pour prévenir de nouveaux contentieux autour des projets de barrages, dont celui d’Assouan, les deux gouvernements se mirent d’accord sur une nouvelle clé de répartition : 55,5 milliards de mètres cubes pour l’Égypte, 18,5 pour le Soudan. Tout cela bien sûr sans la moindre consultation avec les pays d’amont, l’Éthiopie en particulier, d’où s’écoule le Nil bleu qui fournit au fleuve les deux tiers de son débit.

Il faudra attendre quarante ans pour que neuf États riverains, en 1999 à Dar es Salam (Tanzanie), jettent les bases d’un partenariat à l’enseigne de l’Initiative du Bassin du Nil pour “assurer la prospérité, la sécurité et la paix pour toutes ses populations”. Mais sans grands résultats.

Ce qui, de guerre lasse, incita l’an dernier l’Ethiopie, l’Uganda, le Rwanda et la Tanzanie, suivis plus tard du Kenya et du Burundi, à signer un nouvel accord non chiffré sur le partage des eaux du Nil : les pays riverains sont autorisés à prélever toute l’eau dont ils estiment avoir besoin sans toutefois porter préjudice aux pays d’aval. Ce coup de force, on s’y attendait, irrita fortement Le Caire, pour qui pareil accord, jugé unilatéral et non contraignant, non seulement ne sert pas ses intérêts mais viole ses droits historiques.

Changement de ton après la chute du pouvoir en Égypte qui semble désormais décidée à renouer le dialogue. Son ministre des ressources en eau et de l’irrigation, Hicham Qandil, reconnaît que les désaccords entre pays riverains sont certes profonds et ne peuvent être ignorés, mais qu’il est temps aussi d’essayer de les surmonter et de faciliter les projets de coopération.

Pour Mahmoud Abou-Zeid, ancien ministre égyptien des ressources en eau et aujourd’hui président du Conseil arabe de l’eau, “le Nil est tellement grand que tout le monde peut en avoir une part. Nous ne devrions nous inquiéter non pas de la disponibilité des ressources, mais de la façon de développer des programmes communs pour le bénéfice de tous” (cité par ‘La Voix de l’Amérique’, 30 septembre 2011).

L’heure est peut-être à la détente. Ici et là on peut en glaner quelques signes encourageants. Au terme d’une brève visite au Caire en septembre, le premier ministre éthiopien Meles Zenawi (qui avait déjà fait savoir que l’accord sur le partage des eaux du Nil ne serait pas ratifié avant l’élection d’un nouveau président égyptien) déclare que les deux pays ont convenu de travailler sur la base d’une solution gagnant-gagnant pour tous les pays du bassin. Quelques jours plus tard, le Soudan annonce qu’il participera avec l’Égypte et l’Éthiopie à des initiatives communes de coopération entre les trois pays et à l’échange d’expertises techniques pour une meilleure gestion des ressources hydriques.

Les écueils ne manquent pas, à commencer par la cascade de barrages que l’Éthiopie a commencé d’installer et prévoit de construire encore sur le Nil bleu et sur quelques cours d’eau importants. Entre autres : le monumental barrage du Grand Millenium, dont la construction vient de commencer à une quarantaine de kilomètres de la frontière soudanaise, sera dans quatre ans le plus important ouvrage hydroélectrique d’Afrique. L’Ethiopie entend bien exploiter son château d’eau naturel et se poser comme l’un des principaux producteurs d’électricité du continent. Une énergie qu’elle pourra vendre à ses voisins : Kenya, Soudan, Djibouti et autres.

Cette ambition ne va pas sans problèmes. D’abord, les retenues ont forcément des conséquences sur le débit aval des cours d’eau. De quoi inquiéter sérieusement les Soudanais et les Égyptiens. Mais la construction de ces barrages menace aussi des populations dont la production alimentaire dépend largement des cycles saisonniers des crues et d’autres qui se voient chassées de leurs terres.

Inquiétudes aussi dans les milieux écologistes quant aux impacts environnementaux de cette multiplication d’aménagements (à quoi il faut ajouter les conséquences encore mal connues des changements climatiques), ainsi que chez les défenseurs du patrimoine : le site préhistorique de la basse vallée de la rivière Omo et l’écosystème du Lac Turkana figurent sur les listes de protection de l’Unesco.

Les autorités d’Addis Abeba se veulent certes rassurantes : les barrages hydroélectriques ne devraient pas servir à l’irrigation. Mais en même temps, on sait que l’Éthiopie, à l’instar du Soudan, a ouvert ses portes aux investisseurs étrangers qui s’accaparent de terres agricoles ancestrales pour produire des céréales destinées aux consommateurs de leurs propres pays. Et ces nouvelles cultures irriguées réclament de gros suppléments d’eau détournée du Nil, même si l’on adopte des technologies moins gourmandes.

Enfin, les gestionnaires du Nil se doivent également de prendre en compte une courbe démographique fortement ascendante : dans les années 1950, l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte comptaient ensemble quelque 50 millions d’habitants. Aujourd’hui, les statistiques affichent 208 millions et selon les projections de l’ONU, ce chiffre devrait dépasser les 270 millions en 2025 pour atteindre les 360 millions vers le milieu du siècle.

Dans un futur immédiat, les riverains du Nil vont donc devoir affronter plusieurs défis dont la clé réside sans nul doute possible dans la coopération entre pays d’amont et d’aval. L’Égypte n’a manifestement plus les moyens de revendiquer les privilèges d’un droit d’aînesse obsolète. Elle a par contre tout intérêt, économique, social et politique, à jouer les premiers rôles dans cette nécessaire solidarité régionale. La chute du système Moubarak et la construction de sa nouvelle démocratie lui en offrent aujourd’hui une opportunité historique à ne pas manquer. Et les Égyptiens, lorsqu’ils éliront leurs députés et leur président, glisseront à la fois dans les urnes leur propre destin et celui de leur fleuve sacré.

Bernard Weissbrodt


- Lire aussi : Cinq pays d’Afrique de l’Est signent un accord de partage des eaux du Nil (aqueduc.info,14 mai 2010)
- Lien vers le site de l’organisation de l’Initiative du Bassin du Nil (Nile Basin Initiative)
- Lien vers le site (non officiel) consacré aux grands barrages éthiopiens : ‘Grand Millennium Dam’




Infos complémentaires

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BASSIN DU NIL
Superficie :
3’112’380 km2
Population (estim.) :
127 Mio habitants
Longueur du fleuve :
6’600 km
Pays riverains :
Burundi, R. D. Congo, Égypte, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Rwanda,
Soudan, Soudan du Sud,
Tanzanie, Ouganda.
(Données et carte ESS)

Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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