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22 novembre 2010.

InnoTECH 2010 : plaidoyers pour faire de l’eau une priorité politique

Quel regard portez-vous sur les problèmes de pénurie d’eau dans le (...)

Quel regard portez-vous sur les problèmes de pénurie d’eau dans le monde ? Qui du service public ou du secteur privé est le mieux à même de gérer les ressources en eau ? La production d’eau en bouteilles fait-elle partie du problème ? C’est deux fortes personnalités très différentes - Peter Brabeck-Letmathe, président de Nestlé, et Anne Le Strat, présidente d’Eau de Paris - que les Services Industriels de Genève (SIG) avaient invitées pour livrer leurs points de vue sur ces problématiques à l’occasion de leur séminaire Innotech 2010. Sous un titre-slogan - "la guerre de l’eau" - qui, le débat le dira, était de toute évidence mal choisi.

Pierre Ruetschi, rédacteur en chef de la Tribune de Genève et modérateur de ce débat, en a d’ailleurs convenu dans sa conclusion : c’est essentiellement de batailles pour l’eau et non de guerres de l’eau dont il aura été question dans ce face à face qui se voulait courtois, et qui le fut, hormis quelques brefs assauts d’une aimable ironie.

Sur les constats de base, les deux hôtes des SIG partagent les mêmes vues. Il y a toujours autant d’eau dans le cycle hydrologique, mais ce qui a changé ce sont les prélèvements qu’on y fait : croissance démographique, augmentation des standards de vie, modification des comportements alimentaires, bref nos modes de production et de consommation entraînent la pénurie.

Agir en priorité sur la demande

Il est grand temps, dit Anne Le Strat, d’inverser les raisonnements. Il ne s’agit plus de savoir si l’on aura assez de ressources pour faire ce dont on a envie, mais de réfléchir aux activités humaines en fonction de notre environnement. Il faudrait quatre planètes si le monde entier voulait vivre comme aux États-Unis. Peter Brabeck lui fait écho, chiffres en mains : 300 kilomètres cubes, c’est la quantité d’eau que nous utilisons chaque année de manière excessive et non soutenable. C’est sur la demande en eau qu’il faut agir, non sur l’offre.

Insoutenable également, précise le président de Nestlé, la production de biocarburants : pour produire un litre de bioéthanol, il faut 4’000 litres d’eau, et plus de 9’000 pour un litre de biodiesel. "C’est bien la preuve qu’on ne reconnaît aucune valeur à l’eau. Sinon, on ne ferait pas cela (…) La seule décision politique à prendre, c’est ’no food for fuel’, pas de production agricole pour du carburant, il faut laisser le maïs pour la consommation humaine".

Politique. Le mot-clef est lâché. "Il devrait y avoir une gouvernance mondiale de l’eau, dit Anne Le Strat : la gestion de l’eau devrait être une priorité des États." Peter Brabeck ne croit guère à une organisation mondiale de l’eau. Non par principe, explique-t-il. Mais parce que c’est politiquement difficile. Et que le débat autour de cette revendication paralyse les activités qui doivent être menées sans tarder.

Public ou privé ?

Le volet public-privé aura permis à la présidente d’Eau de Paris d’esquisser un bilan provisoire de la première année de remunicipalisation du service de distribution d’eau dans la capitale française. Les gains économiques sont importants, affirme-t-elle d’emblée : à la fin de l’année, on sera sans doute proche de 40 millions d’euros d’économies et tous les bénéfices d’exploitation seront réinvestis dans le service : "aujourd’hui on ouvre à la concurrence pour les marchés de travaux, on a des gains de trésorerie, on rend des comptes aux usagers". Le service public obéit à l’intérêt général et non à l’intérêt privé.

Peter Brabeck rétorque n’avoir rien contre le service public qui, dit-il au passage, représente tout de même 96 % de la gestion de l’eau au niveau mondial. Les problèmes, il les voit dans les pertes d’eau dans les réseaux (30% en moyenne européenne), dans la contamination des eaux par des métaux lourds, et le manque d’argent pour la réparation des infrastructures : "mon problème, c’est que ni le public ni le privé ne font ce travail ; ce qui importe, ce n’est pas qui gère l’eau, mais qu’on la gère bien".

Rien de nouveau dans l’argumentaire des eaux en bouteilles. L’un défend l’idée qu’il vaut mieux boire de l’eau en bouteilles plutôt que de la limonade et que de toutes façons ce marché-là ne représente qu’une infinitésimale partie de la consommation d’eau potable. L’autre ne comprend pas qu’il existe un marché des eaux en bouteilles quand on dispose au robinet d’une eau plus écologique et moins chère. On n’ira guère plus loin.

En conclusion, les deux invités reformuleront ce qu’ils voient comme priorités. Pour Peter Brabeck : donner une valeur à l’eau et la gérer avec efficacité : quel sens y a-t-il à produire de l’eau potable en grande quantité quand une petite part seulement est consommée comme eau de boisson ? Pour Anne Le Strat : l’engagement des décideurs et des gouvernements pour l’accès de tous à l’eau à une eau de qualité et à l’assainissement, et pour la préservation des milieux. (bw)


(*) Peter Brabeck-Letmathe : d’origine autrichienne, il a d’abord travaillé dans plusieurs sociétés Nestlé d’Amérique latine avant d’intégrer en 1987 le siège de la multinationale à Vevey (Suisse) dont il deviendra le patron dix ans plus tard et, en 2008, président du conseil d’administration.

Anne Le Strat : depuis 2008 elle est adjointe au Maire de la Ville de Paris, en charge de l’eau, de l’assainissement et de la gestion des canaux. Elle a milité pour le retour des services municipaux de distribution d’eau dans le secteur public et préside aujourd’hui la régie Eau de Paris.




Infos complémentaires

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:: Le Prix SIG à une recherche sur la restauration du Rhône

InnoTECH 2010 a également été l’occasion pour les Services Industriels de Genève de décerner le prix récompensant l’une ou l’autre recherche académique dans des domaines où les SIG sont précisément engagés. Un prix qui cette année récompense Amael Paillex, auteur d’une thèse de doctorat sur "l’Ecologie de la restauration d’un hydrosystème fluvial : les communautés d’invertébrés aquatiques du Haut-Rhône français".

Il faut bien se rendre compte, explique Amael Paillex, que les 22 barrages hydroélectriques aménagés sur le Rhône, avec leurs retenues et leurs déviations, ont diminué la connectivité naturelle du fleuve, ce qui a provoqué l’atterrissement de son lit et de ses bras latéraux (que les riverains du Haut-Rhône français appellent "lônes").

Depuis quelques années, un programme décennal est en cours pour restaurer le fonctionnement de ces lits et chenaux fluviaux, ce qui est possible si l’on recreuse les espaces atterris et si l’on augmente les débits résiduels du Rhône naturel.

Certains des chercheurs qui accompagnent ce programme, c’est le cas d’Amael Paillex dans les secteurs de Belley et de Brénier-Cordon, s’efforcent d’évaluer les conséquences de cette restauration hydraulique et écologique sur la biodiversité des milieux et notamment sur les communautés d’espèces invertébrées. Leur recherche devrait également permettre de développer des indicateurs utiles au suivi des effets de ces reconnexions. (bw)

Pour en savoir plus,
voir les sites :

- Laboratoire d’Ecologie et de Biologie Aquatique (LEBA) de l’Université de Genève
- Programme de restauration hydraulique et écologique du Rhône de l’Université Lyon1

Mots-clés

À paraître

Glossaire

  • Débâcle

    Dislocation soudaine de la couverture de glace d’un cours d’eau dont les blocs sont alors emportés rapidement par le courant. Lorsqu’il s’agit de la rupture d’une barrière naturelle de glace formant une retenue d’eau, on parle alors de vidange brutale de lac glaciaire (connue sous l’acronyme anglais de GLOF, “Glacial lake outburst flood”). Dans les deux cas, ce phénomène peut entraîner de graves inondations, voire des catastrophes.

Mot d’eau

  • « Et tous ces gens
    dans l’eau ... »

    “Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive, à nous.” (Kazuo Ishiguro, "Auprès de moi toujours", 2005)


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