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février 2015.

La mare aux silures sacrés de Gobada

C’est "la grand-mère du village", "elle était là avant tout le (...)

C’est "la grand-mère du village", "elle était là avant tout le monde", elle a vu naître tous les enfants du lieu et leur a offert de l’eau pour qu’ils prospèrent. Elle, c’est la mare aux silures sacrés de Gobada, un village de quelque sept mille âmes, à une quarantaine de kilomètres de Savalou, dans le département béninois des Collines. Non loin de là se trouve un puits de grand diamètre, mais les gens ne le fréquentent guère. Ils lui préfèrent l’eau de la source traditionnelle qu’ils estiment davantage rafraichissante et désaltérante.

La mare aux silures sacrés émerge d’une vaste zone humide que la population tente de préserver envers et contre tout car c’est elle qui garantit leur approvisionnement en eau durant la saison sèche. Formant au fil des mois tantôt un petit ruisseau lent tantôt un étang calme, elle est intarissable tant que tous les interdits qui la protègent sont bien respectés : la pêche aux silures y est évidemment interdite, de même l’élevage du porc dans le village et ses environs, les femmes n’ont pas accès à la mare pendant leurs périodes de règles.

Aux dires des habitants de Gobada, chasseurs de tradition devenus paysans-éleveurs et petits commerçants, l’eau de la mare aux silures sacrés a d’évidents atouts, voire des vertus. La grande majorité d’entre eux, dépourvus de puits domestiques, la préfèrent à l’eau des forages villageois, à savoir trois forages à motricité humaine et trois puits à grand diamètre. Ils la trouvent tout à la fois désaltérante et rafraîchissante.

L’eau de la mare aux silures sacrés est une eau à tout faire : elle sert à la boisson, à la vaisselle et à la lessive – pauvre en sels minéraux de calcium et de magnésium, elle fait "bien mousser le savon dur" - et à la fabrication de briques de construction. Bref, cette mare est la première vraie raison d’être de Gobada. C’est pourquoi sa protection et son entretien incombent en même temps à chaque habitant du village et à toute la communauté. Elle est surveillée de jour comme de nuit par Sèwakon, le prêtre de la divinité qui veille sur elle en amont du plan d’eau et qui est chargé d’exécuter les sacrifices de réparation si quelqu’un vient à violer l’un des interdits.

Selon le chef de village, un respectable vieillard, l’eau de la mare n’a jamais causé la moindre épidémie de maladies gastro-intestinales. Mais cette bonne nouvelle ne doit pas faire illusion : Gobada n’échappe pas aux problèmes récurrents d’assainissement constatés çà et là dans toute la commune de Savalou. Les mesures d’hygiène les plus élémentaires ne sont pas observées, la gestion des excréments d’animaux, la gestion des ordures ménagères et des eaux usées de toutes provenances laissent à désirer : l’assainissement du milieu de vie n’est pas encore devenu réalité.

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Que l’eau de la mare de Gobada échappe aux fâcheuses retombées qui caractérisent l’approvisionnement en eau dans ces milieux non assainis est en soi un sujet d’étonnement et de curiosité. Serait-ce l’effet bénéfique des silures sacrés ? En tout cas, sur le territoire de la commune qui connaît de sérieuses difficultés d’approvisionnement en eau potable durant une longue période de l’année, les villages qui comme Gobada bénéficient d’une mare pérenne se comptent sur les doigts d’une seule main. La mare aux silures sacrés est donc un patrimoine précieux qu’il faut chérir : pourquoi ne l’aménagerait-on pas pour en faire un grand réservoir d’eau potable, plus sûre et plus fiable, afin de sortir d’un approvisionnement précaire et anecdotique ?

Encore faudrait-il aussi, pour garantir la qualité de cette ressource, renoncer à la pratique de l’agriculture itinérante sur brûlis, dévoreuse de végétation, à l’exploitation forestière abusive pour la fabrication du bois de feu, à la mauvaise gestion des déchets ménagers solides et liquides, ou lutter contre l’érosion des sols.

D’autant que, outre la mare aux silures sacrés et ses atouts, il existe d’autres attractions – économiques, pédagogiques, touristiques - dans l’arrondissement de Gobada : les carrières de blocs de granite superposés à la manière de pyramides dispersées dans le paysage attirent chaque année de nombreux étudiants en géologie et minéralogie. Le sable blanc et fin de la région est bien connu des entreprises du bâtiment et des travaux publics comme un matériau de construction de très bonne qualité. Il y a là tout un potentiel de développement susceptible de desserrer la pression sociale sur la zone humide et de faire place à tout un programme d’assainissement du milieu. Tout ceci dans le but bien compris de sauvegarder la mare aux silures sacrés, et par ricochet, d’assurer l’approvisionnement en eau des gens de Gobada.

Texte et photos de
Bernard Capo-Chichi, Porto-Novo



Infos complémentaires

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Ce sont les femmes, bien plus que les hommes, qui fréquentent la mare aux silures sacrés sur laquelle veille une attentive divinité.

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À proximité de la mare, un puits à grand diamètre, bien moins sollicité alors même que la qualité de son eau y est plus sûre. Mais elle est de saveur saline et, très dure, a le défaut de ne pas faire mousser le savon.

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Blocs de granite des "pyramides de Gobada" où les étudiants en géologie et minéralogie viennent chaque année faire des prélèvements de roches.



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  • Le Lac

    “Si près qu’ils approchent du lac, les hommes n’en deviennent pas pour ça grenouilles ou brochets. Ils bâtissent leurs villas tout autour, se mettent à l’eau constamment, deviennent nudistes… N’importe. L’eau traîtresse et irrespirable à l’homme, fidèle et nourrissante aux poissons, continue à traiter les hommes en hommes et les poissons en poissons. Et jusqu’à présent aucun sportif ne peut se vanter d’avoir été traité différemment”. (Henri Michaux, "La nuit remue", 1935)

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  • Limnologie

    Père de la limnologie (du grec "limné", lac, étang), le savant suisse François-Alphonse Forel (1841-1912) parlait d’elle comme de "l’océanographie des lacs". Il la définissait comme la "science des eaux continentales, des eaux stagnantes réunies dans des bassins limités et profonds, qui ne sont ni des fleuves ou rivières, ni des marais ou étangs, ni des eaux souterraines". Aujourd’hui, cette discipline a pris le sens plus large d’étude de tous les aspects écosystémiques des lacs et des grands réservoirs naturels d’eau douce à ciel ouvert.


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