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25 février 2014.

L’indésirable déferlante des eaux pluviales

Au Bénin, et sans doute aussi ailleurs en Afrique, l’imminence des (...)

Au Bénin, et sans doute aussi ailleurs en Afrique, l’imminence des pluies et de leur ruissellement suscite à chaque fois beaucoup d’appréhensions. C’est que, mal ou nullement gérées, les eaux pluviales deviennent sauvages et agressent gens et biens sur leur passage, ne laissant personne en paix : même les cimetières ne sont pas épargnés ! En pays vaudoun, la sagesse populaire se plait pourtant à répéter que si toute l’eau du Ciel devait un jour tomber, la Terre, sa sœur jumelle, serait à même de tout recueillir. Il n’y aurait donc pas, en principe, matière à s’émouvoir. Mais ...


"Qui peut oser passer devant le palais royal sans daigner ôter son couvre-chef ?" (devinette goun évoquant les eaux de pluie qui ne ’respectent’ personne)


Quoi de plus normal que des eaux pluviales en plein hivernage ? C’est la suite logique des pluies et une composante naturelle du cycle de l’eau. Les voilà donc qui ruissellent sur les sols avant de s’y infiltrer ou de rejoindre les rivières. Mais si on les laisse se charger des eaux usées et des déchets urbains, elles deviennent toxiques et menacent les eaux de surface comme les eaux souterraines, c’est-à-dire notre "banque d’eau potable".

Comment en est-on arrivé à redouter des pluies on ne peut plus bienfaitrices et nécessaires à la vie quotidienne ? La faute aux activités humaines : l’urbanisation sauvage qui fait que des gens s’installent sur les exutoires naturels des cours d’eau, les ouvrages d’assainissement défectueux ou inexistants, la mauvaise gestion des déchets urbains de toutes sortes, le mauvais aménagement du territoire urbain et rural, sans oublier ignorances et incivilités.

Tous les ingrédients sont réunis pour entraver l’évacuation correcte des eaux après les pluies torrentielles et diluviennes qui s’abattent sur le pays de mars à juillet. À peine tombées, les eaux de pluie occupent les terrains et cohabitent avec les habitants des quartiers, gagnent partiellement fleuves et rivières, lacs ou lagunes, ou s’infiltrent dans les forages.

Le paysage urbain offre des images de désolation : habitations, préaux d’écoles, places de marchés, cimetières et autres lieux publics sont envahis par de grandes flaques d’eau ; des quartiers entiers se transforment en pataugeoires. Pour les résidents, c’est le cauchemar, parfois le drame. Certains n’ont pas d’autre choix que de fuir l’inondation et – tels des oiseaux migrateurs - de chercher ailleurs quelque refuge provisoire. D’autres restent sur place et – lacustres d’occasion – voguent en pirogue d’une concession à l’autre. Certains fonctionnaires, chaussés de bottes, font d’immenses détours à moto ou en voiture pour gagner leurs services. Bref chacun ou presque en prend pour son grade et joue les "batraciens" durant toute une saison.


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Collecteur d’eaux pluviales "chargées" et acheminées ...
... vers la Lagune de Cotonou


La longue saison des pluies est un temps de dures épreuves pour tout le monde, dans les villes comme en milieu rural : tout y est à faire ou à refaire en matière d’assainissement et de gestion des déchets. Entre pertes en vies humaines et épidémies de choléras, inondation des espaces urbains et dégradation des voies de communication, la mauvaise gestion des eaux pluviales se paie très cher en termes d’impacts sanitaires et économiques. Environnementaux aussi, car la qualité des ressources en eau et des écosystèmes aquatiques est gravement mise en péril par des pollutions à fortes charges minérales et organiques.

Il est plus que temps – avant qu’il ne soit trop tard - de développer une stratégie de gestion des eaux pluviales digne de ce nom. Cela passe par l’éducation, l’information et la sensibilisation des citoyens aux sains comportements et aux bonnes pratiques en matière d’hygiène et de traitement des déchets domestiques. Cela réclame aussi et surtout, de la part des autorités, des engagements pour identifier et évaluer les impacts réels de ces événements pluvieux, pour contrôler et assurer le suivi des ouvrages d’assainissement et les systèmes d’’évacuation des eaux pluviales.

Ainsi domptée, maîtrisée et bien gérée, cette déferlante d’eaux pluviales n’en serait que plus respectueuse à son passage "devant le palais royal" et ne réveillerait plus la hantise des habitants quand chaque année revient la saison des pluies.

Texte et photo
Bernard Capo-Chichi
Porto-Novo (Bénin)



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Glossaire

  • Éclusée

    Littéralement, c’est le volume d’eau qui s’écoule d’une écluse entre le moment où on l’ouvre et celui où on la referme. Appliqué à un barrage, le mot désigne l’opération qui consiste à relâcher une grande quantité d’eau dans une rivière en particulier lors des turbinages hydroélectriques. Ces opérations fréquentes se traduisent en aval par de soudaines et dangereuses crues artificielles et perturbent gravement les écosystèmes des cours d’eau d’aval. D’où l’importance des réglementations qui visent à en maîtriser les impacts.

Mot d’eau

  • Trop soif

    "Je suis un peu dans la situation d’un homme qui tire de l’eau goutte à goutte parce qu’il a trop soif pour attendre que le puits se remplisse" (F. Scott Fitzgerald, Lettre à H. Ober, 1936)


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