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14 janvier 2013.

En 130 ans, quatre villes suisses ont perdu un tiers de leurs cours d’eau

L’urbanisation des villes suisses, de la fin du 19e siècle à nos (...)

L’urbanisation des villes suisses, de la fin du 19e siècle à nos jours, a eu un impact dévastateur sur les zones humides en milieu urbain et par voie de conséquence sur les plantes aquatiques qui s’y étaient établies. C’est la conclusion à laquelle sont parvenus deux chercheurs de l’Université de Fribourg dans le cadre de la préparation d’une exposition - "Flora aquatica" - prévue dès la fin mai au Musée d’histoire naturelle de Fribourg.

L’urbanisation a eu des effets très visibles sur les écosystèmes aquatiques : des rivières et des plans d’eau ont été canalisés, enterrés, asséchés, pollués, ou tout simplement rayés de la carte. Mais, curieusement, ces processus sont un peu les parents pauvres de la recherche écologique. Ils n’ont été que rarement quantifiés et analysés.

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Fribourg, Place du Domino : rien ne rappelle le ruisseau qui coulait ici il y a un siècle
(ruisseau de Pérolles),
avec ses nombreuses plantes aquatiques et de rivage
(photos Kozlowski/Bondallaz)

C’est pour fournir à ce type d’interrogation une réponse certes partielle mais significative que Gregor Kozlowski, chercheur à l’Université de Fribourg, et Loraine Bondallaz (pour son travail de master) ont entrepris d’étudier l’évolution du système hydrologique et des plantes aquatiques macrophytes (c’est-à-dire visibles à l’œil nu) dans quatre zones urbaines de Suisse, entre la fin du 19e et le début du 21e siècle. Les résultats de leur recherche viennent d’être publiés dans la revue "Urban Ecosystems" (*)

Le choix de Zürich, Bâle, Lausanne et Fribourg comme lieux d’analyse se justifiait du fait de l’existence à propos de ces quatre villes d’une cartographie hydrologique et d’une documentation de la flore relativement détaillées pour la comparaison entre ces deux époques situées à quelque 130 ans de distance.

Trois questions sous-tendaient leur recherche : quels changements ont connus les cours urbains durant ce laps de temps ? en quoi les divers plans d’eau (lacs, étangs) ont-ils été touchés ? quel a été le degré de persistance des macrophytes aquatiques dans les zones touchées par la croissance urbaine ?

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En 130 ans, le kilométrage cumulé des cours d’eau de la ville de Lausanne a passé de 81 à 37 km, soit une perte de 54 % : en rouge, les rivières disparues
(étude citée, appendice S2, swisstopo)

- Cours d’eau : Gregor Kozlowski et Loraine Bondallaz ont pu établir que les quatre villes étudiées (de tailles différentes) ont en moyenne perdu près de 36% de leurs cours d’eau, soit 243 km. C’est à Lausanne que leur assèchement (ou leur enfouissement) a été le plus important (55%, soit 44 km) contre 40% (89km) à Zürich, 30% (104 km) à Bâle et 33 % (6 km) à Fribourg.

- Lacs et étangs : De ce point de vue, la situation semble nettement meilleure : les plans d’eau des quatre villes n’ont globalement perdu que 2.4% de leur surface et c’est le fait essentiellement de Zürich. Par contre ils ont très légèrement gagné en superficie à Bâle et à Lausanne, et quasiment doublé à Fribourg lors de la construction de deux retenues artificielles (lacs de Pérolles en 1872 et de Schiffenen en 1963).

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Le Potamot luisant (Potamogeton lucens) :
il a disparu de Fribourg en même temps que les étangs où il poussait, situés au nord de la rue de l’Hôpital et asséchés au 19e siècle pour faire place à une ligne de chemin de fer

- Plantes aquatiques : Dans les quatre villes le nombre des plantes aquatiques a drastiquement chuté : 59% de pertes à Bâle, 45% à Lausanne et 26% à Zürich. Le résultat de Fribourg (46%) a de quoi surprendre : il démontre en tout cas que les deux lacs artificiels sont très jeunes aux plans biologique et limnologique et que les plantes aquatiques n’y ont pas encore été attirées. Peut-être faut-il en chercher la raison dans le fait que la Sarine a depuis longtemps perdu son caractère naturel, sans parler des problèmes connus de pollution et d’eutrophisation.

Ces constatations, concluent Gregor Kozlowski et Loraine Bondallaz, "démontrent clairement que l’urbanisation a eu un effet négatif sur la persistance d’organismes aquatiques préexistants. Mais les différences entre les villes étudiées sont très importantes et indiquent que de nombreux autres facteurs qui n’ont pas été spécifiquement pris en compte dans cette étude jouent un rôle important dans la dégradation de la nature en milieu urbain".

Malgré cette réduction significative de la biodiversité aquatique, les deux chercheurs restent relativement optimistes : les quatre villes étudiées abritent encore 69 espèces de macrophytes aquatiques indigènes, c’est-à-dire 84% des espèces recensées il y a 130 ans. À titre de comparaison, seules 2 des 104 espèces de plantes aquatiques recensées au niveau national ont disparu durant la même période.

D’où cette double conclusion : d’une part, "les zones urbaines ont encore la capacité d’abriter une grande diversité d’organismes aquatiques, y compris certaines des espèces les plus menacées" ; d’autre part, "il importe d’intégrer les zones urbaines dans les stratégies de conservation de ces espèces" (bw - Source : G.Kozlowski, L.Bondallaz, art.cit.).


- Gregor Kozlowski & Loraine Bondallaz,"Urban aquatic ecosystems : habitat loss and depletion of native macrophyte diversity during the 20th century in four Swiss cities", Urban Ecosystems, vol.15, n°4 (2012)




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    Le mot vient de Robin, un sobriquet que jadis, dans les récits moyenâgeux, on donnait au mouton. Chez Rabelais par exemple. On l’employa ensuite pour désigner la pièce - souvent décorée d’une tête stylisée de mouton ou de bélier - installée sur le tuyau d’écoulement d’une fontaine pour fermer, ouvrir ou régler son débit d’eau. L’expression "tenir le robinet" signifiait d’ailleurs : user d’une chose à sa volonté. On notera que pour parler du robinet la langue allemande utilise le mot ... "Hahn", le coq !


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