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30 avril 2009.

L’eau n’a pas toujours eu la valeur sociale qu’on lui reconnaît aujourd’hui

OLIVIER GRAEFE - L’eau ne représente pas seulement un élément vital (...)

OLIVIER GRAEFE - L’eau ne représente pas seulement un élément vital pour l’homme. C’est un objet qui a toujours été chargé de significations et rempli des fonctions sociales, économiques et politiques. Symbole de pureté et de purification, l’eau est utilisée dans de nombreux rites religieux d’initiation. Nos sociétés sécularisées ne restent pas non plus insensibles à la valeur symbolique de l’eau, comme en témoignent des publicités qui associent l’eau à la clarté et à la fraicheur, des qualités hygiéniques et tonifiantes. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Des romans historiques comme Le parfum de Patrick Süskind montrent en effet que l’eau et les zones humides étaient au Moyen Age des domaines réservés aux plus pauvres et aux marginaux. Les quartiers proches de l’eau comme les zones portuaires et les quartiers des tanneurs, à Paris comme à Fribourg, ont été jusqu’au 20ème siècle des quartiers populaires aux antipodes des quartiers chics et salubres habités par les bourgeois. Ces quartiers, qui présentaient des taux élevés de mortalité, étaient synonymes de pauvreté, de maladies et souvent de dépravation.

Les cours d’eau comme les ruisseaux, les mares et les lacs ont longtemps servi de dépotoirs pour tous les détritus et déchets, qu’ils soient ménagers, d’origine artisanale ou plus tard manufacturière. Jusqu’à récemment, l’eau était un objet de méfiance car elle signifiait miasme et malheur sous la forme de maladies, d’inondations ou de crues aux conséquences catastrophiques. On peut toutefois se demander si ce lien négatif entre la société médiévale et l’eau a été établi en raison des problèmes de santé publique rencontrés dans les zones humides ou au contraire parce que la société a relégué dans ces espaces les marginaux et les plus pauvres.

Ce n’est que vers le 18ème siècle que ce rapport hydrophobe évolue grâce aux mœurs de la cour et à l’application du concept de la circulation dans le domaine de l’hydraulique. La ville est comparée dès le 19ème siècle à un organisme au sein duquel l’eau doit circuler afin d’assainir l’espace urbain et assurer de bonnes conditions sanitaires aux populations. L’eau, tel le sang dans le corps, doit circuler à travers la ville : propre à son entrée, pour assurer des fonctions de lavage, elle en ressort chargée des excréments et immondices de la ville. C’est le début de l’ingénierie hydraulique urbaine avec Edwin Chadwick en Grande-Bretagne, James Hobrecht en Allemagne et Georges Haussmann à Paris.

Avec l’installation de l’eau courante et des toilettes dans les appartements, l’eau devient une affaire intime. Le rapport à l’eau change. Elle passe de la sphère publique à la sphère privée. L’espace privé jusque-là hydrophobe devient hydrophile alors que l’espace public prend la direction inverse. Les villes portuaires et fluviales tournent le dos au port et se distancient de la rivière. Les cours d’eau urbains de moindre importance sont souvent canalisés, recouverts et véritablement cachés comme à Berlin, Paris et Lausanne. L’eau est mise en scène dans les parcs et les places publiques sous forme d’étangs artificiels et de fontaines, symboles de la maîtrise de l’eau et de la nature. C’est l’apogée des constructions hydrauliques sous toutes leurs formes – barrages, pompes, réservoirs, tuyaux et canaux – avec leur corps de métiers.

Ces ingénieurs au service du prince vont dorénavant dominer le domaine de la gestion et influer sur notre rapport à l’eau. Essentiellement comprise comme un problème hydraulique, la gestion doit être résolue par des moyens techniques suivant des calculs de probabilités et de volumes, des innovations techniques et des constructions parfois pharaoniques. Cette approche scientifique et techniciste s’inscrit dans le paradigme de l’homme maître de la nature. L’objectif est de montrer que l’homme - et c’est en effet avant tout un rapport entre le genre masculin et la nature - réussit à soumettre et à dominer la nature à l’aide de canaux, de digues et de barrages.

Les grands fleuves sont ainsi domestiqués à l’image du Colorado et de la Columbia River aux États Unis, du Nil en Égypte et plus récemment du Yangtsé en Chine. Des canaux sont construits sur de longues distances pour irriguer ce que Marc Reisner nomme "le désert Cadillac" ou approvisionner des agglomérations comme Los Angeles. Cette approche hydraulique par le béton a été soutenue par un corps de métiers entièrement dédié à cette politique extrêmement coûteuse qui a réussi à dominer les instances politiques, les administrations et ainsi les débats autour de l’eau.

L’eau est néanmoins devenue aujourd’hui un sujet de discussions et de débats élargis. Elle fait tout autant l’objet de préoccupations quotidiennes des ménages, notamment pour l’éducation des enfants, que de grands débats à l’échelle globale comme l’a montré le récent Forum mondial de l’eau d’Istanbul. Ces préoccupations étant largement relayées par les médias, un nombre croissant d’associations protectrices et une législation de plus en plus restrictive indiquent, d’une certaine manière, comment notre société est passée d’une logique de contrôle – hygiéniste et technique contre les épidémies, les crues et les inondations – à une logique de protection, même si la première logique perdure dans les situations à risque.

Ce passage n’est pas seulement le résultat d’une prise de conscience et du développement d’une rationalité écologique. Il est aussi le fruit d’une politisation, voire d’une démocratisation d’un domaine qui a longtemps été dominé par les sciences naturelles et les techniques du génie civil. Les sciences sociales n’ont découvert que tardivement ce domaine d’étude alors qu’il est passionnant d’étudier la nature de la relation entre l’eau et la société et son évolution liée aux transformations sociales et politiques.

Olivier Graefe


Olivier Graefe, professeur de Géographie Humaine au Département des Géosciences de l’Université de Fribourg, s’intéresse plus particulièrement à la thématique des rapports entre nature et société, à travers notamment l’exemple de la gestion de l’eau dans le Haut-Atlas marocain. Il partagera de temps en temps sur ce site l’une ou l’autre de ses réflexions sur la place de l’eau dans la société. aqueduc.info se réjouit de sa collaboration et l’en remercie vivement.




Infos complémentaires

Fontaine de Saint-Luc (VS) et statues des Lavandières
(photo © aqueduc.info)


:: ÉCHOS DE JADIS

"Ce n’est que lorsque nous déménageâmes de Tabazan à Beauregard que nous eûmes l’eau sur l’évier par l’entremise de la pierre à eau, religieusement conservée en cas d’accident à la colonne montante de l’eau fournie par la ville. Avant ce sérieux progrès, la cuisinière descendait à la fontaine remplir son arrosoir d’eau qu’elle versait dans la pierre à eau".

Jean-Élie David, "Notes au crayon. Souvenirs d’un arpenteur genevois 1855-1898"


"Il est encore bien des ménages, surtout dans les anciens quartiers, qui sont obligés de se procurer l’eau à grand’peine, avec perte de temps et d’argent, en la prenant aux fontaines publiques ; et, pour diminuer leurs fatigues, ils ne prennent que la quantitié strictement nécessaire. C’est aux propriétaires qu’il incombe le devoir de faire cesser cet état de choses si préjudiciable à la bonne tenue et à la propreté des logements. Espérons que ceux d’entre eux qui sont restés jusqu’à présent indifférents à cet égard, sentiront enfin la convenance, même dans leur intérêt bien entendu, de procurer à leurs locataires cette utile amélioration."

Henri Veyrassat, "Amélioration des conditions hygiéniques des logements de la classe ouvrière à Genève", 1864


-  (Citations extraites de « Eau, gaz, électricité. Histoire des énergies à Genève du XVIIIe siècle à nos jours », par Gérard Duc, Anita Frei et Olivier Perroux, 2009)

Mots-clés

Mot d’eau

  • Eau de dents

    "À Suse, qui est une capitale perse, il est une toute petite source qui fait perdre les dents à ceux qui s’y sont abreuvés. On y a pareillement gravé une épigramme qui exprime l’idée suivante : cette eau est excellente pour se laver, mais de la boire ébranle les dents jusque dans leurs racines et les fait tomber." (Vitruve, architecte romain, 1er s. av. J.-C.).

Glossaire

  • Hydrolienne

    Turbine hydraulique mise en mouvement par un courant d’eau fluvial ou marin (marée) permettant de transformer son énergie cinétique en énergie mécanique puis électrique par le biais d’un alternateur. Installée sous la surface de l’eau ou posée dans le lit d’un cours d’eau ou sur un fonds marin, l’hydrolienne offre un potentiel énergétique supérieur à celui d’une éolienne.


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