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20 novembre 2017.

Du bon usage de l’eau
pour un tourisme durable

Échos d’un colloque international et interdisciplinaire - DOSSIER (1)

DOSSIER. Depuis que le tourisme existe, l’eau a presque toujours montré son pouvoir de séduction. Les grands voyageurs européens des siècles précédents ont souvent choisi de fréquenter les lacs alpins et les stations thermales. Les vacanciers d’aujourd’hui, sur tous les continents, prennent volontiers comme destinations les bords de mer comme les îles océaniques. Sans oublier, l’hiver venu, la pratique du ski et autres sports de neige. Mais si l’eau sous toutes ses formes convoque quasi irrésistiblement le tourisme, celui-ci s’affiche de plus en plus gourmand en eau.

Quand on sait que cette ressource est limitée, que ses usages ne cessent d’augmenter et qu’elle subit déjà les contrecoups des changements climatiques, surgissent alors nombre de questions qui interpellent aussi les scientifiques, quelles que soient leurs disciplines. Une cinquantaine d’entre eux, venus de plusieurs pays, ont participé début novembre en Valais (Suisse) à un colloque de deux jours consacré à cette thématique tout à fait d’actualité [1], comme l’explique son principal initiateur, Emmanuel Reynard, professeur à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne.



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Emmanuel Reynard : "L’actualité de ce colloque, c’est la prise de conscience que la concentration touristique entraîne désormais toutes sortes d’impacts relativement importants sur l’environnement et sur la gestion locale des ressources en eau. Cela peut varier d’un endroit à l’autre, mais le risque de pénuries d’eau existe ici et là, notamment dans un contexte de changements climatiques. Il n’est pas sans intérêt non plus, dans l’autre sens, de s’interroger sur ce que l’eau offre aujourd’hui comme ressources touristiques et de ce point de vue les exemples ne manquent pas. Le colloque avait donc aussi pour objectif de comparer les situations dans différents pays et dans différents environnements."

-  aqueduc.info : Eau et tourisme, c’est aussi un sujet qui interroge tout un chacun. Quand on voyage, consomme-t-on davantage d’eau que chez soi ? En consomme-t-on davantage que les populations locales que l’on rencontre ?

- "Cela peut évidemment varier d’une personne à une autre. De façon générale, je pense que la consommation directe d’eau est un peu plus grande quand on vit à l’hôtel et qu’on utilise des infrastructures comme les piscines. Ce à quoi j’ai été personnellement sensibilisé lors de ce colloque, c’est à l’importance de l’impact indirect de la consommation, en particulier dans les transports. Certes un skieur consomme de l’eau via un enneigement artificiel et un golfeur via l’irrigation du terrain. Mais si on fait le bilan hydrique d’un séjour touristique, sa plus grosse part se trouve dans l’eau utilisée indirectement pour produire l’énergie pour les transports ou la production de la nourriture que nous consommons : le fait même de se déplacer, notamment en avion, augmente la facture de l’empreinte hydrique."

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Simple comme une goutte d’eau ?
Rien de plus faux (fotolia)

Comment un touriste peut-il dès lors prendre un peu mieux conscience de son empreinte hydrique ?

- "Certains hôtels font des efforts d’information dans ce sens : suspendre son linge indique qu’il ne faut pas le changer. C’est une forme de sensibilisation individuelle, mais le personnel d’hôtel ne tient pas forcément compte de ces recommandations. En ce qui concerne l’empreinte hydrique indirecte, il n’y a apparemment que fort peu d’incitations pour l’instant. C’est d’ailleurs quelque peu difficile à faire si on ne veut pas culpabiliser le touriste. On retrouve ici le même problème que pour l’empreinte carbone. Les chiffres montrent que la démocratisation des transports notamment en avion a une empreinte environnementale très importante. Mais en même temps, par la pratique du low cost, on a une forte incitation économique à voyager.

Cela pose aussi, de manière générale, la question de la pertinence des appels aux économies directes d’eau ou à la lutte contre le gaspillage au niveau individuel. Comparée à l’empreinte hydrique globale, la part des petites économies d’eau domestique, aussi grandes soient-elles, est très faible. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire, mais cela nécessite une sensibilisation à un autre niveau, c’est-à-dire à celui des collectivités et des entreprises."

-  Ce colloque a surtout mis en évidence des situations touristiques de montagne et de bord de mer. En quoi sont-elles comparables ?

- "Entre les stations de mer et de montagne, les configurations géographiques ne sont évidemment pas les mêmes, mais ces deux espaces touristiques ont en commun la vulnérabilité, même si elle est différente, de leur environnement par rapport à l’eau et au réchauffement climatique.

Il y a aussi toute la question de l’impact de la concentration spatiale et temporelle des touristes sur la ressource en eau. De ce point de vue, les choses sont assez identiques. Voyez les problèmes de l’urbanisation : on répète à l’identique les modèles du passé sans vraiment prendre en compte des effets qu’ils génèrent à moyen terme."

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Avoriaz, Haute-Savoie. Construire est une chose,
une autre de prévoir l’approvisionnement en eau (fotolia)

Eau, tourisme, changements climatiques : chacune de ces composantes a des répercussions sur les deux autres et cela peut générer des conflits d’usage entre les différents acteurs. Comment trouver l’équilibre ?

- "Si on prend le cas des stations qui, géographiquement parlant, représentent le cœur des activités touristiques, cela nécessite de la planification et un minimum de coordination dans leur développement. Nombre d’entre elles sont à un tournant car elles ont été créées dans des conditions qu’on ne retrouve plus aujourd’hui. Par exemple, la manière de faire du tourisme a changé, on privilégie désormais les séjours de courte durée alors que les stations ont jadis été pensées pour des séjours plus longs. Le réchauffement du climat a aussi modifié la donne. Il est donc nécessaire de prendre tout cela en considération pour planifier l’évolution future d’une station.

L’autre problème, c’est que la composante eau n’est jamais prise en compte dans l’urbanisme et dans l’aménagement du territoire comme on le fait notamment en matière de mobilité ou d’espaces protégés. Quand on décide d’un nouvel ensemble touristique, on va rarement vérifier si on aura assez d’eau à disposition pour l’alimenter. Il faudrait avoir une vision proactive des gros projets. Si le Valais, par exemple, décide d’être candidat à l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver de 2026, il ne peut pas prendre le risque de manquer de neige à ce moment-là. Et cette nécessité peut avoir de gros impacts sur les ressources en eau."

-  Ce colloque réunissait des scientifiques. Quels messages pourront-ils faire passer aux décideurs politiques et économiques ?

- "C’est une question récurrente. En fait, il manque un maillon dans la communication. Les chercheurs travaillent un peu en vase clos et la transmission des messages est un peu difficile. Quand ils doivent faire face à une urgence, les décideurs sont très réceptifs car il leur faut rapidement trouver des solutions. Si ce n’est pas le cas, ils sont très sélectifs dans ce qu’ils pourraient retenir de nos observations. Restent donc les médias, mais aussi des canaux de communication plus diffus. Et un colloque comme celui-ci permet de comparer des expériences qui plus tard peut-être seront utiles dans un projet concret."

Propos recueillis
par Bernard Weissbrodt




Notes

[1Le Colloque "Eau et Tourisme", qui s’est tenu les 9 et 10 novembre 2017 à Sion, Sierre et Montana, était organisé par l’Institut de géographie et durabilité (IGD) de l’Université de Lausanne et l’Institut Tourisme de la HES-SO Valais-Wallis.
* Le livret comprenant le programme et les résumés des communications du colloque peut être téléchargé ici.
* La Lettre aqueduc.info n°127 de novembre 2017 s’est également fait l’écho des principaux thèmes abordés par le colloque et d’un choix de quelques-unes des études présentées.

Infos complémentaires

Voir les autres articles aqueduc.info du dossier "Eau et tourisme" :

  1. Une quête de bien-être
  2. Menaces sur la ressource
  3. Incertitudes climatiques
  4. Patrimoines valaisans
  5. Petit glossaire

- Voir aussi la Lettre aqueduc.info n°127 de novembre 2017.

Mots-clés

Agenda

Glossaire

  • Crue, inondation

    La crue est un phénomène caractérisé par la montée plus ou moins forte du niveau d’un cours d’eau et par une nette augmentation de son débit. Elle ne se traduit pas forcément par un débordement de son lit habituel. On parle d’inondation lorsqu’une crue entraîne la submersion par un cours d’eau de son espace d’expansion naturelle (lit majeur) ou aménagé dans ce but, mais aussi des terres cultivées et des zones habitées, mettant alors en danger les riverains et pouvant causer d’importants dommages à leurs biens.

Mot d’eau

  • “Quel épouvantable désastre !”

    “Près de deux mille maisons écroulées ; sept cents morts ; tous les ponts emportés ; un quartier rasé, noyé sous la boue ; des drames atroces ; vingt mille misérables demi-nus et crevant la faim ; la ville empestée par les cadavres, terrifiée par la crainte du typhus ; le deuil partout, les rues pleines de convois funèbres, les aumônes impuissantes à panser les plaies. Mais je marchais sans rien voir, au milieu de ces ruines. J’avais mes ruines, j’avais mes morts, qui m’écrasaient.” (Émile Zola, "L’inondation", 1883.)


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