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9 octobre 2008.

Eygadiers, puisatiers et fontainiers

EDITO OCTOBRE 2008 Il est des mots d’eau que l’on croit disparus (...)

EDITO OCTOBRE 2008

Il est des mots d’eau que l’on croit disparus et qu’un jour on retrouve bien vivants. Ainsi de l’aiguadier, ou eygadier dans sa forme provençale, qui désigne celui qui a charge de répartir les eaux des fontaines et des canaux d’irrigation. En Camargue, c’est encore et toujours un acteur essentiel à la vie des rizières.

Quand on sait qu’il faut trois à dix mille litres d’eau pour produire un kilo de riz et que les récoltes annuelles camarguaises dépassent les cent mille tonnes, on comprend que ce n’est pas mince affaire que de pomper des centaines de millions de mètres cubes dans le Rhône, de les faire circuler de manière optimale dans un réseau de plusieurs centaines de kilomètres de canaux et d’en récupérer le solde après irrigation pour le rendre au fleuve.

Pour l’eygadier c’est aussi du grand art, même si le riziculteur moderne recourt désormais au laser pour niveler ses parcelles au centimètre près, que de maintenir le plus finement possible et pendant des semaines la hauteur idéale de lame d’eau synonyme de croissance et de maturation réussies.

Autres latitudes, autres réalités. Dans sa dernière lettre béninoise, l’ami Capo-Chichi décrit dans le détail le travail du puisatier. Un personnage, dit-il, qui « mérite l’hommage et la reconnaissance de tous, en particulier des pouvoirs publics. » Même travailleurs de l’ombre, ils jouent un rôle-clé dans les quartiers et les villages.

Quand ils descendent « dans le ventre de la terre », comme ils disent, « c’est presque l’enfer, sans le diable ! » Ils prennent en effet de gros risques et dans ce genre de chantier, avec des outils on ne peut plus rudimentaires, le moindre accident peut tourner au drame. Mais quelle fierté lorsqu’au bout du labeur l’eau jaillit du sous-sol ! Hélas, il semble bien qu’ils sont alors vite oubliés.

Bernard Capo-Chichi avance une explication. Si personne ne se souvient d’eux une fois qu’ils ont accompli leur travail, ce serait parce que, dans les mentalités ambiantes, le lien entre la bonne qualité de l’eau et la bonne santé n’est pas encore noué. La juxtaposition d’eaux insalubres et de maladies n’est pas encore perçue vraiment comme une relation de cause à effet.

Dans un pays comme le Bénin et d’autres logés à même enseigne, l’amélioration de la qualité de vie passe autant par le puisatier que par l’infirmier. S’il fait bien son travail, et si on lui donne les moyens de s’investir encore mieux dans l’aménagement de points d’eau et de dispositifs élémentaires d’assainissement, cet hydrogéologue aux pieds nus a de beaux jours devant lui.

En Suisse, c’est le métier de fontainier - mot empreint d’un soupçon de saine nostalgie - qui retrouve peu à peu ses lettres de noblesse. « Responsable de la sécurité d’exploitation des installations d’adduction et de distribution d’eau », il est l’homme de confiance du distributeur d’eau potable comme des usagers qui doivent pouvoir compter en tout temps sur « une gestion fiable et un entretien irréprochable de leurs réseaux d’eau ».

Au fil du temps et de normes sans cesse affinées, les métiers de l’eau deviennent de plus en plus techniques et réclament des compétences toujours plus pointues dans les domaines de l’hydraulique et de la santé publique, mais aussi en informatique ! De plus, et cela fait pratiquement partie de sa définition, le fontainier se doit de faire preuve d’une grande disponibilité.

C’est beaucoup demander aux petites collectivités publiques qui, dans ce pays, ont obligation d’assurer elles-mêmes le contrôle de la distribution d’eau potable. Il leur est parfois difficile, financièrement parlant, de couvrir les frais de formation de leurs fontainiers engagés très souvent à temps partiel. La multiplication des fusions de communes et des associations intercommunales est peut-être et heureusement en train de changer la donne.

Il existe depuis quelque temps déjà une filière préparant au brevet fédéral de fontainier. Cette formation dure plusieurs semaines, mais représente un coût et suppose un niveau de compétence que certains petits distributeurs (ils sont nombreux dans ce pays) jugeaient trop élevés. D’où l’idée de leur proposer une alternative plus réaliste : une formation, plus courte et mieux adaptée à leurs besoins, de surveillant de réseau. En Suisse romande, cette formule en est à sa deuxième année et rencontre un joli succès. La professionnalisation du fontainier va manifestement de l’avant.

Trois situations différentes, trois métiers ‘basiques’ qui donnent accès à l’eau et qui répondent à des nécessités fondamentales : la santé et l’alimentation. Nul besoin d’allonger la liste ni de tenter l’inventaire des professions qui interviennent dans tous les domaines de la gestion de l’eau. Ceux-là sont suffisamment proches de notre perception des défis qu’ils relèvent au quotidien pour nous convaincre, s’il en était encore besoin, que l’eau d’ici et d’ailleurs mérite vraiment toute notre attention. Eygadier, puisatier et fontainier ne sont pas les plus vieux métiers du monde. Mais ils figurent sans aucun doute au palmarès des plus nobles.

Bernard Weissbrodt


Articles de aqueduc.info relatifs aux thèmes de cet éditorial

- De l’eau, du sel, du riz (4 avril 2008)
- Bénin : puisatier, un métier de l’ombre et à risques (8 octobre 2008)
- Le fontainier, homme de confiance (12 juin 2005)



Mots-clés

Glossaire

  • Aquaponie

    Mode de production alimentaire qui conjugue la culture de plantes (hors-sol) et celle d’animaux aquatiques (aquaculture) dans un système de recirculation. Cette méthode, économe en eau, utilise les déchets de poissons comme solution nutritive organique pour cultiver des légumes. L’aquaponie permet de produire des aliments riches en protéines. Elle peut être pratiquée dans de petites unités domestiques comme dans de grandes surfaces à but commercial, en eaux douces comme en eaux saumâtres (Source : FAO).

Mot d’eau

  • Entre la ressource et la source, comment dire l’eau avec justesse ?

    " Entre l’expérimentation du chimiste qui dit clairement la composition de l’eau mais en oublie l’usage, et l’expérience des usagers qui en vivent les troubles, les dangers et les surprises, y a-t-il une place pour une épreuve de soi et du monde qui dise l’eau au lieu de ne faire qu’en parler ? " (Jean-Philippe Pierron, "La Poétique de l’eau")


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