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12 septembre 2012.

L’eau, nouvelle denrée coloniale

ÉDITO SEPTEMBRE 2012 Hydro-colonialisme. Un mot que les (...)

ÉDITO SEPTEMBRE 2012

Hydro-colonialisme. Un mot que les dictionnaires ignorent. Mais qui dit crûment la mainmise croissante d’États et de sociétés privées sur des terres étrangères, africaines notamment, pour en exploiter les ressources en eau. À leur profit. Comme quoi une ruée vers les pays du sud peut en cacher une autre, moins spectaculaire, mais d’autant plus vicieuse.

Le sujet a pris du volume ces derniers mois. Les études, les publications et les prises de position se sont multipliées autour de ce fait désormais patent : des États et des acteurs privés ont fait de l’acquisition de terres agricoles étrangères l’un des objectifs prioritaires de leurs politiques de croissance. Pour les tenants du libéralisme économique, rien de plus normal : investir dans la terre d’un pays tiers est une opération financière comme une autre. D’autant, à les entendre, que les zones rurales en tireraient également bénéfice, trouvant là une opportunité inespérée de sortir du cercle vicieux de leur pauvreté. Ce qui reste évidemment à démontrer.

Le phénomène est certes difficilement mesurable, en raison principalement du manque d’informations et de transparence dans les contrats et autres accords passés avec des États prêts à céder des bouts de territoire à des conditions avantageuses pour les investisseurs étrangers qui bénéficient la plupart du temps de clauses préférentielles. Mais des chercheurs et diverses organisations s’emploient à lever le voile sur ces obscures transactions par le biais notamment de l’International Land Coalition (1), un collectif regroupant plus d’une centaine d’associations présentes dans quelque 50 pays et fermement décidées à lutter où que ce soit contre toute forme d’accaparement des terres.

Cette coalition s’est notamment associée à plusieurs instituts de recherche dans le domaine de la coopération au développement pour former un partenariat - Land Matrix Partnership - dont l’ambition est précisément d’élaborer une base de données sur les transactions foncières à l’échelle du globe et de la rendre publique sur un site internet d’ores et déjà disponible (2). Ceux qui douteraient encore de l’ampleur de cette ruée sur les terres peuvent s’y en faire une meilleure idée grâce à un visuel interactif des plus probants.

Ce n’est que tardivement que l’on a commencé à s’intéresser de plus près à l’accès aux ressources en eau que présuppose forcément l’acquisition de terres pour l’agriculture. La ruée vers les terres cache-t-elle une ruée vers l’eau ? On s’est ouvertement posé la question lors de l’édition 2012, en août dernier, de la Semaine internationale de l’eau de Stockholm (3), axée cette année sur le thème de l’eau et de la sécurité alimentaire. Car, de toute évidence, constatait un document de travail, la majorité des investisseurs étatiques - Chine, Inde, pays du Golfe et autres - viennent de régions confrontées à des pénuries d’eau autant qu’à une demande croissante de biens alimentaires, et ils ont les moyens d’investir dans des terres pour avoir précisément accès à d’autres ressources en eau. À quoi se sont ajoutés, au fil des ans, des investissements de sociétés nord-américaines et européennes. Ces appropriations auront forcément un fort impact à la fois sur le développement local et sur le marché alimentaire mondial. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Prenons l’exemple des pays du Nil, terres parmi les plus convoitées. Les estimations officielles parlent d’un potentiel maximal d’irrigation de 8 millions d’hectares. Quatre pays - Egypte, Soudan, Soudan du Sud et Ethiopie - disposent à eux seuls d’infrastructures d’irrigation pour 5,4 millions d’hectares et en ont loué 8,6 millions de plus. Pour l’organisation ’GRAIN’ qui soutient la lutte des petits paysans et qui développe cet exemple dans un rapport publié en juin dernier (4), "cela nécessiterait beaucoup plus d’eau que ce qui est disponible dans la totalité du bassin du Nil et cela correspondrait à rien moins qu’à un suicide hydrologique".

Il ne fait aucun doute pour les responsables de cette ONG internationale que "derrière la recherche frénétique actuelle de terres se déroule une bataille mondiale pour le contrôle de l’eau. Ceux qui ont acheté de vastes étendues de terres agricoles ces dernières années, qu’ils soient basés à Addis Abeba, Dubaï ou Londres, comprennent bien que l’accès à l’eau qu’ils acquièrent, souvent gratuitement et sans restriction, pourrait très bien rapporter plus à long terme que les achats de terres eux-mêmes." Et de lâcher le mot qui fait tilt : hydro-colonialisme.

La revue spécialisée ’water-alternatives’, éditée exclusivement en ligne, va plus loin encore dans l’analyse de cette appropriation des ressources en eau à laquelle elle vient de consacrer une édition spéciale (5). Pour comprendre ce qui se passe, lit-on dans son introduction, il faut se référer à la nature fluide de l’eau et à sa complexité hydrologique. Son accaparement relève de la même fluidité : les relations de pouvoir sont inégales ; les juridictions, les normes administratives et les processus de négociation sont dans le flou ; les frontières entre la légalité et l’illégalité, entre les droits formels et informels, sont on ne peut plus fluctuantes elles aussi.

L’accaparement de l’eau n’est pas qu’une simple capture physique de la ressource pour la production agricole ou pour d’autres usages comme les centrales hydroélectriques, les industries pétrochimiques ou les exploitations minières. C’est aussi un détournement de règles ancestrales et coutumières des populations locales qui va parfois jusqu’à la négation de droits humains fondamentaux : "ceux qui jadis bénéficiaient de l’irrigation en sont aujourd’hui dépossédés, ceux qui pendant des décennies et des siècles jouissaient de droits sur les rivières et sur les ressources en eau apparaissent tout d’un coup comme des utilisateurs illégaux, et les lois qui sont censées protéger les usagers locaux sont faibles, inefficaces, voire réécrites".

La fluidité de l’eau se traduit aussi dans les fluctuations de sa disponibilité dans le temps. Mais, alors que les populations locales ont depuis longtemps appris à gérer leurs activités agricoles en tenant compte des saisons et que des agriculteurs de plus en plus nombreux commencent aujourd’hui à piloter leurs propres systèmes d’irrigation à petite échelle (6), les investisseurs, eux, veulent abolir ces rythmes saisonniers, réclament de l’eau toute l’année pour multiplier les récoltes, et pour cela aménagent à tour de bras canaux, barrages et stations de pompage. Avec les conséquences faciles à deviner sur l’épuisement des sols et des nappes souterraines. S’agissant de la fluidité de l’eau dans l’espace, sans doute conviendrait-il que l’on se préoccupe aussi des impacts de ces appropriations sur les écosystèmes et sur les populations à l’aval des bassins versants.

Autrement dit, on aurait tort de regarder cette problématique de l’accaparement de l’eau par le petit bout de la lorgnette. La nature de cette ressource oblige à élargir le regard au-delà de la simple analyse des situations locales. Le commerce mondial, avec la bénédiction ou le silence complice des institutions publiques, est en train de faire de l’eau non seulement une marchandise privatisable à souhait et d’ouvrir son marché à la spéculation, mais aussi une nouvelle denrée coloniale que l’on peut exporter massivement d’un continent à l’autre sous forme de produits agricoles ou industriels.

La conclusion, brève et provisoire compte tenu de la rapide accélération de ces pratiques, on l’empruntera au dossier grand public édité l’an dernier par deux ONG suisses, ’Pain pour le Prochain’ et ’Action de Carême’, sous le titre "L’accaparement de l’eau – une soif insatiable de l’or bleu" (7). La vente des droits relatifs à l’eau, qui est en fait le véritable moteur de l’accaparement des terres, entraîne une dépendance accrue des populations, entrave leur développement et aggrave leur pénurie alimentaire. C’est aussi, entre elles et avec leurs autorités, une source croissante de conflits en raison de la concurrence qu’elle entraîne pour l’usage de ce bien absolument vital : "ce n’est pas seulement la gestion économe d’une ressource rare qui est en jeu ; il est également question de pouvoir et de pauvreté, de règles d’investissement et de lutte pour une ressource publique et, enfin, d’une répartition équitable des ressources."

Bernard Weissbrodt


Notes
(1) Site de l'International Land Coalition
(2) Land Matrix et le rapport établi sur cette base de données: "Transnational Land Deals for Agriculture in the Global South", N°1, April 2012
(3) World Water Week
(4) "Squeezing Africa Dry: Behind every land grab is a water grab", GRAIN Report, June 2012, ou sa traduction française
(5) "Water grabbing? Focus on the (re)appropriation of finite water resources", Water Alternatives, Special Issue, June 2012
(6) Lire aussi à ce propos :"La petite hydraulique agricole peut changer la vie de millions de gens", aqueduc.info, 24 août 2012
(7) "L’accaparement de l’eau – une soif insatiable de l’or bleu - La vente des droits relatifs à l’eau aggrave la faim et alimente les conflits, Pain pour le Prochain et Action de Carême, Collection Repères, 1/2011
Sur le même thème, voir aussi: "The Global Water Grab: A Primer", Transnational Institute, Water Justice Project, March 2012.




Infos complémentaires

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Des investisseurs étrangers se sont déjà approprié 1,7 % de la surface agricole mondiale

Le premier rapport publié sur la base des données récoltées par les partenaires du "Land Matrix" confirme que la tendance à l’accaparement de terres étrangères a déjà des impacts considérables : les transactions foncières conclues depuis l’an 2000 portent sur une superficie égale à plus de 1,7 % de la surface agricole mondiale.

Les investisseurs de pays riches, importateurs de produits alimentaires, accaparent des terres dans des pays pauvres où la population souffre à la fois de la faim et d’une mauvaise gestion foncière, et où la production agricole est souvent destinée à l’exportation.

Bien que les pays principalement visés semblent disposer d’importantes réserves de terres non cultivées, un examen plus attentif révèle que près de la moitié des offres concernent des régions déjà vouées de fait à l’agriculture.

Les investisseurs ciblent des zones facilement accessibles, où les cultures présentent un taux élevé de rendement et où la population est généralement très dense. Autrement dit, les conflits fonciers avec les usagers locaux paraissent inévitables.

Les acquisitions de terres sont rarement fondées sur un consentement libre et préalablement informé. Des cas d’expulsions ont été notés, certes limités, mais pour le moins inquiétants. Il est possible ici et là que les populations locales tirent quelques avantages de ces transactions, notamment dans le domaine des infrastructures, mais il est peu probable que ces contrats génèrent des emplois pour la jeune génération.

Des terrains boisés et des pâturages sont aussi dans le collimateur des investisseurs, ce qui ne va pas sans répercussions environnementales et sociales. Certains indicateurs montrent aussi que les régions visées ne seront peut-être pas à l’abri d’un stress hydrique.

(Données extraites du rapport "Transnational Land Deals for Agriculture in the Global South", voir note 2.)

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La ruée vers l’eau en Afrique : des pratiques à gros risques

En Afrique, une personne sur trois souffre de pénurie d’eau et le changement climatique va encore aggraver les choses. Les savoirs locaux sur les systèmes extrêmement sophistiqués de gestion de l’eau en Afrique pourraient contribuer à résoudre la crise qui se développe, mais ce sont justement ces systèmes qui sont actuellement détruits par un accaparement des terres à grande échelle au prétexte que sur ce continent l’eau est abondante, sous-utilisée et prête à être exploitée pour une agriculture tournée vers l’exportation (...)

La totalité des transactions foncières en Afrique portent sur des activités agricoles à l’échelle industrielle qui vont consommer d’énormes quantités d’eau. La quasi-totalité d’entre elles sont situées dans de grands bassins fluviaux permettant un accès à l’irrigation. Elles occupent des zones humides fertiles et fragiles, ou sont situées dans des zones plus arides où l’on peut puiser de l’eau dans des grands fleuves. Dans certains cas, les exploitations agricoles pompent directement dans la nappe phréatique. Ces ressources en eau sont vitales pour les agriculteurs locaux, les éleveurs nomades et les autres communautés rurales. Beaucoup ne disposent déjà pas d’un accès à l’eau suffisant pour assurer leurs propres moyens d’existence.

Si l’on peut tirer un enseignement du passé, c’est que les méga-systèmes d’irrigation ne peuvent que mettre en péril les moyens d’existence de millions de personnes dans les communautés rurales et menacer les ressources en eau douce de régions entières.

(Extrait du rapport "Ruée vers l'or bleu en Afrique" de l'organisation 'GRAIN', voir note 4.)

Mot d’eau

  • Eurêka !

    Comment mieux exprimer l’ivresse dont la raison, heureuse, fait flotter dans l’eau et l’intuition, bienheureuse, léviter dans l’air ? Archimède sentit le mouvement et se leva de l’émotion de ces deux éléments, comme s’il entendait le murmure des ondes et la vibration du vent. Et j’entends eurêka comme ce triple écho et du corps et de l’air et de l’eau. (Michel Serres [décédé le 1er juin 2019], "Biogée", 2010)

Glossaire

  • Karst

    Ce mot, dérivé du nom d’un haut-plateau des Balkans, s’applique à un relief ou à un massif dont les roches calcaires ont été fortement érodées par l’eau, en surface (dolines, emposieux, lapiaz, etc.) et en profondeur (cavernes, grottes, gouffres, etc.), ce qui se traduit aussi au fil des infiltrations en sous-sol par des structures très complexes de circulation d’eau et de résurgences. Ces formes géologiques portent ici et là différents noms, telles les "causses" dans le Massif central français.



Antonin Fenniche


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