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4 septembre 2002.

Johannesburg : points de vue et notes sur l’eau

Les textes de cette page reprennent - sur diverses thématiques de (...)

Les textes de cette page reprennent - sur diverses thématiques de l’eau - quelques-unes des chroniques, notes de travail et interviews recueillies et rédigées par Bernard Weissbrodt, envoyé spécial de swissinfo à Johannesburg (Afrique du Sud), à l’occasion du Sommet mondial sur le développement durable.

SANS EAU, PAS D’AVENIR

Malgré son âge et sa fatigue, Nelson Mandela n’a rien perdu de sa vitalité intérieure ni de son humour. Il l’a prouvé, chez lui à Johannesburg, lors de la cérémonie d’ouverture du Waterdome, une immense bulle où se présentent quelque 70 organismes publics et privés travaillant dans le secteur de l’eau. Nelson Mandela se dit personnellement concerné par la crise de l’eau. L’accès à l’eau est un droit humain fondamental, dit le plus célèbre des Sud-Africains, il doit figurer "dans les priorités de l’agenda politique et social" et devenir "l’un des secteurs-clés de la coopération au développement".

L’ONU, dans sa fameuse Déclaration du Millénaire, avait chiffré cette priorité, s’engageant à réduire de moitié, d’ici à 2015, la part de la population mondiale n’ayant pas accès à l’eau potable. Dans ce domaine, c’est la référence de base des actions que pourrait décider le Sommet.

Ce point est définitivement acquis, nous dit Katharina Kummer, membre de la délégation suisse. Le document provisoire comprend une petite vingtaine de paragraphes et sous-paragraphes que personne ne conteste. Sauf une seconde proposition elle aussi chiffrée et datée.

L’eau, mais aussi les services

Le projet de texte demande en effet qu’on applique le même raisonnement en faveur des populations qui n’ont pas accès à des services d’assainissement adéquats et avance la même date-butoir de 2015 et la même réduction de 50%. Le débat reste ouvert.

La Suisse, comme les autres pays européens, soutient cette idée par souci de cohérence : "ces deux domaines, l’accès à l’eau et aux installations sanitaires, sont liés, il faut les considérer comme faisant partie du même objectif", explique Katharina Kummer.

L’opposition vient d’une alliance assez particulière entre les pays du Sud regroupés dans le G77 et les États-Unis. Les premiers estiment que la proposition n’est pas réaliste, les seconds veulent absolument s’en tenir à l’engagement pris par l’ONU il y a deux ans.

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Johannesburg 2002 : "waterdome"

Engagements à tous niveaux

Pour l’essentiel, l’inventaire des actions concrètes que propose Johannesburg correspond aux engagements que la Suisse a déjà pris, chez elles ou dans ses activités de coopération, en faveur d’une utilisation durable des ressources d’eau douce et de l’amélioration de l’alimentation en eau.

Sa politique en la matière porte plus particulièrement sur des domaines comme la protection des écosystèmes, la gestion des bassins versants, la coordination régionale, la participation des populations ou encore l’application de technologies adaptées.

(mercredi 28 août 2002)


Rencontre avec Pierre Kohler, ministre cantonal jurassien, membre de la délégation suisse

DES SOURCES PROPRES POUR LES GÉNÉRATIONS FUTURES

Quand on parle d’eau, Pierre Kohler a beaucoup à dire. Dans son Jura natal, le ministre cantonal de l’environnement a dû résoude un gros problème d’assainissement d’eau. A Johannesburg, il est le porte-voix des cantons au sein de la délégation suisse.

- Pierre Kohler, à quoi pensez-vous d’emblée si je vous dis le mot "eau" ?

Je sursaute car il y a beaucoup de discours et malheureusement très peu de réalisations. Un tiers de l’humanité n’a pas accès à l’eau potable, je trouve cela tout simplement scandaleux.

Ensuite, je pense que l’eau est un bien de l’humanité, elle ne doit pas appartenir à des sociétés privées, c’est une tâche essentielle des Etats de la conserver dans des mains publiques et de la gérer.

Enfin, il faut que les pays industrialisés veillent à ce que leurs actions n’aient pas de conséquences négatives à long terme sur les sources et sur les nappes phréatiques.

- Dans le Jura, à ce propos, vous avez eu fort à faire…

Oui, il y a de magnifiques étangs à Bonfol, mais à quelques pas de là il y a aussi une décharge de 115’000 tonnes de déchets chimiqueé qui à long terme risquent de polluer les sources.

Cette décharge fera l’objet d’un assainissement ces prochaines années, le gouvernement jurassien et l’industrie chimique bâloise ont trouvé un accord, c’est une action de développement durable.

- Mercredi soir, Nelson Mandela disait ici que l’accès à l’eau est un droit de l’homme. Apparemment vous partagez son avis…

Mandela a raison et les droits de l’homme doivent être défendus par les Etats. Malheureusement, même ici à Johannesburg on n’arrive pas à trouver d’accord à cause notamment de l’opposition des Etats-Unis. C’est inacceptable car les droits de l’homme ne doivent pas être à deux vitesses. Tout le monde doit avoir accès à l’eau le plus rapidement possible.

On en connaît d’ailleurs le coût, 120 milliards d’euros par année, c’est tout à fait dans les capacités des Etats industrialisés de faire ce genre d’effort.

- Qu’avez-vous dejà appris ici à Johannesburg ?

Que les chefs d’Etat ici ne sont peut être pas toujours en connection directe avec leur base, et quand ils rentrent chez eux, l’action politique en faveur des populations ne suit pas.

Rio a été le sommet de la Terre, j’espère que Johannesburg sera le sommet du terrain.

(mercredi 28 août 2002)


Rencontre avec Philippe Roch, Directeur de l’Office fédéral suisse de l’environnement

TROIS QUESTIONS AUTOUR DE L’EAU

On disait que l’eau serait l’un des grands sujets du Sommet. Johannesburg lui a en tout cas a offert un bel espace dans son "Waterdome". Sur ce thème, Philippe Roch, directeur de l’Office fédéral suisse de l’environnement, des forêts et du paysage, membre de la délégation suisse.

- Philippe Roch, dans ce "Waterdome", vous avez co-organisé une table ronde où il était question d’écosystèmes…

Oui, parce que la Suisse a l’ambition de développer un partenariat international pour la protection de ces écosystèmes.

Quand on parle d’accès à l’eau, mon souci à moi, environnementaliste, c’est qu’il y ait de l’eau dans les tuyaux et au bout du robinet.

Mais si on continue de déboiser, d’assécher les marais, de pratiquer une agriculture intensive qui détruit les sols, il n’y aura plus d’eau propre, il n’y aura que des inondations et des sécheresses.

Les écosystèmes et les forêts ne joueront plus leur rôle d’éponge en retenant l’eau après la pluie et en la redistribuant lentement. C’est un phénomène fondamental qui assure l’approvisionnement en eau à long terme.

Sur le plan international pourtant on néglige cette fonction primaire des forêts, des zones humides et des marais. Mon action vise à faire le lien entre la conservation de ces écosystèmes et la gestion de l’eau jusqu’à sa distribution aux populations.

- Le Sommet a finalement accepté de diminuer de moitié d’ici 2015 le nombre de personnes qui n’ont pas l’accès à l’eau et à des infrastructures d’assainissement…

C’est un bel objectif, mais si l’on veut maintenir cette ambition à long terme, il faut également penser aux forêts.

Prenez le cas d’une entreprise privée qui contribue à l’assainissement d’une région et la distribution de l’eau. Si c’est une vraie contribution économique à la solution du problème, tant mieux.

Mais il faut que cette entreprise prenne aussi en charge les frais de conservation durable des forêts et des zones humides. C’est toute cette chaîne qu’il faut réaliser.

- Et, dans la foulée, que penser de la privatisation de l’eau en Suisse ?

Que Coca Cola rachète Walser me fait mal au cœur, mais je n’ai rien contre la privatisation si elle se réalise dans un cadre qui respecte le devoir de payer la ressource elle-même et de mettre sur le marché un produit de qualité et d’un prix raisonnable.

L’État doit garantir que le mécanisme de l’économie privée ne conduise pas à des accaparements. Avec l’eau, c’est inadmissible. L’économie a ici un devoir de contribuer à une gestion et une distribution de l’eau qui respecte le droit fondamental des gens de bénéficier de cette ressource naturelle.

Une entreprise privée peut très bien contribuer à une gestion sociale de l’eau, mais elle doit assumer toute la responsabilité de la gestion de l’eau et pas seulement prendre les bénéfices au robinet !

(mardi 3 septembre 2002)

Textes et photos Bernard Weissbrodt




Infos complémentaires

L’eau peut-elle être privatisée ?

Peut-on laisser à des entreprises privées le soin d’assurer aux populations la distribution d’eau douce ? Le projet de Plan d’action du Sommet de Johannesburg apporte une réponse qui trouve consensus parmi les États mais que les ONG contestent.


Extrait du projet de Plan d’action du Sommet de Johannesburg

(Une action doit être menée à tous les niveaux pour) "Faciliter l’instauration de partenariats entre le secteur public et le secteur privé et d’autres formes de partenariats qui donnent la priorité aux besoins des pauvres, au moyen de cadres réglementaires nationaux stables et transparents établis par les gouvernements, tout en respectant la situation locale, en associant toutes les parties prenantes concernées, en assurant le suivi des résultats et en amenant les institutions publiques et les sociétés privées à mieux rendre compte de leurs activités." (paragraphe 25g)

Les ONG coalisées

En février, le Forum social mondial de Porto Alegre, au Brésil, déclarait, entre autres que l’eau fait partie du patrimoine commun de l’humanité : "l’eau douce de la Terre appartient à tous et est nécessaire à la vie et ne doit pas être traitée comme une marchandise achetable, vendable, source de profit tel un bien économique".

25 associations non gouvernementales de quatre continents ont se sont regroupées dans une "Coalition mondiale d’organisations de citoyens combattant contre la privatisation et la marchandisation de l’Eau".

Partenariat sous conditions

La Suisse s’est ralliée au consensus en cours à Johannesburg. "La position des ONG est peu réaliste", estime Katharina Kummer, spécialiste du droit international de l’environnement et membre de la délégation. Constatant que nombre d’États n’ont souvent pas les moyens d’assurer eux-mêmes la distribution d’eau, elle précise que "le partenariat entre secteurs public et privé en matière d’accès à l’eau est acceptable s’il se fait dans un cadre responsable et sous le contrôle des autorités publiques".

Privatisation en Suisse ?

La Suisse, chez elle, n’est pas à l’abri des pressions des multinationales de la distribution d’eau. Au Secrétariat d’Etat à l’économie, on faisait toutefois savoir il y a peu que dans ce secteur la libéralisation n’était pas d’actualité.

Les œuvres suisses d’entraide y sont en tout cas fermement opposées. D’abord parce que est "un monopole naturel" et qu’il ne peut être question de marché ni de concurrence.

Ensuite parce qu’en Suisse ce rôle revient aux communes ou aux associations intercommunales. Ce système fonctionne bien, il garantit "la sécurité d’approvisionnement et une participation démocratique".

(mercredi 28 août 2002)

Glossaire

  • Bief

    À l’origine, ce mot désignait un canal de dérivation amenant les eaux d’un cours d’eau vers une installation hydraulique (roue à aubes de moulin, turbine hydroélectrique, etc.) ou vers des ate-liers utilisant l’énergie hydraulique (usines de tissage, scieries, etc.). Par bief, on entend aussi aujourd’hui une section de cours d’eau entre deux chutes ou d’un canal de navigation entre deux écluses.

Mot d’eau

  • Eaux usées

    "Dans un monde où la demande en eau douce augmente sans cesse, et où les ressources en eau limitées subissent de plus en plus des contraintes du fait de la surexploitation, de la pollution et des changements climatiques, il est tout simplement impensable de négliger les opportunités qu’offre l’amélioration de la gestion des eaux usées." (Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, Rapport mondial sur la mise en valeur des ressources en eau 2017)


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