AccueilInfosAnnées précédentesAnnée 2014

23 octobre 2014.

Uni Genève : lancement officiel du CAS en gestion et politique de l’eau

"L’eau est-elle géopolitique ?" Poser ce genre de question, c’est (...)

"L’eau est-elle géopolitique ?" Poser ce genre de question, c’est déjà suggérer que la réponse sera affirmative. Confirmation donnée, à l’Université de Genève, lors de la séance inaugurale publique de son Certificat de formation continue (CAS) en gestion et politique de l’eau.

Ouvrant la séance publique dédiée au lancement de ce nouveau cursus de formation continue, Yves Flückiger, vice-recteur de l’Université de Genève, souligne d’emblée qu’une telle initiative fait véritablement sens : elle vise à combler un déficit de formation en matière de gouvernance des ressources en eau, elle propose des clefs de lecture pour les professionnels du domaine de l’eau sur diverses échelles d’intervention, elle renforce le dialogue entre les sciences et les pratiques autour des modalités de la gestion de l’eau.

Cette nouvelle formation, dit-il, s’inscrit pleinement dans la stratégie de l’Université quant à la nécessité d’aménager des espaces interdisciplinaires, en particulier dans les sciences qui touchent aux problématiques environnementales. Une nouvelle preuve de cet engagement devrait d’ailleurs être donnée avec le projet de lancement dans quelques mois à Genève d’une Chaire Unesco pour la gouvernance de l’eau.

Pour Michel Jarraud, secrétaire général de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et président d’ONU-Eau*, il est clair désormais que le développement durable passe par la maîtrise de la gestion de l’eau, mais cela implique un changement radical dans la formation comme dans la recherche : "il faut sortir de la logique du silo, on a besoin de spécialistes de la non spécialité" ! Entendez par là que, particulièrement dans le domaine des ressources en eau, il faut mettre fin au cloisonnement des connaissances et des compétences. Les défis à venir ne pourront être relevés que par un meilleur partage des informations et des coopérations transversales à tous les niveaux, du local à l’international.

Les problèmes climatiques ont également pour corollaire que "le passé n’est plus un indicateur suffisant pour gérer l’avenir" : dans tout projet, il faut désormais intégrer les notions d’incertitude et de probabilité et imaginer à chaque fois divers scénarios. Et si les contextes climatologiques et hydrologiques évoluent à des rythmes accélérés, cela signifie aussi que les outils de formation continue vont prendre de plus en plus d’importance.


JPEG - 99.3 ko
Disponibilité d’eau douce par habitant
© UNEP, Vital water graphics, 2008

Ressources, démographie et choix politiques


On ne présente plus Jean-Christophe Victor, expert en géopolitique, directeur scientifique d’un important laboratoire de recherche (Lépac)* et présentateur, sur la chaîne de télévision Arte, de l’émission hebdomadaire "Le dessous des cartes". Grand conférencier de cette séance inaugurale, il dresse – graphismes et cartographies à l’appui – un panorama des évolutions passées et futures des défis liés à l’eau à l’échelle mondiale. Quelques points de repère, parmi d’autres notés au fil de sa présentation :

- Les projections démographiques mondiales font état, d’ici à la fin du siècle, d’une augmentation de population de deux milliards d’habitants, voire davantage selon certains scénarios. À l’échelle de la planète, la disponibilité moyenne d’eau douce par personne va donc continuer de diminuer, parfois de manière inquiétante. Mais la comparaison, région par région, des différents paramètres – ressource, population, prélèvement – montre qu’on ne peut se satisfaire d’un constat global, tant les disparités et les inégalités sont flagrantes. Certains pays à forte population n’ont relativement que peu de ressources en eau douce (en Asie plus particulièrement), d’autres connaissent une situation inverse (Amérique latine), d’autres sont confrontés à des risques de pénurie mais prélèvent de très grandes quantités d’eau (ouest des États-Unis), d’autres encore (en Afrique subsaharienne) ont d’importantes réserves souterraines mais, faute de moyens, doivent faire face à des stress hydriques.

- Est-ce à dire que la raréfaction de l’eau pourrait entraîner des guerres de l’eau entre États voisins ? L’histoire n’en a pratiquement pas connues. "On ne fait pas la guerre de l’eau facilement", dit Jean-Christophe Victor qui rappelle à ce propos que pendant la guerre du Koweit en 1990, la Turquie, qui faisait partie de la coalition internationale contre l’Irak, n’a pas utilisé l’eau de ses barrages sur le Tigre et l’Euphrate pour faire pression sur Bagdad. Mais cela n’empêche ni que des contentieux autour des usages de l’eau se développent à l’intérieur des pays ni que des problèmes d’accès à l’eau se superposent à d’autres motifs de conflits comme c’est le cas plus particulièrement entre Israël et les territoires palestiniens.

- Israël et la Chine sont, pour Jean-Christophe Victor, deux références emblématiques d’une "hydropolitique d’État" . Voilà d’abord un pays – Israël - qui gère à son avantage et par la contrainte juridique les ressources en eau de tout un bassin - lacs, eaux fluviales et nappes souterraines -, il en transfère, en grande quantité et à des fins d’irrigation, du nord du pays vers le sud désertique et "siphonne" le Jourdain, provoquant ainsi l’assèchement de la Mer Morte, ce qui contraint aujourd’hui les différents acteurs de la région à coopérer à son sauvetage. Côté chinois, le très contesté barrage des Trois-Gorges a été voulu de manière autoritaire par Pékin non seulement pour maîtriser les crues du Yangtsé et favoriser un développement régional, mais aussi pour détourner une partie des eaux du fleuve vers la Chine du Nord confrontée à des pénuries endémiques.

- Un bon tiers des 263 bassins fluviaux internationaux recensés sur la planète sont au bénéfice d’accords de coopération et d’organismes communs de gestion, mais avec des résultats extrêmement variés. Notons-en trois, aux fortunes diverses : le Danube, grâce à sa commission internationale dédiée à sa protection, est aujourd’hui en meilleure santé qu’il y a 15 ans, mais le litige autour de la construction d’un barrage hydroélectrique en Hongrie n’a pas encore été résolu ; le comité du Mékong regroupant quatre pays du sud-est asiatique a bien fonctionné jusqu’au jour où la Chine, profitant de son statut de grande puissance, a décidé de construire des barrages dans la partie supérieure du fleuve ; quant au Nil, il est l’exemple-même d’un échec total de par l’attitude de l’Égypte qui, malgré sa situation d’aval, est dans le déni des droits des pays d’amont sur ses eaux. Voilà qui illustre bien le propos de la géopolitique que Jean-Christophe Victor définit comme "l’intelligence des rapports de force".

D’autres questions et problématiques rapidement abordées par le conférencier appelleraient d’amples développements, entre autres celles qui concernent l’approvisionnement en eau des villes ("plus le monde s’urbanise, plus il consomme d’eau"), la modification des habitudes alimentaires liée à une hausse du niveau de vie (et qui accroît la pression sur les ressources hydriques), le gaspillage ("on prélève davantage d’eau qu’on en consomme"), les fuites dans les réseaux ("le besoin d’investissements publics est immense") ou encore les arbitrages budgétaires (quelle est la part des investissements nationaux dédiée à la gestion de la ressource comparée à celle de l’armée ou de la santé publique ?).

Bref, conclura Jean-Christophe Victor, le principal défi à relever en matière de gestion et de politique de l’eau n’est pas tant celui de la démographie ou de la ressource que celui de notre modèle économique. Un épilogue qui mériterait à lui seul qu’on lui consacre un autre débat.

Bernard Weissbrodt


- ONU-Eau est un mécanisme de coopération et de partage d’informations entre les institutions onusiennes (et leurs organisations partenaires) liées d’une manière ou d’une autre au domaine de l’eau.
- Le Lépac - Laboratoire d’études politiques et d’analyses cartographiques créé en 1992 par Jean-Christophe Victor et Virginie Raisson - est un organisme privé français de recherche appliquée en géopolitique et prospective, actif dans l’analyse-conseil et la transmission des savoirs.
Voir aussi lesfutursdumonde.com



Infos complémentaires

JPEG - 8.4 ko

© Fotolia / alexandr79


:: CAS en gestion et politique de l’eau

Le Certificat de formation continue (CAS, Certificate of Advanced Studies) en gestion et politique de l’eau, initié par l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université de Genève, s’adresse à des professionnels travaillant à un niveau stratégique et de management ou souhaitant développer des compétences en termes de gestion de la ressource eau aux niveaux local, régional ou international.

Ce programme doit leur permettre notamment de s’approprier des outils et des instruments pour l’analyse et la gestion de la ressource en eau, d’analyser d’une manière pluridisciplinaire les enjeux liés aux changements politiques et environnementaux et de définir des stratégies et actions directement applicables dans des environnements professionnels complexes.

Les huit modules d’enseignement, répartis sur 12 mois, ont pour thèmes la régulation et la gestion intégrée par bassin, l’hydrologie générale et les changements environnementaux, le droit international de l’eau, la gouvernance des services publics d’eau potable, l’économie politique de la gestion de l’eau, les modèles de gestion des services de l’eau, le droit à l’eau et l’hydrodiplomatie.

- En savoir plus sur le site de l’Université de Genève

Mots-clés

Mot d’eau

  • Nous n’avons pas de fleuves

    "Nous n’avons pas de fleuves, nous n’avons pas de puits, nous n’avons pas de sources ; seules quelques citernes, vides elles aussi, résonnent, et nous les adorons." (Georges Séféris, "Mythologies", 1935)

Glossaire

  • Piézomètre

    En hydrologie, un piézomètre est un dispositif qui permet, à partir du sol, d’avoir un accès direct à une nappe d’eau souterraine. Il s’agit d’un tube de forage par lequel on peut non seulement déterminer le niveau d’eau de la nappe et la réserve disponible, mais aussi prélever de l’eau pour analyser ses qualités physiques, chimique et biologiques. Ces différentes mesures, nécessaires pour exploiter un aquifère de manière durable, sont faites manuellement ou à l’aide de sondes automatiques.


Contact Lettre d'information