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15 mars 2017.

Le Lac Sré, utile et fragile

Lettre du Bénin 41

Lieu de vie et bijou touristique à moins de 120 km de Porto-Novo, le Lac Sré vit au rythme des crues et décrues du fleuve Ouémé, une force de la nature. De par sa position géographique, c’est un viatique : eau et soleil, poisson et gibier. Pourtant fort peu de Béninois le connaissent. Comme tant d’autres écosystèmes aquatiques du pays ignorés, oubliés, abandonnés.

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Le Lac Sré est le plus grand des nombreux plans d’eau qui jalonnent le parcours de l’Ouémé dans sa moyenne vallée. Proche de Sagon, dans le Département du Zou, c’est un petit lac de plaine, logé dans une cuvette connectée au fleuve par une vaste plaine d’inondation. Un exutoire idyllique en quelque sorte. Sa superficie de 8 km2 pendant les mois d’étiage quadruple quasiment en période de crue et sa profondeur peut varier entre 12 et 30 mètres.

Les crues, justement, y sont tumultueuses et spectaculaires. Pendant près de deux mois, l’eau y règne en maîtresse absolue des lieux et on n’y accède que par les airs. Les nouvelles eaux, chargées d’oxygène et de nutriments, redonnent vie à la biochimie du lac. Dès que s’amorce la décrue, les berges alluvionnées grouillent d’activités de toutes sortes. On y pratique l’agriculture, l’élevage des bovins, la pêche lacustre et l’aquaculture sur berges. Pendant l’étiage, comme pour se moquer de la nature, on descend dans le lit mineur du fleuve pour y faire son ménage.

Un roman d’amour

À la différence d’autres rivières sacrées, Sré serait une jeune fille qui n’aurait pas voulu du mari à qui on la destinait et qui, révolutionnaire ou libérée, aurait préféré se transformer en lac pour se rendre utile aux humains. Quelle générosité !

« Une jeune fille donnée en mariage, puis dotée, disparut de la maison paternelle la veille des noces et partit se cacher dans une profonde vallée. Retrouvée quelques jours plus tard par un chasseur, celui-ci n’eut pas le temps d’avertir sa famille au village, car une pluie diluvienne, des rafales de vent et des grondements de tonnerre empêchèrent même les plus courageux de mettre le nez dehors.

Lorsque cessa l’orage, les parents accoururent dans la vallée où, en lieu et place de leur fille, ils trouvèrent un lac. Le Lac Sré !

Pour se consoler, les familles éplorées et leurs descendances restèrent unies dans la douleur et ce sont elles qui aujourd’hui constituent les autorités traditionnelles qui veillent sur le lac. On les appelle ’Srenon’, littéralement : les parents de Sré. Chaque année ils lui font sacrifices et offrandes et décident des moratoires de pêche dans le lac. »

Si les périodes de crues sont très angoissantes pour les riverains qui ne savent jamais jusqu’où ira la furie des eaux, la décrue est en revanche porteuse de beaucoup de promesses avec des activités génératrices de revenus. Ici il est possible d’avoir une agriculture très diversifiée grâce à la bonne qualité des sols. Céréales, fruits, légumes et autres produits font de la commune de Ouinhi l’un des greniers du Bénin.

La décrue est également favorable à l’élevage des bovins qui trouvent sur les berges du fourrage et des points d’eau. Hélas, la présence simultanée en un même lieu d’éleveurs et d’agriculteurs engendre parfois quelques conflits violents et déplorables. Quant à l’aquaculture, elle est pratiquée dans des "trous à poissons", appelés ’xwedo’.

Autre activité lucrative : l’exploitation du sable fluvial laissé par les eaux en décrue. Ce matériau, de bonne qualité, est bien apprécié des constructeurs.

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Le fleuve Ouémé à Sagon en plein étiage : les femmes font le ménage dans le lit mineur du fleuve

Le lac, d’une grande utilité, garantit donc encore aux riverains de précieux services. Mais pour combien de temps encore ? Toutes ces activités anthropiques sur les rives et dans le lac le fragilisent. Ceux qui profitent en premier de ses ressources en abusent par la pratique de la surpêche, le déboisement des berges, l’urbanisation sauvage. Chose qui frise la prédation alors que le lac est un milieu fermé plutôt fragile.

Il faut bien avouer que, de manière générale, les écosystèmes aquatiques du Bénin souffrent de l’ignorance des uns et de l’indifférence des autres. Il existe dans ce pays un très grand nombre de lacs et de cours d’eau, mais ils ne sont guère voire pas du tout documentés. Certains ne figurent sur aucune carte, dans aucun livre de géographie. Ils sont là comme de parfaits inconnus, sans carte d’identité ni carnet de santé non plus puisqu’il n’y a ni données ni suivis scientifiques. Que faire alors pour que ces milieux de vie retiennent un tant soit peu d’attention et de protection ?

Texte et photos :
Bernard Capo-Chichi,
Porto-Novo, Bénin.

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Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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