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10 mars 2017.

Eaux usées, ressource sous-utilisée ?

Journée Mondiale de l’Eau, 22 mars 2017

Les eaux usées, pourquoi les gaspiller ? C’est le thème choisi par la coordination ONU-Eau pour la Journée mondiale de l’eau du 22 mars avec un impératif aussitôt précisé : tentons de moins les polluer et de mieux les réutiliser ! Autrement dit : il faut considérer les eaux usées comme une véritable ressource davantage que comme un fardeau qu’on ne veut plus voir. C’est d’ailleurs l’une des cibles des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies pour 2030 que d’augmenter sensiblement le recyclage et la réutilisation de ces eaux en toute sécurité, à l’échelle mondiale [1]. Encore faut-il en maîtriser les risques. Est-ce vraiment le cas ?

C’est un constat à la portée de tout un chacun : le monde produit de plus en plus de déchets et pollue toujours davantage les eaux dont il a besoin pour assurer son développement économique et faire face à sa croissance démographique comme à son urbanisation galopante.

De gros efforts sont certes faits pour gérer au mieux le cycle de l’eau depuis son prélèvement jusqu’à son rejet dans la nature. Mais, si l’on en croit les statistiques mondiales, plus de 80% des eaux usées générées par la société retournent dans l’écosystème sans être traitées ni réutilisées.

Non seulement on s’en occupe très mal, mais on occulte aussi presque entièrement le fait qu’elles représentent, rappellent les instances onusiennes [2], une "source potentiellement accessible et durable d’eau, d’énergie, de nutriments et d’autres matières valorisables".

La thématique retenue pour cette journée du 22 mars 2017 devrait donc attirer l’attention du public sur le bon usage qui peut être fait des eaux usées et l’inciter à les considérer comme une véritable ressource à exploiter plutôt que comme une charge dont on doit à tout prix se débarrasser. Cela permettrait sans doute de mieux faire face aux situations de déficit hydrique, d’atténuer les rivalités dans l’accès à l’eau, de diminuer ses prélèvements dans l’environnement, d’encourager ses usages successifs, de réduire les coûts qui leur sont liés, voire de faire des économies d’énergie.

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L’eau recyclée

Depuis des centaines de millions d’années, l’eau circule entre les océans, l’atmosphère, la surface des terres et leur sous-sol, et cela sans aucune perte : la quantité d’eau de la planète est constante. Ce cycle permanent de l’eau fonctionne grâce notamment à des phénomènes comme l’évaporation, la condensation, la précipitation, le ruissellement et l’infiltration. L’eau est donc un élément naturellement recyclable.

Mais quand on parle aujourd’hui d’eau recyclée, on entre dans un autre circuit, aménagé par l’homme pour faire différents usages de cette ressource prélevée en surface ou dans le sous-sol et si possible la réutiliser une ou plusieurs fois avant qu’elle ne soit reversée dans le cycle naturel.

Il s’agit donc de récupérer des eaux altérées par des activités humaines (domestiques ou urbaines, industrielles ou agricoles), de les traiter et de les épurer par toutes sortes de procédés techniques d’assainissement en fonction des conditions de leur utilisation précédente, et de les rendre compatibles avec d’autres usages qui par la suite ne nécessitent pas d’eaux potables mais qui peuvent être envisagés sans nouveaux prélèvements dans les réserves d’eau douce.

Les technologies de valorisation des eaux usées et autres ressources hydriques non conventionnelles sont aujourd’hui en plein développement. Certes elles ne suscitent que fort peu d’intérêt dans des pays qui, comme la Suisse, bénéficient actuellement de ressources hydriques abondantes. Mais elles sont d’une importance quasi vitale dans des pays confrontés à des situations de pénuries, qu’il s’agisse de pays en développement ou de pays industrialisés (tels Israël, l’Australie, l’Espagne ou certains États américains) qui font figure de pionniers en la matière.

Le recyclage des eaux usées (ReUse dans le jargon des experts) pose, on s’en sera douté, des questions essentielles de santé publique car il ne va pas sans risques de contamination. L’Organisation mondiale de la santé s’en préoccupe : en 2012, elle a publié des directives détaillées pour garantir que l’utilisation des eaux usées soit accompagnée de toutes les mesures nécessaires de surveillance et protection contre les impacts sanitaires potentiels. [3] Cela suppose aussi des normes légales adéquates, car il en va aussi de la protection de l’environnement. La Commission européenne, par exemple [4], a mis à l’étude un projet sur les exigences minimales pour la réutilisation de l’eau dans l’irrigation et la recharge des aquifères. On s’en inquiète aussi chez les scientifiques, entre autres dans le plan d’action Nereus de la plateforme COST (European Cooperation in Science and Technology) qui s’est donné pour objectif de développer un réseau pluridisciplinaire pour l’étude des défis posés par la réutilisation des eaux usées.

Reste également à convaincre les consommateurs qui, pour des motifs culturels ou psychologiques, doutent du bien-fondé de ces recyclages. Comme dit un expert, "l’eau usée est d’abord considérée comme sale, avant d’être perçue comme une ressource en eau, ce qui rend sa réutilisation inconcevable" [5].

Un vrai défi pour les villes

D’ici 2030, dit l’ONU, la demande mondiale en eau va augmenter de moitié et la majeure partie de cette demande viendra des villes qui vont donc devoir faire preuve d’innovation pour améliorer leur approvisionnement en eau de qualité en quantité suffisante comme pour collecter et gérer leurs eaux usées. Celles-ci, une fois épurées, peuvent aider à relever d’autres défis. Les exemples ne manquent pas et celui fourni par les autorités de Singapour est particulièrement parlant (voir dans les infos complémentaires ci-dessous).

L’eau des villes peut être recyclée pour toutes sortes d’usages : le nettoyage des voiries et l’arrosage des espaces verts, la préservation d’écosystèmes aquatiques et la recharge des nappes souterraines, le maraîchage, l’artisanat et la petite industrie, la production d’énergie hydraulique dans des microcentrales, etc. Depuis 1977, la ville américaine de St. Petersburg, en Floride, dispose d’un système séparé de distribution d’eau recyclée aux résidences privées pour des usages qui ne requièrent pas d’eau potable comme le jardinage ou le lavage de voitures. L’aéroport d’Amsterdam, aux Pays-Bas, a sa propre usine de traitement des eaux usées générées par les passagers, les activités des entreprises au sol et les déchets générés dans les avions.

L’industrie y trouve son intérêt

Depuis quelques années, nombre de sociétés industrielles s’efforcent de réduire non seulement leurs prélèvements et consommations d’eau mais aussi leurs eaux usées qu’elles traitent avant leur rejet dans les cours d’eau. Plus encore : certaines de ces entreprises, parce qu’elles y trouvent des avantages économiques et financiers, ont fait le choix, à l’interne ou en coopération avec des industries voisines, de les récupérer pour divers autres usages.

ONU-Eau en donne deux exemples. À Kalundborg au Danemark, une centrale électrique et une raffinerie d’hydrocarbures gèrent ensemble les eaux usées qu’elles traitent et qu’elles utilisent ensuite pour les réseaux de refroidissement ou pour l’alimentation des chaudières ; les économies réalisées sur les ressources en eau locales sont considérables, soit quelque 4 millions de mètres cubes par an. Dans la petite ville sud-africaine d’Emalahleni, une société minière a construit une usine de dessalement pour retraiter l’eau industrielle et convertir l’eau de la mine en eau potable, ce dont profite une partie de la population ; le procédé de traitement permet également de séparer le gypse de l’eau et de le récupérer comme matériau de construction.

Un atout pour l’agriculture

Selon la FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture [6], seule une faible proportion des eaux usées traitées est aujourd’hui utilisée pour l’irrigation agricole. Et pour cause : cela n’est guère possible qu’à proximité des villes, là où ces eaux sont disponibles en toute sécurité, gratuites ou bon marché, et là où les produits agricoles peuvent être écoulés rapidement. On notera aussi que si les agriculteurs s’intéressent aux eaux usées, ce n’est pas seulement parce qu’elles pallient la pénurie d’eau douce, c’est aussi parce qu’elles sont riches en éléments nutritifs, ce qui en fait un engrais efficace. Et un atout pour la sécurité alimentaire.

Confrontés depuis longtemps à la pénurie, les Israéliens ont tout mis en œuvre pour développer plusieurs moyens d’utiliser chaque goutte d’eau disponible, parmi eux la réutilisation des eaux usées épurées dont dépend aujourd’hui près de la moitié des systèmes d’irrigation des vergers et des cultures non vivrières. La Jordanie, qui fait de même dans la vallée du Jourdain, est l’un des pays les plus avancés du monde arabe dans ce genre de pratiques. En Egypte et en Tunisie, les eaux usées sont également utilisées dans des projets agro-forestiers pour produire du bois et pour lutter contre la désertification. [7]




Notes

[1Objectifs du développement durable, Objectif 6 : "Garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement et assurer une gestion durable des ressources en eau".
Cible 6.3, Qualité de l’eau et eaux usées : "D’ici 2030, améliorer la qualité de l’eau en réduisant la pollution, éliminant le dépôt d’ordures et diminuant la libération de produits chimiques et de matières dangereuses, réduisant de moitié la proportion d’eaux usées non traitées, et augmentant sensiblement le recyclage et la réutilisation de ces eaux en toute sécurité, à l’échelle mondiale."
- Voir la Présentation des cibles et des indicateurs mondiaux de l’ODD 6

[2UN-Water, World Water Day 2017 : Why waste water ?, Factsheet. Les principales informations du présent article sont extraites de ce document.
- L’édition 2017 du Rapport mondial des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau, publié le 22 mars 2017, porte elle aussi sur le même thème stratégique sous le titre "Eaux usées : la ressource inexploitée". Ses principaux messages tiennent sur une page qui peut être téléchargée sur le site de l’UNESCO.

[3Organisation mondiale de la Santé (OMS), Utilisation sans risque des eaux usées, des excreta et des eaux ménagères, Lignes directrices, 4 volumes, 2012.

[4European Commission, Water is too precious to waste, Factsheet.

[5Gérard Payen, De l’eau pour tous ! Abandonner les idées reçues, affronter les réalités, Armand Colin, 2013, p.71

[6FAO, Utiliser les eaux usées dans l’agriculture, Communiqué sur le Forum mondial pour l’alimentation et l’agriculture, 19 janvier 2017. Voir >

[7Entre autres références : Sustainable Water Integrated Management (SWIM), Documentation of best practices in wastewater reuse in Egypt, Israel, Jordan and Morocco, September 2013. Voir

Infos complémentaires

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La NEWater de Singapour :
une eau potable miraculeuse ?

Par Evelyne Fiechter-Widemann,
Workshop for Water Ethics (W4W)

Selon le World Ressources Institute, Singapour est l’un des pays au monde les plus menacés par le stress hydrique. Or, l’absence de ressources nouvelles a été le levier décisif pour une transformation hors du commun de cette Cité-État après son indépendance en 1965 et sous l’impulsion de Lee Kuan Yew, son premier ministre de 1959 à 1990.

Son gouvernement, mu par la nécessité de faire pièce à la sécheresse ou aux inondations dévastatrices, s’était fixé quatre objectifs de bonne gouvernance : la lutte contre la corruption, l’harmonie entre les communautés religieuses, le développement urbain et la construction d’infrastructures pour l’accès à l’eau et à l’assainissement. En moins de 50 ans, Singapour est alors passé d’État du tiers monde à État industrialisé.

L’un des secrets de cette success story est l’adoption de technologies modernes pour transformer l’eau de mer et l’eau usée en eau potable. Singapour a construit de nombreuses usines de désalinisation et des usines de traitement de l’eau usée, utilisant toutes deux le système de l’osmose inverse qui élimine les résidus comme le sel, l’arsenic, les métaux lourds, les virus et les bactéries. Les Services publics de Singapour (Public Utilities Board) ont donné à cette eau recyclée le nom de NEWater (nouvelle eau).

Revers de la médaille : produire de l’eau potable coûte plus cher. En février 2017, les autorités ont annoncé une mesure fort impopulaire : le prix de l’eau a augmenté de 30 %, passant de 2,15 à 2,74 dollar singapourien le mètre cube (soit environ 1,85 euro).

Singapour, le 8 mars 2017

- Site web de l’Agence nationale de l’eau de Singapour
- Schéma du traitement des eaux usées de Singapour


"L’épuration des eaux usées en Suisse,
une belle réussite"

L’histoire de l’épuration des eaux usées en Suisse est celle d’un succès, lit-on dans le dossier publié par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2017. Il y a encore 60 ans, les baignades en nature n’étaient pas dépourvues de risques. Grâce à la construction, en partie financée par la Confédération, de canalisations, de stations d’épurations et d’autres ouvrages d’évacuation des eaux usées, la qualité des eaux s’est considérablement améliorée.

- Lire le dossier sur le site de l’OFEV


L’hygiène moderne des zones urbanisées
permet de doubler l’espérance de vie

Pendant des siècles, les eaux usées des zones urbanisées représentaient l’une des plus grandes menaces pour l’homme. Ce n’est qu’au XIXème siècle que le risque d’épidémie engendré par les eaux usées a pu être écarté par la « réforme des cloaques ». Grâce à la réalisation de canalisations pour l’évacuation des eaux usées, l’espérance de vie dans les villes a doublé pour passer de 40 à 80 ans. De ce fait, l’hygiène des zones urbanisées est considérée comme la plus grande réussite dans le domaine médical, et elle est nettement plus importante que la découverte des antibiotiques par exemple. A l’occasion de la journée mondiale de l’eau 2017, l’Association suisse des professionnels de la protection des eaux (VSA) présente quelques faits étonnants concernant l’assainissement.

- Télécharger le dossier VSA

Mots-clés

Agenda

Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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