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22 mars 2003.

Le Forum de Florence et son agenda alternatif

Pendant que le Forum de Kyoto dressait son catalogue de (...)

Pendant que le Forum de Kyoto dressait son catalogue de promesses, celui de Florence - convoqué par un collectif d’associations rattachées à la mouvance de Porto Alegre - tentait de proposer un "agenda alternatif de la gestion de l’eau". Les 21 et 22 mars, un bon millier de participants dont les trois quarts venaient d’Italie ont débattu d’actions concrètes à entreprendre sans tarder pour que l’eau soit enfin reconnue comme un bien commun et un droit pour tous.

"Ne parlons pas des problèmes, on les connaît", déclare d’emblée le professeur Riccardo Petrella, cheville ouvrière du Contrat mondial de l’eau : "traduisons l’utopie dans les réalités concrètes".

Deux jours de rencontres ne laissent pas beaucoup de temps à la rédaction de documents. Une esquisse de déclaration finale a été proposée, sa rédaction ultime n’est pas close.

Mais - à partir des quatre ateliers qui constituaient l’ossature de ce premier Forum alternatif, il n’est pas difficile d’en imaginer les grands thèmes : le droit à l’eau, gérer l’eau autrement, l’eau n’est pas une marchandise, l’eau est une richesse culturelle.


Entendu à Florence (notes)

En vrac, quelques idées et opinions entendues au cours de débats, ateliers ou tables-rondes organisés à Florence lors du 1er Forum alternatif mondial de l’eau. Ces notes personnelles ont été rédigées avant la publication des conclusions officielles de cette rencontre

droit à l’eau

la référence fondamentale du droit à l’eau est le droit à la vie : ce droit s’applique à toute la nature, ce ne sont pas seulement les hommes mais tous les êtres vivants qui ont un droit à l’eau

le droit à l’eau existe (voir les documents internationaux), mais il n’est pas inscrit dans les constitutions nationales (que font les élus ?), cela devrait être fait dans les 20 prochaines années

accès à l’eau l’accès à l’eau (et plus précisément à la quantité du minimum vital, 40-50 litres selon l’OMS) doit être reconnu comme un droit constitutionnel : cette quantité minimale doit être gratuite et, à l’inverse, ceux qui gaspillent l’eau et la polluent doivent en payer le prix

il faut passer de la gestion de la demande d’eau à la gestion de l’offre : il ne s’agit plus de se demander d’abord comment se procurer l’eau dont on a besoin, mais de savoir de combien d’eau l’on dispose et comment on va la consommer

démocratie de l’eau

les écosystèmes (donc l’eau) sont des biens communs, ils doivent être placés sous la responsabilité directe des pouvoirs locaux : il importe pour cela de constituer des assemblées locales citoyennes pour la gestion de l’eau et multiplier les lieux d’expression sur l’eau

les citoyens doivent participer directement ou être représentés dans les décisions qui concernent les politiques de l’eau, et cela à tous les niveaux (conseils consultatifs locaux, régionaux, de bassins versants, etc) et bénéficier dans ce domaine d’un véritable droit de référendum

rôle des parlements

les accords commerciaux seraient-ils au-dessus des lois, quelle est leur légitimité démocratique ? en tout cas, la plupart du temps les parlements (dont on dit aussi qu’ils manquent d’esprit critique) non seulement ne peuvent même plus prendre position sur les offres faites par leurs propres gouvernements à l’OMC (Organisation mondiale du commerce), mais doivent en outre mettre les législations nationales en accord avec les accords internationaux sur lesquels ils n’ont pas le droit de se prononcer

l’eau n’est pas une marchandise

l’eau n’est pas un bien négociable, il faut absolument que les services de l’eau soient exclus des accords commerciaux internationaux, pas question de laisser privatiser la vie et de transformer le citoyen en client

l’utilisation durable de l’eau comme bien commun implique que les financements de ses services soient publics, pas question de laisser la priorité aux investissements privés dès lors qu’il faut assurer le droit à la vie

il faut être inventif, par exemple créer des services publics internationaux dans les domaines de l’eau (mais aussi de la santé et de l’éducation)

il faut privilégier les partenariats public-public : les fameux PPP (partenariats public-privé) ne sont pas une solution car de manière générale c’est le secteur public qui investit et le secteur privé qui en retire les bénéfices

faut-il instituer un impôt mondial sur l’eau ? l’idée est loin de faire l’unanimité ; par contre, aux niveaux nationaux, régionaux ou locaux, sur quelle base financer les services publics de l’eau ? il existe de multiples mécanismes possibles : taxes sur les produits pétroliers, sur les eaux minérales ou sur les mètres cubes d’eau utilisée ? ou plutôt impôt républicain de type progressif (sur une base par exemple de 1 pour 1000 du montant fiscal) ?

eaux en bouteilles

il faudrait imposer une taxe sur les eaux minérales pour aider les pouvoirs publics nationaux et régionaux qui cherchent à améliorer la qualité de l’eau potable et les réseaux de distribution

de manière plus générale, il faut s’opposer à la consommation d’eaux minérales en bouteilles, car ce secteur économique est en train de passer dans les mains de sociétés multinationales : celles-ci obtiennent des concessions d’exploitation à très long terme qui ne sont ni plus ni moins qu’une forme d’expropriation ; pendant des décennies, les pouvoirs publics n’auront plus rien à dire dans la gestion de ces sources

eau et agriculture

on oublie trop souvent que les produits agricoles exportés ont une valeur d’eau : le Maroc, grand exportateur de tomates, est donc aussi, par exemple, un grand exportateur d’eau virtuelle

il faut cesser de subventionner les cultures grandes consommatrices d’eau comme le maïs et à l’inverse encourager financièrement celles qui font des efforts d’économie et mettent en pratique des solutions techniques adéquates

les cultures de l’eau

il faut revaloriser les fontaines publiques et faire en sorte que l’eau fasse à nouveau partie de notre vie collective

l’information générale sur l’eau et l’éducation à son usage le meilleur possible sont insuffisantes : les habitants des grandes villes européennes ne savent même plus d’où vient l’eau de leurs robinets ni où va l’eau de leurs salles de bains

comment changer les modèles de production et de consommation d’eau ? les consommateurs sont-ils conscients de l’impact environnemental des eaux en bouteille ? gaspiller, n’est-ce pas aussi consommer toutes sortes de boissons autres que l’eau avec leurs emballages ?

dans la culture arabo-musulmane, on ne peut pas refuser l’eau même à son pire ennemi, d’ailleurs la pratique de la religion musulmane ne peut se concevoir sans eau (rites d’ablutions) et l’eau ne peut donc y être considérée autrement que comme un véritable bien commun

dans les pays en développement, lorsque les services de l’eau font monter le prix de l’eau, les populations reviennent à leurs puits contaminés, d’où de nouvelles épidémies de choléra

pour faire la guerre à l’Irak, l’armée américaine emmène avec elle des tonnes d’eau alors que sur place nombre d’habitants ont tout juste accès au minimum vital, sans parler des privations d’eau causées par des bombardements et autres actes de guerre

Bernard Weissbrodt


EXTRAITS DE LA DÉCLARATION FINALE


PRINCIPE UN

L’accès à l’eau en quantité (40 litres par jour pour usages domestiques) et de qualité suffisantes à la vie doit être reconnu comme un droit constitutionnel humain et social, universel, indivisible et imprescriptible.

A ce propos, nous saluons avec satisfaction le « commentaire général » exprimé par le Comité des Droits Humains et Sociaux des Nations Unies, selon lequel l’accès à l’eau doit être considéré comme un droit humain.

PRINCIPE DEUX

L’eau doit être traitée comme un bien commun appartenant à tous les êtres humains et à toutes les espèces vivantes de la Planète. Les écosystèmes doivent être considérés comme des biens communs.

L’eau est un bien disponible en quantité limitée au niveau local et global. Aucun profit ne peut justifier un usage illimité du bien. Les gaspillages actuels constituent un vol perpétré aux dépens de la vie. C’est pourquoi, la propriété, le gouvernement et le contrôle politique de l’eau (en particulier la gestion des services hydriques) doivent être/rester publics, sous la responsabilité directe des pouvoirs publics.

C’est la tâche incessible des pouvoirs publics d’assurer et de promouvoir l’usage de l’eau dans le respect des droits humains, y compris ceux des générations futures, de la sauvegarde et de la valorisation intégrée des écosystèmes.

PRINCIPE TROIS

Les collectivités publiques (de la Commune à l’État, des Unions continentales à la Communauté mondiale) doivent assurer le financement des investissements nécessaires pour concrétiser le droit à l’eau potable pour tous et un usage « soutenable » du bien eau.

L’instrument le plus approprié est la mise en oeuvre d’un système fiscal progressif à finalité redistributive à tous les niveaux, du local au mondial, suivant une multiplicité et une modularité des mécanismes de collecte des ressources financières publiques en fonction des besoins et des niveaux territoriaux d’investissement.

Pour cela, il est indispensable - et on ne peut remettre à plus tard - de revoir le rôle et le fonctionnement des institutions financières multilatérales (BM, IMF, BERD, BEI, IBD, ABD...) et de définir de nouvelles institutions de financement de type coopératif inter-territorial et inter-national dans une logique de Partenariat Public-Public.

PRINCIPE QUATRE

Les citoyens doivent participer, sur des bases représentatives et directes, à la définition et à la réalisation de la politique de l’eau, du niveau local au niveau mondial.

La démocratie doit être au centre du « vivre ensemble », même au niveau mondial. On ne peut pas admettre que la mondialisation puisse être globale et réelle en ce qui concerne le commerce, la finance, la production, la consommation, les modes de vie, les flux culturels, alors que la démocratie s’arrêterait au niveau des Etats nationaux ou des continents - Etats, comme les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie. Le concept de « gouvernance mondiale », mis en vogue par les dominants du « Nord » est une grande mystification.

La démocratie nécessite la promotion d’un « public » nouveau, démocratique, participatif et solidaire et la mise en place de lieux de participation directe, de proximité, qui incluent les citoyens et les communautés locales, les travailleurs et les travailleuses, les organismes locaux, et la valorisation de toutes les formes, différentes, qui, dans les divers continents et pays, représentent la richesse de l’expérience démocratique.




Infos complémentaires

Commentaire

Une, deux ou
trois hirondelles…

…ne font pas le printemps. C’est bien connu. Que restera-t-il donc de ce mois de mars 2003 où les agendas, sur le thème de l’eau, mentionnaient non seulement sa traditionnelle Journée internationale, mais aussi, à Kyoto, la troisième édition du Forum mondial, puis, au tout dernier moment, à Florence, un nouveau Forum alternatif à prétention mondiale lui aussi.

De Kyoto, c’est à peine si on se souviendra des textes parsemés de velléités et de promesses moins généreuses qu’elles n’y paraissent. Le temps n’est plus aux palabres. Et dire que ce rendez-vous était tout de même une porte ouverte à la concertation internationale ne convainc plus personne.

On saluera cependant les deux grands documents externes publiés à l’occasion de ce 3e Forum et qui constituent deux solides outils de référence : le premier Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau de la planète et celui sur "Les actions pour l’eau dans le monde" qui présente un inventaire détaillé de 3’000 initiatives prises de par le monde.

A Florence, on se réclamait du terrain. Les propositions n’ont donc pas manqué, parfois fort applaudies, parfois aussitôt contredites. Il faudra faire le tri, en se souvenant qu’il n’existe pas de solution miracle à la crise de l’eau, que certaines initiatives peuvent réussir ici ou là mais tourner à l’échec ailleurs.

Les participants de ce Forum alternatif ont-ils entendu le message que leur avait envoyé Mario Soarès, l’ancien président du Portugal, à savoir que "la révolution de l’eau se fera sous la pression des molécules sociales que nous sommes" ? Plus facile à dire qu’à mettre en pratique.

Ainsi, dans l’enceinte du Forum de Florence, on ne trouvait aucune fontaine publique où étancher sa soif et l’on n’avait pas vraiment d’autre solution que de se rabattre sur les bouteilles d’eau minérale dont par ailleurs il était dit le plus grand mal.

En fait, si au Japon comme en Italie et d’autres pays on a peut-être beaucoup parlé de la crise de l’eau, les esprits étaient du côté de l’Irak où les bombardements annoncés devenaient réalité. Mais une guerre - celle du pétrole - peut en cacher une autre, celle de l’eau.

De plus, quel symbole que cette bataille dans une Mésopotamie dont l’histoire nous dit qu’elle est un don du Tigre et de l’Euphrate, ces deux fleuves sans lesquels cette région ne serait que désert !

Et n’est-ce pas là que l’homme a inventé l’irrigation des cultures, de là aussi qu’il tire une partie de ses grands mythes fondateurs, création du monde, paradis, déluge et autres ? L’eau, patrimoine commun de l’humanité, est décidément bien plus menacée qu’on ne le dit.

Bernard Weissbrodt


Fable

Les grenouilles de Siddhartha

Siddhartha, penseur indien de Bangalore, entre autres coordinateur pour l’Asie de l’Alliance pour un monde uni et responsable, pratique souvent la fable. A preuve, celle qu’il a racontée à Florence, à l’ouverture du Forum alternatif mondial de l’eau et notée ici de mémoire.

Il était une fois un petit village de grenouilles. De couleurs différentes : vertes, safran, bleues, blanches… Quand il faisait beau, elles s’asseyaient auprès de leurs puits.

Et chacune y allait de son couplet : "l’eau de mon puits est la meilleure, ma couleur est la plus belle, etc… !" Mais un jour arrivèrent les grandes chaleurs et pour se rafraîchir les grenouilles n’eurent pas d’autre moyen que de se jeter dans leurs puits.

Ce qu’elles ne savaient pas, c’est que dans les profondeurs de la terre, les eaux se rejoignent. Et lorsqu’elles remontèrent à la surface, quelle ne fut pas leur surprise de se retrouver dans les puits de leurs voisines !

C’est ainsi qu’elles ont fini par comprendre que l’eau est le bien commun de l’humanité.

Mots-clés

À paraître

Glossaire

  • Débâcle

    Dislocation soudaine de la couverture de glace d’un cours d’eau dont les blocs sont alors emportés rapidement par le courant. Lorsqu’il s’agit de la rupture d’une barrière naturelle de glace formant une retenue d’eau, on parle alors de vidange brutale de lac glaciaire (connue sous l’acronyme anglais de GLOF, “Glacial lake outburst flood”). Dans les deux cas, ce phénomène peut entraîner de graves inondations, voire des catastrophes.

Mot d’eau

  • « Et tous ces gens
    dans l’eau ... »

    “Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive, à nous.” (Kazuo Ishiguro, "Auprès de moi toujours", 2005)


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