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23 octobre 2003.

Le Haut-Rhône français en voie de réhabilitation

"Le Rhône de Genève à Lyon". Sur ce thème à la fois vaste et précis, (...)

"Le Rhône de Genève à Lyon". Sur ce thème à la fois vaste et précis, un colloque multidisciplinaire a réuni pendant deux jours à Chambéry (France) des archéologues, historiens, géographes, biologistes, ingénieurs et autres gestionnaires. Tous partagent une même conviction : le fleuve n’est plus ce qu’il était, son cours doit être réhabilité. Mais inutile de rêver : il ne retrouvera jamais son paysage d’antan.

De Genève à Lyon : le Haut-Rhône, disent les Français. Comme si le fleuve prenait sa source dans le Léman, snobant les Suisses, et les Valaisans en particulier.

Mais justice leur soit rendue, les acteurs du colloque de Chambéry, prisonniers malgré eux des étiquettes, ont fait plus qu’ouvrir un œil sur l’amont, faisant entre autres une large place à l’immense projet de troisième correction du Rhône prévu en Valais pour les trois décennies à venir.

Le Rhône, de Genève à Lyon, c’est quelque 200 kilomètres d’un cours où les plaines alternent avec les défilés, marqué ici et là par de brusques changements de direction, tout cela pour une dénivellation de 200 mètres.

Tresses et méandres

Ce Rhône-là a une longue histoire et un passé complexe, il a connu des phases de fonctionnement très contrastées, explique le géographe Jean-Paul Brayard : "les tresses (lits multiples divaguant entre les bancs de galets) ont correspondu à des phases de crise climatique (fortes crues, forts apports sédimentaires), alors que les méandres signent des périodes de calme hydrologique".

Géologues et paléologues multiplient les initiatives afin de comprendre à quoi ressemblait ce segment de fleuve. De leurs constats, on retient en tout cas que le Rhône démontrait jadis une grande mobilité et se montrait très réactif aux changements climatiques.

Exemple : l’étude des sédiments du lac du Bourget (le plus grand lac naturel de France) permet de se faire une idée assez précise de l’époque où le Rhône alimentait encore sa partie nord. Aujourd’hui n’en subsiste qu’un petit exutoire (le canal de Savière) dont le flux parfois s’inverse lors des grandes crues du fleuve.

Autre exemple : plus en aval, dans le secteur des Basses Terres dauphinoises, la plaine alluviale du Rhône s’étend de part et d’autre de la butte calcaire des Avenières. C’est à l’époque gallo-romaine que le fleuve a définitivement basculé à l’est pour suivre le tracé qu’on lui connaît aujourd’hui, laissant dans la plaine du Bouchage un extraordinaire reliquat de "paléoméandres" qui font le bonheur des chercheurs.

Jadis une artère essentielle

S’agissant des activités humaines générées par le Haut-Rhône, l’historien Jacques Rossiaud s’attache à défaire l’imagerie traditionnelle d’un fleuve marginal, évoluant à huis-clos. Tout au contraire, dit-il, "il a même compté, pendant près de trois générations, entre 1460 et 1550, comme l’une des artères essentielles de l’espace économique occidental". Plusieurs faits appuient son étude de cette période :

- le Haut-Rhône est alors emprunté par l’un des principaux trafics interrégionaux rhodaniens, celui du sel

- la richesse des futaies de la vallée encourage activement le flottage du bois de construction (radellerie) et alimente les grandes villes en aval

- l’industrie du transport rhodanien (batellerie) est principalement générée par les chantiers de Savoie et recrute de la main-d’œuvre locale

- au seuil du 16e siècle, le développement de l’économie fromagère ajoute encore au trafic fluvial.

Si le Haut-Rhône était alors une zone névralgique, il le devait aussi à des facteurs extérieurs : d’abord, l’installation de la cour pontificale à Avignon qui stimule les échanges économiques entre le Midi et les pays d’amont et, plus tard, l’intense activité des marchands d’Allemagne du Sud en quête de marchés méridionaux.

Aujourd’hui un fleuve corseté

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Aménagement hydroélectrique de Sault-Brénaz
(photo CNR)

Dès le 18e siècle, changement de décor, que résume bien Geneviève Gandy, présidente du Syndicat du Haut-Rhône : "Le premier épisode fut le siècle des protections contre les inondations, dès 1760. Vint ensuite le siècle de la navigation qui contraint davantage le fleuve. Enfin le 20e siècle fut celui de l’exploitation de la force hydroélectrique. Le système Rhône s’est simplifié au fil des constructions en raison de la réduction de son espace…"

Comme l’explique également Jean-Paul Bravard, les grands travaux d’équipement du Rhône ont modifié sa physionomie, les digues ont corseté le fleuve, les barrages ont fortement modifié les débits dans les tronçons court-circuités.

Bref, "le Rhône est toujours un grand fleuve, utile à la nation, mais il n’a plus la capacité de renouveler les milieux naturels. Il en résulte que les politiques de conservation ou de restauration mises en œuvre depuis quelques années doivent prendre en compte cette complexité et cette histoire."

Ce que s’efforce de faire, entre autres, la Compagnie Nationale du Rhône (CNR). La concession qu’elle détient de l’État français depuis 1921 lui donne la responsabilité de l’aménagement et de l’exploitation du Rhône de la frontière suisse à la Méditerranée. Ses missions d’origine pour la gestion de la production hydroélectrique, de la navigation et de l’irrigation, ont été complétées par des tâches de protection de l’environnement et de développement des activités en eaux vives et du tourisme fluvial.

Menaces sur les écosystèmes naturels

Jean-Michel Olivier, spécialiste des hydrosystèmes fluviaux, met le doigt sur quelques-uns des changements écologiques profonds engendrés par la construction des digues et des barrages, et qui se traduisent par une simplification et une homogénéisation des écosystèmes.

D’un côté, la segmentation du fleuve par les barrages empêche la migration sur de grandes distances de certaines espèces de poissons. De l’autre, la diminution des débits d’eau dans les bras latéraux du fleuve (lônes et vieux Rhône) se traduit par la réduction voire la disparition de certains habitats nécessaires à leur développement.

Côté végétation, Jacky Girel, autre pratiquant des laboratoires d’écologie, explique comment l’absence d’inondations régulières - et par voie de conséquence l’abaissement des nappes phréatiques - ont agi sur les forêts alluviales du Rhône : disparition de certaines espèces de saules, arrivée de plantes envahissantes comme la renouée du Japon, expansion des populations de frênes au détriment des bois tendres.

Quelle nouvelle dynamique pour le fleuve ?

Dans ces conditions, on devine sans peine l’ampleur des tâches nécessaires à la réhabilitation du Haut-Rhône. Comment maintenir la dynamique du fleuve ? comment mieux maîtriser les flux d’eau et de matériaux ? comment redonner vie aux communautés alluviales et autres habitats naturels ? quelle place donner au fleuve dans la défense et la valorisation du patrimoine ?

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Passe à poissons
(photoCNR)

Si les réponses sont multiples et complémentaires, elles réclament la meilleure des coordinations possibles entre tous les acteurs : riverains et producteurs locaux, pouvoirs économiques et politiques, hydroélectriciens, experts en écologie et animateurs culturels, etc.

C’est dans ce but qu’a été créé en avril de cette année le Syndicat du Haut-Rhône regroupant 28 communes des départements de Savoie, d’Isère et de l’Ain. Nanti d’un programme de réhabilitation écologique et hydraulique. Et d’un plan financier qui, pour les cinq années à venir, se monte à 22 millions d’euros.

Bernard Weissbrodt




Infos complémentaires

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(Photo CNR)

Les lônes

Les "lônes" désignent les chenaux du Vieux Rhône, autrement dit les bras secondaires du fleuve en voie de colmatage (naturellement ou par suite d’un aménagement), souvent à sec, mais empruntés par les eaux en cas de crue. On en compte plus de 250 dans la vallée du Rhône, représentant une distance cumulée de quelque 300 kilomètres.

La remise en valeur de leur potentiel écologique implique le rétablissement de leur connexion au fleuve, l’augmentation des débits d’eau qui leur sont réservés ou encore la réalimentation de la nappe phréatique.

Une recherche menée dans les années 90 a permis de recenser les lônes, de se faire une meilleure idée de leur état, de leur fonctionnement, de leur évolution probable si rien n’est entrepris pour leur protection et de prévoir des modes appropriés de réhabilitation (info CNR)


Les chasses du Rhône

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Barrage de Verbois
lors des chasses de 2003
(photo aqueduc.info)

L’Arve, qui descend du Massif du Mont-Blanc, transporte énormément de matériaux et de sédiments (sables, limons, argiles, etc.) qui s’accumulent dans la retenue d’eau du barrage de Verbois, dans le canton de Genève, mais qu’il faut absolument évacuer régulièrement. D’où l’opération "chasses du Rhône" organisée tous les trois ans à fin mai / début juin et réglementée depuis 1967 par un accord de coopération franco-suisse.

On commence par abaisser progressivement le niveau de toutes les retenues du Haut-Rhône. Du coup l’eau s’écoule plus vite et entraîne avec elle une partie des sédiments. Le débit dans les tronçons est en même temps réduit, voire interrompu, afin de protéger les milieux naturels. L’eau, libérée ensuite par l’ouverture des vannes de Verbois, permet d’évacuer naturellement vers la Méditerranée 1,5 million de tonnes de sédiments.

C’est une opération délicate, car elle doit prendre en compte des impératifs de production hydroélectrique, de protection de l’environnement (les poissons sont contraints de redescendre le fleuve à une période qui ne leur est pas très favorable, les risques de mortalité piscicole sont importants) et de sécurité (un public toujours plus nombreux fréquente ou utilise les berges et les plans d’eau pour des activités sportives).


La Perte du Rhône

Avant la construction des barrages, la descente du Haut-Rhône n’allait pas sans difficultés, la plus célèbre et la plus spectaculaire étant la "Perte du Rhône", aujourd’hui submergée par la retenue de Génissiat.

"Parvenu près de Bellegarde, le Rhône a scié la pierre ; au fur et à mesure que l’œuvre d’érosion s’est poursuivie, le fleuve est devenu presque souterrain, son lit s’est étendu au dessous des rives. Là, en se penchant, on aperçoit, à une grande profondeur, une étroite lame d’eau bleue, un bleu sombre, douée d’une vertigineuse vitesse. Tel est ce site étrange, sublime même, ignoré de la masse des touristes ; on va chercher bien loin des émotions moins fortes."

(extrait de "Voyage en France - Le Rhône du Léman à la mer", V.E. Ardouin-Dumazet, 1911, cité par Franz Auf der Maur, "Le Rhône", Ed.Silva, 1990)

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Carte postale datée de 1907
(collection Eric Toiseux)

RÉFÉRENCES

"Le Rhône
de Genève à Lyon"

Colloque organisé par l’Association Montanea
Chambéry (Savoie, France),
22-23 octobre 2003

CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES

Compagnie Nationale du Rhône (CNR)
(lônes, Sault-Brénaz, passes à poissons)

Eric Toiseux
voir : son site personnel sur Bellegarde et les pertes du Rhône)

avec leurs aimables autorisations.

Mots-clés

Glossaire

  • Eau potable

    La législation suisse sur les denrées alimentaires définit l’eau potable comme une "eau naturelle ou traitée qui convient à la consommation, à la cuisson d’aliments, à la préparation de mets et au nettoyage d’objets entrant en contact avec les denrées alimentaires". Cette eau doit être "salubre sur les plans microbiologique, chimique et physique". La loi définit de manière précise les exigences de qualité auxquelles elle doit satisfaire en tout temps et les concentrations maximales admissibles de diverses substances.

Mot d’eau

  • Eaux de source

    "Rosette témoigna, pour apaiser sa soif, le désir de boire aussi de cette eau, et me pria de lui en apporter quelques gouttes, n’osant pas, disait-elle, se pencher autant qu’il le fallait pour y atteindre. Je plongeai mes deux mains aussi exactement jointes que possible dans la claire fontaine, ensuite je les haussai comme une coupe jusqu’aux lèvres de Rosette, et je les tins ainsi jusqu’à ce qu’elle eût tari l’eau qu’elles renfermaient, ce qui ne fut pas long, car il y en avait fort peu, et ce peu dégouttait à travers mes doigts, si serrés que je les tinsse." (Théophile Gauthier, "Mademoiselle de Maupin", (...)

Mot d’eau

  • « Le fleuve me hantait »

    "La proximité de sa grandeur réveillait en moi une antique terreur des eaux qui, en présence des rivières et des fleuves, même vus du rivage, me tourmente l’âme. La fluidité des eaux fluviales, lentes ou rapides, me trouble, où je décèle un monde à demi visible de formes fugitives qui tentent et parfois fascinent l’âme inattentive. Ce sont des êtres sinueux et insinuants que les fleuves et les rivières, même farouches." (Henri Bosco, "Malicroix", 1948)


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